{"id":1850,"date":"2020-03-22T11:45:22","date_gmt":"2020-03-22T10:45:22","guid":{"rendered":"http:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=1850"},"modified":"2020-03-22T11:51:15","modified_gmt":"2020-03-22T10:51:15","slug":"le-marxisme-apres-marx-pierre-souyri-1970","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=1850","title":{"rendered":"Le marxisme apr\u00e8s Marx, Pierre Souyri, 1970"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"n3VNCb alignleft\" src=\"https:\/\/images-na.ssl-images-amazon.com\/images\/I\/51neOKgpxUL._SX324_BO1,204,203,200_.jpg\" alt=\"R\u00e9sultat de recherche d'images pour &quot;pierre souyri le marxisme apr\u00e8s marx&quot;\" width=\"249\" height=\"381\" data-noaft=\"1\" \/>Pierre Souyri, <span lang=\"fr-FR\">Le marxisme apr\u00e8s Marx, <\/span>1970<\/p>\n<p>INTRODUCTION<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Lorsque, douze ans apr\u00e8s Marx, Engels dispara\u00eet \u00e0 son tour en 1895, les hommes qui se consid\u00e8rent comme leurs h\u00e9ritiers peuvent se sentir port\u00e9s \u00e0 l&rsquo;optimisme. Sans doute de 1848 \u00e0 1871 toutes les insurrections ont-elles \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9es, mais, r\u00e9trospectivement, ces d\u00e9faites peuvent appara\u00eetre comme le r\u00e9sultat de l&rsquo;immaturit\u00e9 des conditions n\u00e9cessaires au renversement du capitalisme. Un prol\u00e9tariat peu nombreux, faiblement concentr\u00e9 dans quelques r\u00e9gions industrielles encore rares, socialement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, politiquement mal \u00e9clair\u00e9 et mal organis\u00e9 ne pouvait pas alors triompher de l&rsquo;ordre. Mais \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les forces du prol\u00e9tariat ont grandi au rythme m\u00eame du d\u00e9veloppement capitaliste. Tandis que les nations d&rsquo;Europe et la Russie s&rsquo;engagent avec plus ou moins de rapidit\u00e9 dans l&rsquo;industrialisation, que l&rsquo;Am\u00e9rique jette les bases de sa puissance future, l&rsquo;Afrique et l&rsquo;Asie, submerg\u00e9es par les puissances, sont entra\u00een\u00e9es dans l&rsquo;orbite du capitalisme. En m\u00eame temps que le mode de production capitaliste, le prol\u00e9tariat tend \u00e0 s&rsquo;universaliser, et, en Europe du moins, il est d\u00e9j\u00e0 une puissance.<\/p>\n<p lang=\"fr-FR\" align=\"justify\"><!--more--><\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Pendant toute cette p\u00e9riode la doctrine de Marx, ou plut\u00f4t une vulgate de cette doctrine, se r\u00e9pand dans les pays europ\u00e9ens, en Russie et jusque dans les Balkans. Bient\u00f4t elle fera son apparition hors d&rsquo;Europe, aux Am\u00e9riques o\u00f9 de Leon prendra rang parmi les th\u00e9oriciens marxistes de bon aloi, au Japon o\u00f9 Sen Katayama sera plus tard une figure marquante du Komintern, en Indon\u00e9sie o\u00f9 est fond\u00e9e, en 1914, une union social\u2011d\u00e9mocrate au sein de laquelle milite Sneevliet qui atteindra bient\u00f4t \u00e0 une r\u00e9putation internationale. L&rsquo;Inde et la Chine ne sont encore qu&rsquo;effleur\u00e9es mais d\u00e8s 1904 des cercles marxistes existent en Transcaucasie et en Iran, et bient\u00f4t apr\u00e8s, parmi les Tatars musulmans de Russie. Le marxisme, qui dans les ann\u00e9es cinquante et soixante du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle restait confin\u00e9 dans d&rsquo;\u00e9troites minorit\u00e9s r\u00e9volutionnaires n&rsquo;existant que dans quelques pays occidentaux, est en train de prendre rang parmi les grandes id\u00e9ologies du monde.<\/p>\n<h3 class=\"western\" align=\"left\">I \u2013 ORTHODOXES, R\u00c9VISIONNISTES\u00a0ET RADICAUX DANS LA 2<sup>e<\/sup> INTERNATIONALE (1895\u20111918)<\/h3>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Nulle part cependant le marxisme n&rsquo;appara\u00eet aussi fortement implant\u00e9 que dans les pays germaniques. L&rsquo;Allemagne et l&rsquo;Autriche en sont les bastions dans l&rsquo;Internationale et ce sont presque toujours les Allemands et les Autrichiens ou bien des militants qui se trouvent m\u00eal\u00e9s \u00e0 la vie du socialisme allemand \u2013 Rosa Luxembourg, Radek, Parvus, Pannekoek, etc. \u2013 qui suscitent les interrogations, \u00e9laborent les r\u00e9ponses, ouvrent les perspectives nouvelles. Marxistes fran\u00e7ais, anglais, espagnols, italiens \u2013 \u00e0 l&rsquo;exception de Antonio Labriola n&rsquo;apportent qu&rsquo;une contribution insignifiante \u00e0 la th\u00e9orie marxiste. Les Russes eux\u2011m\u00eames consid\u00e8rent \u00e0 cette \u00e9poque les th\u00e9oriciens allemands et autrichiens comme des ma\u00eetres.<\/p>\n<h2 class=\"western\" align=\"left\">LE \u00ab\u00a0MARXISME ORTHODOXE\u00a0\u00bb DE KAUTSKY<\/h2>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Le marxisme qui se r\u00e9pand alors en Europe c&rsquo;est d&rsquo;abord le marxisme tel que le comprend Kautsky. Pourtant la philosophie kautskyste ne co\u00efncide pas avec celle de Marx telle qu&rsquo;elle appara\u00eetra \u00e0 mesure que les publications de textes ult\u00e9rieurs et les r\u00e9flexions critiques en r\u00e9v\u00e9leront la complexit\u00e9. Comme beaucoup d&rsquo;intellectuels europ\u00e9ens de cette \u00e9poque, Kautsky a subi la fascination des sciences de la nature et du darwinisme il a \u00e9t\u00e9 ainsi amen\u00e9 \u00e0 construire sa repr\u00e9sentation de l\u2019univers historique \u00e0 l&rsquo;image du monde naturel et \u00e0 tenter de rendre compte du processus historique par le moyen d&rsquo;un d\u00e9terminisme univoque situ\u00e9 au niveau des contradictions de l&rsquo;\u00e9conomie. D\u00e8s lors, tandis que le marxisme devient, bien plus que la th\u00e9orie et la pratique de la r\u00e9volution, la \u00ab\u00a0science du d\u00e9veloppement social\u00a0\u00bb. la conscience de classe tend \u00e0 \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne qui est lui\u00ad m\u00eame d\u00e9termin\u00e9 par les facteurs objectifs et, du m\u00eame coup, la praxis r\u00e9volutionnaire se trouve en quelque sorte inscrite par avance dans le d\u00e9veloppement des contra\u00addictions immanentes de l&rsquo;\u00e9conomie. Le kautskysme abou\u00adtit ainsi \u00e0 une repr\u00e9sentation t\u00e9l\u00e9ologique de l&rsquo;histoire : la perspective du socialisme est fond\u00e9e sur la certitude que l&rsquo;\u00e9volution \u00e9conomique et sociale du capitalisme est en train de mettre en place, au terme d&rsquo;un processus automatique et n\u00e9cessaire, une force irr\u00e9sistible de transformation de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">C\u2019est en fonction de cette certitude que les marxistes appr\u00e9cient la signification de la p\u00e9riode que traverse alors le capitalisme et pensent leur action politique. Si, apr\u00e8s la longue d\u00e9pression commenc\u00e9e en 1873, la croissance a repris et se poursuit dans toute l&rsquo;Europe sans qu&rsquo;aucune grande crise \u00e9conomique et politique vienne troubler le continent, cette situation est tenue pour transitoire. Derri\u00e8re les apparences trompeuses de cette \u00ab\u00a0phase de d\u00e9veloppement pacifique\u00a0\u00bb, les contradictions \u00e9conomiques et sociales s&rsquo;accumulent et resurgiront un jour avec plus de violence des profondeurs du syst\u00e8me, attestant que celui\u2011ci a \u00e9puis\u00e9 ses capacit\u00e9s de progr\u00e8s et que les conditions du passage \u00e0 un ordre social sup\u00e9rieur sont arriv\u00e9es \u00e0 maturit\u00e9. Mais en attendant, le prol\u00e9tariat se doit d&rsquo;utiliser toutes les possibilit\u00e9s qui lui sont offertes pour occuper les meilleures positions possibles en vue des luttes r\u00e9volutionnaires futures. En 1895, Engels dans son \u00ab\u00a0Introduction \u00e0 la lutte des classes en France\u00a0\u00bb, avait nettement formul\u00e9 les t\u00e2ches de la nouvelle p\u00e9riode. Sans exclure que la violence puisse \u00eatre finalement n\u00e9cessaire pour briser le capitalisme, Engels d\u00e9finissait une strat\u00e9gie adapt\u00e9e aux nouvelles possibilit\u00e9s qu&rsquo;offrait le renforcement, num\u00e9rique du prol\u00e9tariat au cours de cette phase o\u00f9, par ailleurs, l&rsquo;expansion du capitalisme att\u00e9nuait relativement la brutalit\u00e9 des antagonismes sociaux. Le mouvement socialiste devait utiliser ce r\u00e9pit pour se donner des arm\u00e9es de masse qui investiraient progressivement les positions de l&rsquo;adversaire au cours d&rsquo;une multitude d&rsquo;accrochages mineurs et pr\u00e9pareraient ainsi la bataille finale dans laquelle les gros bataillons prol\u00e9tariens pourraient d\u00e9ployer infiniment plus de force que n&rsquo;avaient, pr\u00e9c\u00e9demment, pu le faire les minorit\u00e9s r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Ainsi, au sein des partis socialistes s&rsquo;\u00e9tablit une distinction entre le programme minimum qui assignait au mouvement un certain nombre d&rsquo;objectifs politiques et syndicaux limit\u00e9s mais \u00e0 port\u00e9e de la main et le programme maximum, celui de la r\u00e9volution, qui serait plus tard mis \u00e0 l&rsquo;ordre du jour par la crise du capitalisme et dont la r\u00e9alisation aurait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9e par l&rsquo;ex\u00e9cution du programme minimum.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Kautsky en effet n&rsquo;admet pas alors que le socialisme puisse na\u00eetre progressivement d&rsquo;une simple addition de r\u00e9formes dans le cadre de la d\u00e9mocratie. C&rsquo;est que, s&rsquo;il tient la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne pour ins\u00e9parable de l&rsquo;\u00e9panouissement de la d\u00e9mocratie, il ne pense pas que celle\u2011ci soit l&rsquo;enveloppe n\u00e9cessaire du capitalisme et doive in\u00e9vitablement surgir du d\u00e9veloppement de celui\u2011ci. Il est au contraire persuad\u00e9 que dans des pays comme l&rsquo;Autriche et l&rsquo;Allemagne, l&rsquo;existence d&rsquo;une forte bureaucratie d&rsquo;Etat et d&rsquo;une caste militaire, permettront aux classes dirigeantes de s&rsquo;\u00e9loigner de plus en plus des m\u00e9thodes d\u00e9mocratiques de gouvernement et que, d&rsquo;une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, l&rsquo;\u00e9volution sociale que d\u00e9terminera le d\u00e9veloppement du capitalisme tendra \u00e0 miner les r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques. Loin d&rsquo;\u00eatre donn\u00e9 par le capitalisme, l&rsquo;\u00e9panouissement de la d\u00e9mocratie n\u00e9cessaire au socialisme devra \u00eatre conquis par de puissants mouvements de masse qui, finiront par conduire \u00e0 la prise du pouvoir. Faite par des masses nombreuses et conscientes, que le socialisme aura longuement \u00e9duqu\u00e9es, la r\u00e9volution ne comportera certainement pas les m\u00eames violences aveugles que celles du XVIII<sup>e<\/sup> et XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, mais elle n&rsquo;en sera pas moins une cassure dans la continuit\u00e9 politique puisqu&rsquo;elle enl\u00e8vera l\u2019\u00c9tat aux classes poss\u00e9dantes pour en faire l&rsquo;instrument de la dictature du prol\u00e9tariat. Celle\u2011ci aura pour t\u00e2che d&rsquo;organiser la transition du capitalisme au socialisme mais elle ne sera nullement la dictature d&rsquo;une minorit\u00e9 imposant son pouvoir \u00e0 la mani\u00e8re jacobine ou blanquiste. Elle se confondra au contraire avec le plein exercice de la d\u00e9mocratie par la majorit\u00e9 des travailleurs contre la minorit\u00e9 capitaliste qui sera contrainte de se soumettre et de dispara\u00eetre.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Bien qu&rsquo;aucun marxiste n&rsquo;ait d&rsquo;abord contest\u00e9 le kautskysme, l&rsquo;avenir rendra cependant manifeste tout ce que son orthodoxie marxiste avait de purement formel. En fait, Kautsky n&rsquo;avait conserv\u00e9 de la th\u00e9orie marxiste que la forme que celle\u2011ci assigne \u00e0 la trajectoire historique du syst\u00e8me capitaliste et, en r\u00e9duisant la dialectique \u00e0 une action causale de l&rsquo;\u00e9conomie, il arrachait du marxisme la conception sp\u00e9cifique que celui\u2011ci a produit des conditions de la praxis et de sa fonction historique. Postulant que tout le d\u00e9veloppement du capitalisme \u00e9tait orient\u00e9 vers une maturation des conditions du socialisme, le kautskysme ne conduisait pas \u00e0 une philosophie de l&rsquo;action r\u00e9volutionnaire mais vers une sorte de qui\u00e9tisme attentiste s&rsquo;en remettant aux forces de l&rsquo;histoire, con\u00e7ue comme le produit d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 immanente \u00e0 \u00e9conomie, du soin de faire surgir un ordre social nouveau.<\/p>\n<h4 class=\"western\" align=\"justify\">L&rsquo;ATTAQUE DES R\u00c9VISIONNISTES<\/h4>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">C&rsquo;est cependant la repr\u00e9sentation marxiste elle\u2011m\u00eame de la trajectoire du d\u00e9veloppement capitaliste que vont contester les r\u00e9visionnistes au terme de la derni\u00e8re d\u00e9cennie du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, alors que le syst\u00e8me para\u00eet s&rsquo;\u00eatre assagi.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Il est vrai que tr\u00e8s vite les rivalit\u00e9s imp\u00e9rialistes vont s&rsquo;aggraver et que la paix appara\u00eetra bient\u00f4t menac\u00e9e, mais, \u00e0 l&rsquo;articulation des deux si\u00e8cles, la physionomie de l&rsquo;\u00e9volution du capitalisme est suffisamment ambigu\u00eb pour que, en Allemagne, tout un courant de la pens\u00e9e socialiste, anim\u00e9e par Bernstein, croit pouvoir affirmer la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00ab\u00a0r\u00e9viser le marxisme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Consid\u00e9rant l&rsquo;\u00e9volution qui s&rsquo;est accomplie entre 1891 et 1899, Bernstein estime que presque toutes les pr\u00e9visions du syst\u00e8me marxiste ont \u00e9t\u00e9 prises en d\u00e9faut. Loin d&rsquo;\u00e9voluer vers une p\u00e9riode de d\u00e9s\u00e9quilibres aggrav\u00e9s, le capitalisme a fait preuve de larges capacit\u00e9s d&rsquo;adaptation ainsi qu&rsquo;en t\u00e9moigne la marche ascendante de la production dans laquelle les crises cycliques n&rsquo;apportent plus que des perturbations tr\u00e8s att\u00e9nu\u00e9es. Ni la formation d&rsquo;une arm\u00e9e de r\u00e9serve industrielle aux effectifs croissants, ni la paup\u00e9risation relative du prol\u00e9tariat, ni la concentration du capitalisme qui devait faire dispara\u00eetre les classes moyennes ne se sont r\u00e9alis\u00e9es. Le capitalisme dont l&rsquo;expansion a augment\u00e9 les marges de profit a, au contraire, pu faire aux ouvriers d&rsquo;importantes concessions : non seulement les salaires r\u00e9els ont \u00e9t\u00e9 largement relev\u00e9s, mais un ensemble de r\u00e9formes ont tr\u00e8s s\u00e9rieusement att\u00e9nu\u00e9 les mis\u00e8res mat\u00e9rielles et morales des travailleurs, cependant qu&rsquo;avec la r\u00e9gularisation de la croissance \u00e9conomique, l&rsquo;instabilit\u00e9 de l&#8217;emploi et le ch\u00f4mage ont diminu\u00e9. La concentration capitaliste s&rsquo;est par ailleurs r\u00e9v\u00e9l\u00e9e comme un ph\u00e9nom\u00e8ne beaucoup plus lent et plus complexe qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9vu. Elle n&rsquo;a pas fait dispara\u00eetre tous les petits et moyens poss\u00e9dants ni dans l&rsquo;agriculture ni dans toutes les branches de l&rsquo;industrie, et au sommet de la soci\u00e9t\u00e9, elle ne s&rsquo;est pas identifi\u00e9e \u00e0 une centralisation croissante de la richesse entre les mains d&rsquo;une minorit\u00e9 de magnats. Le nombre des capitalistes s&rsquo;est au contraire accru. Enfin, \u2013 bien que les choses soient en retard en Allemagne \u2013, les superstructures politiques de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste se sont transform\u00e9es et la d\u00e9mocratisation croissante des institutions tend \u00e0 limiter la toute puissance de la bourgeoisie au sein de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Construisant alors l&rsquo;avenir \u00e0 l&rsquo;image de la repr\u00e9sentation qu&rsquo;il s&rsquo;est faite du processus de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste au cours des dix derni\u00e8res ann\u00e9es, Bernstein r\u00e9cuse la vision marxiste du mouvement vers le socialisme. Celui\u2011ci, dit\u2011il, ne na\u00eetra pas d&rsquo;une aggravation des conditions sociales, ainsi que l&rsquo;affirment les marxistes en projetant abusivement sur la r\u00e9alit\u00e9 des sch\u00e9mas dialectiques emprunt\u00e9s \u00e0 la m\u00e9taphysique de Hegel, mais du processus d&rsquo;adaptation du capitalisme qui ouvre des possibilit\u00e9s d&rsquo;action nouvelle aux partis socialistes, s&rsquo;ils savent comprendre que la perspective de la r\u00e9volution n&rsquo;est plus d\u00e9sormais qu&rsquo;un mythe. Il leur appartiendra alors d&rsquo;utiliser les possibilit\u00e9s de plus en plus larges offertes par les progr\u00e8s de la d\u00e9mocratie pour se consolider progressivement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du syst\u00e8me afin de le transformer graduellement, par le moyen de r\u00e9formes qui, de proche en proche, feront dispara\u00eetre la domination et l&rsquo;exploitation de la classe capitaliste.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">En substituant ainsi le sch\u00e9ma d&rsquo;une \u00e9volution graduelle \u00e0 celui d&rsquo;un processus dialectique, Bernstein n&rsquo;a pas seulement rompu avec la repr\u00e9sentation marxiste de la forme du mouvement historique vers le socialisme, mais avec la mani\u00e8re m\u00eame de concevoir ses d\u00e9terminations et de fonder th\u00e9oriquement la praxis. La totalit\u00e9 historique telle que Marx l&rsquo;avait con\u00e7ue se trouve bris\u00e9e : d\u00e8s lors que la lutte pour le socialisme ne prend plus racine dans l&rsquo;aggravation des conditions objectives de la soci\u00e9t\u00e9 et n&rsquo;est plus fond\u00e9e sur la n\u00e9cessit\u00e9 historique du d\u00e9clin du capitalisme et de son d\u00e9passement, elle n&rsquo;a plus d&rsquo;autre point d&rsquo;appui que l&rsquo;aspiration \u00e0 un id\u00e9al.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Poussant en effet jusqu&rsquo;\u00e0 ses derni\u00e8res cons\u00e9quences la distinction entre ce qui dans le socialisme est \u00ab\u00a0science du d\u00e9veloppement social\u00a0\u00bb et ce qui est volont\u00e9 de faire na\u00eetre un ordre nouveau, Bernstein aboutira \u00e0 la conclusion que la \u00ab\u00a0th\u00e9orie scientifique\u00a0\u00bb qui a seulement pour objet de comprendre le mouvement de la r\u00e9alit\u00e9 et ne saurait se faire normative pour indiquer ce qui \u00ab\u00a0devrait \u00eatre\u00a0\u00bb, doit n\u00e9cessairement recevoir un compl\u00e9ment \u00e9thique. C&rsquo;est le n\u00e9o\u2011kantisme qui conna\u00eet alors un vif prestige, qui donnera ce compl\u00e9ment au r\u00e9visionnisme. Dans la mesure o\u00f9 cette philosophie implique des imp\u00e9ratifs moraux qui sont cens\u00e9s s&rsquo;imposer \u00e0 tous les hommes, elle doit permettre de faire appara\u00eetre le prol\u00e9tariat comme porteur de revendications et de valeurs dans lesquelles la communaut\u00e9 sociale tout enti\u00e8re sera amen\u00e9e \u00e0 reconna\u00eetre, de proche en proche, sa propre marche vers une prise de conscience \u00e9thique d&rsquo;elle\u2011m\u00eame. Ainsi, la situation et la fonction du prol\u00e9tariat dans le processus historique tel que Marx les avaient pens\u00e9es se trouvent compl\u00e8tement boulevers\u00e9es. Loin d&rsquo;annoncer par son existence et sa lutte la dissolution violente de l&rsquo;ordre contre les autres classes, le prol\u00e9tariat devient un \u00e9l\u00e9ment int\u00e9grateur dont la mission est de faire d\u00e9couvrir pacifiquement, \u00e0 tous le corps social, ses fins \u00e9thiques communes.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">N\u00e9 dans la social\u2011d\u00e9mocratie allemande, le r\u00e9visionnisme eut des retentissements dans les partis \u00e9trangers, et en particulier en Russie. Si Strouv\u00e9, qui affirme que les conceptions catastrophiques \u00e9labor\u00e9es vers le milieu du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle doivent dispara\u00eetre d&rsquo;une vision r\u00e9aliste de l&rsquo;\u00e9volution contemporaine, qui rend caduque l&rsquo;id\u00e9e de faire na\u00eetre le socialisme par une r\u00e9volution politique, n&rsquo;apporte gu\u00e8re d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments nouveaux, il en va diff\u00e9remment pour Tougan\u2011Baranovski. Apr\u00e8s avoir pol\u00e9miqu\u00e9 contre les populistes pour d\u00e9montrer la possibilit\u00e9 d&rsquo;un d\u00e9veloppement capitaliste de la Russie, il aboutit en 1902 \u00e0 une rupture radicale avec la conception marxiste du capitalisme comme syst\u00e8me domin\u00e9 par des contradictions insurmontables : \u00e0 la seule condition que la croissance des moyens de production se maintienne \u00e0 un niveau \u00e9lev\u00e9, l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste peut rester en permanence dans une situation d&rsquo;\u00e9quilibration dynamique, expliquera Tougan\u2011Baranovski qui d\u00e8s lors abandonnera le marxisme.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">En France, o\u00f9 les r\u00e9actions contre l&rsquo;ab\u00e2tardissement d&rsquo;un socialisme, prenaient la forme du syndicalisme r\u00e9volutionnaire, Sorel d\u00e9veloppa un r\u00e9visionnisme qui le situait sur le flanc gauche du marxisme : ce n&rsquo;\u00e9tait pas pour justifier des pratiques r\u00e9formistes mais, au contraire, parce qu&rsquo;il tenait pour illusoire la volont\u00e9 et la capacit\u00e9 des marxistes \u00e0 exercer des capacit\u00e9s r\u00e9volutionnaires qu&rsquo;il entreprit de critiquer leurs conceptions. Sorel, dont la pens\u00e9e proc\u00e8de d&rsquo;un syncr\u00e9tisme qui s&rsquo;est efforc\u00e9 d&rsquo;int\u00e9grer des vues emprunt\u00e9es tour \u00e0 tour \u00e0 Proudhon, Hegel, Marx et Bergson, s&rsquo;en prend d&rsquo;abord au mat\u00e9rialisme historique, tel du moins qu&rsquo;il est alors compris : lorsque les marxistes pr\u00e9tendent fonder la perspective r\u00e9volutionnaire sur l&rsquo;analyse des contradictions du d\u00e9veloppement capitaliste, ils sont victimes d&rsquo;un rationalisme pseudo\u2011scientifique qui postule la possibilit\u00e9 de rendre compte du devenir social au moyen de conceptions emprunt\u00e9es aux sciences de la nature. Or, c&rsquo;est l\u00e0 pure mystification car l&rsquo;histoire est impr\u00e9visible. Elle n&rsquo;est pas mise en mouvement par un d\u00e9terminisme objectif que l&rsquo;analyse pourrait mettre \u00e0 jour, mais par des mythes, c&rsquo;est\u2011\u00e0\u2011dire par des complexes d&rsquo;images motrices charg\u00e9es d&rsquo;affectivit\u00e9 et g\u00e9n\u00e9ratrices d&rsquo;action : c&rsquo;est par l&rsquo;intensit\u00e9 avec laquelle les mythes sont v\u00e9cus et traduits en actes que l&rsquo;avenir se r\u00e9alise. Or le monde moderne est habit\u00e9 par un mythe, celui de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, dans lequel s&rsquo;affirme, face \u00e0 un monde bourgeois a perdu la grandeur qui l&rsquo;avait anim\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque r\u00e9volutionnaire et napol\u00e9onienne pour sombrer dans le souci vulgaire de jouir en s\u00e9curit\u00e9 des biens mat\u00e9riels, la morale combattante et h\u00e9ro\u00efque du prol\u00e9tariat. Le socialisme sera, bien plus encore qu&rsquo;un bouleversement social, une mutation r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice de l&rsquo;\u00e9thique et de la culture : d\u00e9truisant les valeurs d\u00e9gradantes de la bourgeoisie et la culture ornementale et st\u00e9rile de cette classe, les prol\u00e9taires feront surgir, par la violence, une civilisation nouvelle o\u00f9 l&rsquo;intelligence de la production et les dures vertus qui, naissent du travail et de la lutte seront reconnues comme les valeurs supr\u00eames. Or le socialisme marxiste, qui r\u00e9tr\u00e9cit son action aux dimensions des luttes \u00e9lectorales ou parlementaires et entretient parmi les producteurs des illusions d\u00e9mocratiques qui masquent la n\u00e9cessaire violence des antagonismes de classes, ne peut ni fournir les id\u00e9es\u2011forces, ni faire surgir les mentalit\u00e9s indispensables \u00e0 l&rsquo;accomplissement du grand drame prol\u00e9tarien qu&rsquo;exige le d\u00e9clin de la civilisation bourgeoise. En fait, le marxisme des socialistes n&rsquo;est pas l&rsquo;id\u00e9ologie des producteurs mais du \u00ab\u00a0prol\u00e9tariat intellectuel\u00a0\u00bb qui cherche, par des actions politiciennes, \u00e0 canaliser et \u00e0 d\u00e9voyer les aspirations des travailleurs eu, plut\u00f4t, de tous les m\u00e9contents, pour se hisser au pouvoir.<\/p>\n<h4 class=\"western\" align=\"justify\">LA RIPOSTE<\/h4>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Cette mise en question du marxisme au sein m\u00eame du mouvement socialiste suscita de vives ripostes venues de plusieurs pays. Antonio Labriola, en particulier, insista sur la n\u00e9cessit\u00e9 de renoncer \u00e0 consid\u00e9rer le processus historique comme un mouvement dialectique purement objectif pour restituer \u00e0 la conscience et \u00e0 la praxis une fonction active dans le d\u00e9nouement de situations qu&rsquo;aucun d\u00e9terminisme n&rsquo;a fix\u00e9 par avance.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Mais c&rsquo;est en Allemagne que la querelle du r\u00e9visionnisme eut le plus de retentissement et atteignit le plus d&rsquo;\u00e9clat.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">S&rsquo;effor\u00e7ant d&rsquo;approfondir la th\u00e9orie des crises, Kautsky affirmait en 1902 contre Tougan\u2011Baranovski, que le capitalisme ne pouvait pas fonctionner comme un syst\u00e8rne ferm\u00e9 et se trouvait domin\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 de trouver des d\u00e9bouch\u00e9s dans les nations pr\u00e9capitalistes. Kautsky fut ainsi conduit \u00e0 relier pour la premi\u00e8re fois des ph\u00e9nom\u00e8nes tels que l&rsquo;aggravation des rivalit\u00e9s coloniales internationales, la lutte plus \u00e2pre pour les exportations, le passage au protectionnisme et la pouss\u00e9e du militarisme, aux contradictions internes du capitalisme. Entrevoyant d\u00e8s lors que toute une longue p\u00e9riode de guerres et de convulsions se profilaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;horizon du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il rejeta cat\u00e9goriquement les id\u00e9es de Bernstein sur l&rsquo;adaptation du capitalisme et toutes les cons\u00e9quences r\u00e9formistes que celui\u2011ci pr\u00e9tendait en tirer : loin de s&rsquo;att\u00e9nuer, les crises allaient au contraire s&rsquo;aggraver et conduire le capitalisme vers une p\u00e9riode de stagnation qu&rsquo;exacerberaient les luttes de classes et les antagonismes entre \u00c9tats. Au demeurant, ajoutait Kautsky, la vision bernsteinienne d&rsquo;une d\u00e9mocratisation progressive de l&rsquo;\u00c9tat ouvrant la perspective d&rsquo;un passage indolore et graduel au socialisme ne correspond \u00e0 aucune r\u00e9alit\u00e9. Le syst\u00e8me parlementaire avait atteint ses sommets \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 le capitalisme incarnait l&rsquo;avenir des nations, mais il entrait maintenant dans la voie du d\u00e9clin et ne pourrait retrouver sa vigueur que par une r\u00e9volution. Cependant, m\u00eame lorsque, apr\u00e8s la r\u00e9volution russe de 1905, Kautsky admettait que la lutte pour le socialisme pouvait \u00e9ventuellement prendre la forme d&rsquo;une gr\u00e8ve de masse culminant dans une insurrection, il ne parvenait pas \u00e0 se d\u00e9partir des conceptions objectivistes qui avaient toujours \u00e9t\u00e9 \u00e0 la base de sa pens\u00e9e. Il avait r\u00e9cus\u00e9 la vision du processus historique qu&rsquo;avaient formul\u00e9 les r\u00e9visionnistes mais ce processus lui\u2011m\u00eame restait con\u00e7u comme une m\u00e9canique sociale. La dialectique de la n\u00e9cessit\u00e9 et de la libert\u00e9 restaient absentes du marxisme de Kautsky, et la pens\u00e9e socialiste continuant \u00e0 buter sur le dilemme surgi des conceptions sym\u00e9triquement oppos\u00e9es des r\u00e9visionnistes et des \u00ab\u00a0marxistes orthodoxes\u00a0\u00bb, ne parvenait pas \u00e0 \u00e9tablir si une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle devait na\u00eetre de la fatalit\u00e9 des lois \u00e9conomiques ou de pures intentions \u00e9thiques. C&rsquo;est une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de marxistes, qui d\u00e9passera cette antinomie. Souvent m\u00eal\u00e9s aux luttes du socialisme russe et polonais, fortement marqu\u00e9s par la r\u00e9volution de 1905, les drames balkaniques, les crises internationales, les menaces de guerre, ils pressentaient bien mieux que leurs a\u00een\u00e9s arriv\u00e9s \u00e0 maturit\u00e9 en pleine p\u00e9riode de progr\u00e8s pacifique, que le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle serait lourd de trag\u00e9dies historiques et que le temps de la lucidit\u00e9 et de l&rsquo;action \u00e9tait venu pour les r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">D\u00e8s 1904 Parvus donnait le ton et d\u00e9passait largement les pr\u00e9visions de Kautsky sur les violences latentes que contenait la civilisation capitaliste. Consid\u00e9rant que le d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste n&rsquo;\u00e9tait plus compatible avec les limites trop \u00e9troites des \u00c9tats nationaux d&rsquo;Europe, il pr\u00e9voyait le d\u00e9clenchement de luttes pour la domination mondiale qui, \u00e0 travers une succession de convulsions dramatiques, aboutiraient \u00e0 l&rsquo;\u00e9limination des nations les plus faibles et \u00e0 la formation de vastes empires qui survivraient seuls au milieu des ruines.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">C&rsquo;est aussi la perspective d&rsquo;un d\u00e9veloppement violemment convulsif du capitalisme que Rosa Luxembourg opposait aux sch\u00e9mas r\u00e9visionnistes d&rsquo;une adaptation graduelle du syst\u00e8me. Cependant, persuad\u00e9e que le marxisme ne pouvait pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une construction th\u00e9orique achev\u00e9e, lors des pol\u00e9miques contre les r\u00e9visionnistes, elle s&#8217;employa, plus que tout autre, \u00e0 \u00e9lucider les transformations qui s&rsquo;\u00e9taient produites dans les structures et le fonctionnement du capitalisme, afin de pouvoir prendre la mesure d&rsquo;une \u00e9poque nouvelle et de r\u00e9soudre les probl\u00e8mes tactiques et strat\u00e9giques qui se poseraient au socialisme.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Accusant Bernstein de s&rsquo;\u00eatre laiss\u00e9 influencer par les fabiens, elle chercha \u00e0 d\u00e9passer l&rsquo;apparence des ph\u00e9nom\u00e8nes qui se manifestent \u00e0 la surface de la vie sociale pour d\u00e9montrer que l&rsquo;att\u00e9nuation des crises n&rsquo;avait qu&rsquo;un caract\u00e8re transitoire. Si, disait\u2011elle, l&rsquo;\u00e9mergence des cartels et des trusts, favoris\u00e9e par le d\u00e9veloppement du cr\u00e9dit, a temp\u00e9r\u00e9 les luttes concurrentielles sur le plan int\u00e9rieur, celles\u2011ci se sont aggrav\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale et la \u00ab\u00a0mise en jach\u00e8re\u00a0\u00bb d&rsquo;une importante proportion du capital n&rsquo;a pas pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9, la r\u00e9animation de la croissance \u00e9conomique, qui s&rsquo;est produite \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, n&rsquo;est que le r\u00e9sultat passager de la dilatation des march\u00e9s internationaux cons\u00e9cutive aux entreprises imp\u00e9rialistes. Mais \u00e0 plus long terme, lorsque tout le globe sera int\u00e9gr\u00e9 au capitalisme, la possibilit\u00e9 d&rsquo;att\u00e9nuer les contradictions internes des pays les plus avanc\u00e9s, par l&rsquo;\u00e9largissement vers l&rsquo;ext\u00e9rieur du champ d&rsquo;application du capital, se trouvera ruin\u00e9e. D\u00e8s lors, tandis que la \u00ab\u00a0mise en jach\u00e8re\u00a0\u00bb du capital prendra des proportions de plus en plus importantes, les crises se r\u00e9p\u00e9teront avec une violence croissante. Il deviendra alors \u00e9vident que la phase ascendante du capitalisme a pris fin avec la mondialisation du syst\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">C&rsquo;est en fonction de cette vision de l&rsquo;avenir du capitalisme \u2013 elle en rectifiera par la suite certains aspects \u2013 que Rosa Luxembourg entreprendra de d\u00e9montrer l&rsquo;inconsistance des conceptions r\u00e9visionnistes de la marche vers le socialisme. Il est en particulier, expliquait\u2011elle, compl\u00e8tement illusoire de croire que les syndicats par viendront \u00e0 s&rsquo;associer puis \u00e0 se substituer au pouvoir patronal dans les usines, et \u00e0 obtenir parall\u00e8lement des augmentations de salaires telles que le profit et l&rsquo;exploitation se trouveront, de proche en proche, r\u00e9duits et finalement abolis. A mesure en effet que le capitalisme entrera dans sa phase de d\u00e9clin, la conjoncture du march\u00e9 s&rsquo;aggravera pour la force de travail et le patronat exer\u00e7ant une pression croissante sur les salaires pour compenser la diminution de ses profits, les luttes entre le capital et le travail deviendront de plus en plus \u00e2pres. L&rsquo;action syndicale restera, certes, un des \u00e9l\u00e9ments du combat contre le capitalisme, mais elle doit se d\u00e9barrasser aussi bien des chim\u00e8res anarchistes, du mythe de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale suffisant \u00e0 briser la domination du capital que des na\u00efvet\u00e9s r\u00e9formistes. Seule la conqu\u00eate du pouvoir par le prol\u00e9tariat peut mettre un terme \u00e0 la domination de la bourgeoisie. Mais encore ne convient\u2011il pas de s&rsquo;illusionner sur le r\u00f4le que peuvent jouer les luttes parlementaires dans la r\u00e9alisation d&rsquo;une telle entreprise. Toute la force du mouvement socialiste r\u00e9side dans l&rsquo;organisation et l&rsquo;action des masses en dehors du Parlement et sa victoire ne peut surgir que de la \u00ab\u00a0ruine de l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb dans lequel s&rsquo;incarne \u00ab\u00a0la violence politique de la bourgeoisie\u00a0\u00bb. Les actions l\u00e9gales de la social\u2011d\u00e9mocratie, tout le travail de propagande et d&rsquo;organisation par lequel elle vise \u00e0 \u00e9veiller la conscience de classe du prol\u00e9tariat, n&rsquo;ont de sens que dans la mesure o\u00f9 elles pr\u00e9parent le moment o\u00f9 la \u00ab\u00a0r\u00e9volution descendra des t\u00eates dans les poings\u00a0\u00bb. La violence est \u00ab\u00a0la loi supr\u00eame de la lutte des classes\u00a0\u00bb et si le prol\u00e9tariat, se conformant aux vues r\u00e9visionnistes, devait se cantonner dans l&rsquo;action l\u00e9gale, t\u00f4t ou tard son mouvement s&rsquo;effondrerait devant \u00ab\u00a0la violence sans limite de la r\u00e9action\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Au cours de la lutte contre le r\u00e9visionnisme, Rosa Luxembourg a ainsi pris ses distances vis\u2011\u00e0\u2011vis de la conception kautskyste d&rsquo;un mouvement historique s&rsquo;acheminant n\u00e9cessairement vers un d\u00e9passement socialiste des contradictions \u00e9conomiques. Pour elle, le socialisme n&rsquo;est n\u00e9cessaire que dans la mesure o\u00f9 surgit de la totalit\u00e9 historique, la volont\u00e9 r\u00e9volutionnaire et consciente d&rsquo;une classe en m\u00eame temps que la situation objective sur laquelle cette volont\u00e9 puisse avoir prise, mais surtout, au sein m\u00eame de cette totalit\u00e9, le processus objectif et l&rsquo;action de classe ne sont plus compris comme situ\u00e9s dans une simple relation de cause \u00e0 effet: ils s&rsquo;y trouvent int\u00e9gr\u00e9s comme \u00e9l\u00e9ments agissant r\u00e9ciproquement l&rsquo;un sur l&rsquo;autre. C&rsquo;est l&rsquo;action consciente du prol\u00e9tariat qui constitue la force op\u00e9rante de la transformation r\u00e9volutionnaire dont le processus objectif cr\u00e9e seulement les conditions. Loin d&rsquo;\u00eatre par avance inscrit dans le ciel de l&rsquo;histoire, le socialisme n&rsquo;est qu&rsquo;une chance \u00e0 saisir : s&rsquo;il n&rsquo;est pas, en temps voulu, arrach\u00e9 des flancs de la vieille soci\u00e9t\u00e9, par l&rsquo;action d\u00e9cisive des masses, la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re r\u00e9gressera vers la barbarie. Du m\u00eame coup, la th\u00e9orie marxiste se voit assigner une notion et des fonctions nouvelles : elle n&rsquo;est plus seulement une science, livrant la connaissance objective des lois d&rsquo;un processus historique orient\u00e9 par l&rsquo;\u00e9conomie, mais une critique du r\u00e9el, \u00e9labor\u00e9e d&rsquo;un point de vue de classe, en vue d&rsquo;\u00e9veiller les masses \u00e0 la conscience de leur t\u00e2che historique et d&rsquo;ouvrir la voie \u00e0 la pratique r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<h4 class=\"western\" align=\"justify\">CONTROVERSES SUR L\u2018IMP\u00c9RIALISME ET L&rsquo;AVENIR DU CAPITALISME<\/h4>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">La critique r\u00e9visionniste constituait cependant pour le marxisme un d\u00e9fi qui ne pouvait \u00eatre r\u00e9ellement relev\u00e9 que dans la mesure o\u00f9 celui\u2011ci ferait la preuve qu&rsquo;il \u00e9tait capable de rendre compte de la physionomie nouvelle que l&rsquo;univers capitaliste \u00e9tait en train de prendre au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Que signifiait en fin de compte dans l&rsquo;his\u00adtoire du capitalisme l&rsquo;att\u00e9nuation des crises, l&rsquo;expansion imp\u00e9rialiste, la politique protectionniste, l&rsquo;importance croissante des armements, l&rsquo;aggravation des tensions internationales, la mont\u00e9e des revendications nationales qui s&rsquo;affirmaient en Europe et s&rsquo;annon\u00e7aient en Asie ? Autant de questions qui assaillaient de tous c\u00f4t\u00e9s la th\u00e9orie marxiste et l&rsquo;invitait \u00e0 d\u00e9montrer par des analyses concr\u00e8tes qu&rsquo;elle ne constituait pas un syst\u00e8me referm\u00e9 sur lui\u2011m\u00eame et d\u00e9j\u00e0 rel\u00e9gu\u00e9 par le mouvement historique au rang des id\u00e9ologies mortes. L&rsquo;ampleur des recherches th\u00e9oriques qui furent alors entreprises, le haut niveau auquel se situ\u00e8rent souvent discussions et pol\u00e9miques, montr\u00e8rent que la th\u00e9orie marxiste ne s&rsquo;\u00e9tait pas p\u00e9tri\u00adfi\u00e9e en orthodoxie et qu&rsquo;elle \u00e9tait capable de se renouveler. Mais la difficult\u00e9 d&rsquo;int\u00e9grer dans un syst\u00e8me th\u00e9orique coh\u00e9rent une multitude de faits nouveaux dont l&rsquo;\u00e9volution historique ne faisait pas toujours appara\u00eetre imm\u00e9diatement le sens et la port\u00e9e, les pr\u00e9suppositions philosophiques diff\u00e9rentes \u00e0 partir desquelles furent effectu\u00e9es les recherches de Kautsky, des radicaux, des austro\u00ad-marxistes, la diversit\u00e9 des milieux historiques et culturels dans lesquels les uns et les autres s&rsquo;\u00e9taient form\u00e9s, les options politiques souvent oppos\u00e9es qui sous\u2011tendaient les constructions doctrinales, bris\u00e8rent l&rsquo;unit\u00e9 du marxisme europ\u00e9en. Il n&rsquo;y eut pas une th\u00e9orie de l&rsquo;imp\u00e9rialisme mais plusieurs th\u00e9ories conduisant \u00e0 des d\u00e9ductions pratiques contradictoires.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Les marxistes n&rsquo;ont pris qu&rsquo;assez tard l&rsquo;exacte mesure de l&rsquo;importance de l&rsquo;imp\u00e9rialisme et de l&rsquo;expansion coloniale. En 1898, Kautsky ne voyait encore dans les exp\u00e9ditions coloniales que le produit du retard du d\u00e9veloppement capitaliste : si elles b\u00e9n\u00e9ficiaient \u00e0 des milieux restreints repr\u00e9sentant les archa\u00efsmes de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste \u2013 traitants, sp\u00e9culateurs, militaires et fonctionnaires aventureux \u2013 elles \u00e9taient contraires aux int\u00e9r\u00eats des ma\u00eetres de l&rsquo;industrie; un d\u00e9veloppement plus avanc\u00e9 du capitalisme, le renforcement de l&rsquo;influence politique des industriels qui en r\u00e9sulterait, conduirait vraisemblablement les gouvernements \u00e0 y renoncer. C&rsquo;est seulement entre 1902 et 1907 que Parvus et Kautsky parvinrent \u00e0 situer l&rsquo;imp\u00e9rialisme dans une autre perspective et \u00e0 le relier non pas \u00e0 l&rsquo;immaturit\u00e9 du capitalisme mais aux formes les plus avanc\u00e9es de son \u00e9volution. Il est vrai que leurs conceptions ne co\u00efncidaient pas exactement. Parvus insistait plus particuli\u00e8rement sur l&rsquo;importance que prenaient dans les pays avanc\u00e9s les exc\u00e9dents de capitaux qui cherchaient \u00e0 s&rsquo;investir dans les pays attard\u00e9s o\u00f9 une composition organique du capital moins \u00e9lev\u00e9e permettait de r\u00e9aliser des profits plus hauts. Kautsky, d\u00e9veloppant des conceptions d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9es dans sa th\u00e9orie des crises, faisait d\u00e9river l&rsquo;imp\u00e9rialisme de la n\u00e9cessit\u00e9 pour les pays industriels de se donner des d\u00e9pendances agricoles qui fourniraient des mati\u00e8res premi\u00e8res \u00e0 bas prix et permettraient une croissance ininterrompue et plus rapide, en offrant aux industries des m\u00e9tropoles des march\u00e9s prot\u00e9g\u00e9s et en expansion. Leurs th\u00e9ories n&rsquo;en pr\u00e9sentaient pas moins de nombreux traits de similitude. L&rsquo;un et l&rsquo;autre consid\u00e9raient l&rsquo;imp\u00e9rialisme comme le r\u00e9sultat de l&rsquo;impossibilit\u00e9 pour chaque capitalisme national de fonctionner plus longtemps dans le cadre de ses fronti\u00e8res et de l&rsquo;obligation o\u00f9 il se trouvait de se doter d&#8217;empires qui seraient ferm\u00e9s \u00e0 la concurrence \u00e9trang\u00e8re. L&rsquo;imp\u00e9rialisme cependant ne pourrait offrir, pensaient\u2011ils, qu&rsquo;une issue transitoire aux contradictions de l&rsquo;accumulation. Sans doute, les travaux d&rsquo;\u00e9quipement effectu\u00e9s dans les territoires conquis, la politique d&rsquo;armements qui accompagnerait n\u00e9cessairement les luttes pour la cr\u00e9ation et la d\u00e9fense des empires \u2013 Parvus soulignait qu&rsquo;il en r\u00e9sulterait un endettement de l&rsquo;\u00c9tat qui se trouverait ainsi de plus en plus soumis au capital contribueraient\u2011ils \u00e0 faciliter et \u00e0 intensifier l&rsquo;accumulation. Mais \u00e0 plus ou moins long terme, les contradictions qui \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;expansion imp\u00e9rialiste resurgiraient, poussant chaque puissance \u00e0 dilater au d\u00e9triment des autres, ses zones de domination et la guerre surgirait in\u00e9vitablement de ces antagonismes. Parvus et les radicaux consid\u00e9raient que des conflits de plus en plus meurtriers \u00e9taient inexorablement inscrits dans le fonctionnement m\u00eame du capitalisme et qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;autre politique de paix que la lutte pour le renversement r\u00e9volutionnaire du syst\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Mais d\u00e9j\u00e0 les marxistes autrichiens, qui \u00e9taient assez peu enclins \u00e0 accepter les conclusions politiques des radicaux, avaient \u00e9labor\u00e9 d&rsquo;autres analyses qui ouvraient des vues toutes diff\u00e9rentes sur l&rsquo;avenir du capitalisme imp\u00e9rialiste. D\u00e8s 1907 en effet, Bauer avait laiss\u00e9 entrevoir qu&rsquo;apr\u00e8s une p\u00e9riode critique pour la paix, l&rsquo;imp\u00e9rialisme pouvait aboutir \u00e0 son auto\u2011d\u00e9passement, Si, expliquait Bauer, la politique imp\u00e9rialiste multipliait les risques de conflit, minait les r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques qui se militarisaient et brutalisaient les peuples assujettis, elle avait aussi pour effet d&rsquo;int\u00e9grer ces peuples dans le cycle de la civilisation moderne et de pr\u00e9parer les voies \u00e0 une \u00e9conomie mondiale au sein de laquelle les taux de profit tendraient \u00e0 s&rsquo;\u00e9galiser et qui fourniraient finalement les bases pour un d\u00e9passement des nationalismes. C&rsquo;est cependant Hilferding qui, en 1910 pr\u00e9cisa le plus nettement les perspectives d&rsquo;une phase ultra\u2011imp\u00e9rialiste et pacifique du capitalisme. D\u00e9veloppant de mani\u00e8re syst\u00e9matique des conceptions qui se trouvaient esquiss\u00e9es chez Bauer, Hilferding a b\u00e2ti toute sa. th\u00e9orie de l&rsquo;imp\u00e9rialisme par rapport aux mutations qui se produisent dans les structures et le fonctionnement du capitalisme, lorsque la concentration des capitaux atteint un certain niveau et conduit \u00e0 la formation de trusts et de cartels. Tandis que la fusion du capital bancaire et industriel conduit alors \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une \u00e9troite et puissante oligarchie financi\u00e8re qui se trouve \u00e0 la t\u00eate d&rsquo;un nombre d\u00e9croissant de grandes firmes, la concurrence se trouve en voie de n\u00e9gation dans les limites du march\u00e9 national. D\u00e8s lors, cartels et trusts sont conduits par la n\u00e9cessit\u00e9 de compenser la chute du taux de profit \u00e0 utiliser la situation de monopole qui surgit de l&rsquo;affaiblissement des luttes concurrentielles, pour fixer le volume de leur production et le niveau de leur prix de telle mani\u00e8re que la vente des marchandises leur permette de r\u00e9aliser des surprofits. Si les progr\u00e8s de la concentration permettent ainsi, \u00e0 mesure que des secteurs toujours plus vastes de la production se trouvent int\u00e9gr\u00e9s aux organismes monopoleurs, d&rsquo;exercer un certain contr\u00f4le conscient sur le fonctionnement de l&rsquo;\u00e9conomie nationale, l&rsquo;apparition et le d\u00e9veloppement de pratiques monopolistes semblables, dans tous les grands pays capitalistes, conduisent \u00e0 une redoutable aggravation des comp\u00e9titions internationales. La r\u00e9alisation des surprofits n&rsquo;est en effet possible que dans la mesure o\u00f9 le march\u00e9 est prot\u00e9g\u00e9 contre la concurrence \u00e9trang\u00e8re, mais en m\u00eame temps, comme la recherche des surprofits et la hausse des prix qui en r\u00e9sulte tendent \u00e0 restreindre les capacit\u00e9s du march\u00e9 national, elle suscite, parmi toutes les puissances capitalistes, une intensification des luttes pour l&rsquo;exportation. Que celles\u2011ci prennent la forme du \u00ab\u00a0dumping\u00a0\u00bb contre lequel les gouvernements \u00e9trangers ne tardent pas \u00e0 r\u00e9agir, ou que l&rsquo;\u00c9tat entreprenne une politique d&rsquo;expansion territoriale destin\u00e9e \u00e0 \u00e9largir les zones prot\u00e9g\u00e9es o\u00f9 peuvent \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s les surprofits, les comp\u00e9titions concurrentielles tendent d\u00e9sormais \u00e0 se m\u00e9tamorphoser en rivalit\u00e9s politiques et militaires. Tous les \u00c9tats poursuivant des buts incompatibles \u2013 faire respecter l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 de son propre espace \u00e9conomique tout en essayant de p\u00e9n\u00e9trer dans celui du voisin \u2013 les risques d&rsquo;affrontements militaires surgissent de tous c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Cependant, \u00e0 la diff\u00e9rence des radicaux, Hilferding ne tient pas pour acquis que la p\u00e9riode de conflits arm\u00e9s, vers laquelle l&rsquo;imp\u00e9rialisme menace de conduire le monde, ouvre n\u00e9cessairement la perspective d&rsquo;une dislocation g\u00e9n\u00e9rale du r\u00e9gime capitaliste sous les coups de la guerre et de la r\u00e9volution. La phase dramatique dont la concentration capitaliste et les rivalit\u00e9s imp\u00e9rialistes contiennent les pr\u00e9misses, ne constitue qu&rsquo;un moment dans la dialectique globale que d\u00e9crit le processus historique du capitalisme. C&rsquo;est qu&rsquo;en effet, la concentration du capital se poursuivant sur le plan international peut conduire, comme elle l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 fait dans le cadre de chaque capitalisme national, \u00e0 une n\u00e9gation et \u00e0 un d\u00e9passement des antagonismes concurrentiels au sein d&rsquo;une \u00e9conomie mondiale unifi\u00e9e sous la domination d&rsquo;un ultra\u2011monopolisme. C&rsquo;est un point de vue assez analogue qu&rsquo;adoptera \u00e0 partir de 1911 Kautsky. R\u00e9cusant l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;imp\u00e9rialisme est le produit n\u00e9cessaire des contradictions du capitalisme, il le d\u00e9finira comme une simple politique pouvant \u00eatre combattue avec succ\u00e8s jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le monde parvienne \u00e0 une phase post\u2011imp\u00e9rialiste caract\u00e9ris\u00e9e par une cartellisation internationale et une nouvelle p\u00e9riode de d\u00e9veloppement pacifique. Ainsi les conceptions des radicaux, qui, avec Parvus, affirmaient que le syst\u00e8me capitaliste approchait maintenant de la p\u00e9riode critique de son histoire exigeant que les t\u00e2ches pratiques de la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne soient mises \u00e0 l&rsquo;ordre du jour, se trouvaient remises en question. C&rsquo;est pour ruiner les implications attentistes des th\u00e9ories des austro\u2011marxistes et de Kautsky que Rosa Luxembourg entreprit de d\u00e9montrer au contraire que les contradictions du processus d&rsquo;accumulation, apr\u00e8s avoir amen\u00e9 le capitalisme \u00e0 d\u00e9border sur toute la surface de la terre, conduisaient \u00e0 une impossibilit\u00e9 de son d\u00e9veloppement. Critiquant les sch\u00e9mas de Marx sur la reproduction \u00e9largi qui ne tiennent pas compte de l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de la composition organique du capital intervenant d&rsquo;un cycle productif \u00e0 l&rsquo;autre, elle aboutit \u00e0 la conclusion que, si on ne n\u00e9glige pas ce ph\u00e9nom\u00e8ne, on constate que le capitalisme fonctionne en produisant constamment un reliquat de marchandises quine peuvent \u00eatre vendues qu&rsquo;aux couches pr\u00e9capitalistes de l&rsquo;Europe \u2013 artisans, paysans, etc. puis aux peuples colonis\u00e9s qui n&rsquo;ont pas encore atteint au stade de la production capitaliste. Or, \u00e0 mesure que le capitalisme se d\u00e9veloppe il d\u00e9compose les couches pr\u00e9capitalistes; des m\u00e9tropoles et contraint les pays d&rsquo;outre\u2011mer \u00e0 passer de l&rsquo;\u00e9conomie naturelle \u00e0 la production marchande puis, par suite notamment des exportations de capitaux, de la simple production marchande \u00e0 la production capitaliste. Ainsi consid\u00e9r\u00e9e dans sa dimension mondiale, la marche de l&rsquo;accumulation produit une contradiction insurmontable: le capitalisme ne peut r\u00e9aliser l&rsquo;accumulation qu&rsquo;en int\u00e9grant \u00e0 son fonctionnement des formations non capitalistes, mais, au cours de cette int\u00e9gration, le rapport capitaliste de production tend \u00e0 s&rsquo;universaliser, et, par l\u00e0 m\u00eame, les conditions n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;accumulation se trouvent en voie de destruction.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">La th\u00e9orie luxembourgiste de l&rsquo;accumulation suscita cependant de fortes objections qui ne furent pas seulement formul\u00e9es par les adversaires de droite de Rosa Luxembourg : Pannekoek, L\u00e9nine, et plus tard Boukharine furent parmi ses critiques. A l&rsquo;exception de Bauer qui admit que les sch\u00e9mas du Capital ne permettaient pas de r\u00e9soudre le probl\u00e8me de l&rsquo;accumulation mais n&rsquo;en rejeta pas moins l&rsquo;id\u00e9e que le capitalisme ne peut pas fonctionner sans environnement pr\u00e9capitaliste, les critiques de Rosa Luxembourg consid\u00e9r\u00e8rent que toute sa d\u00e9monstration \u00e9tait fauss\u00e9e par les postulats sous\u2011consommationnistes qui \u00e9taient \u00e0 son point de d\u00e9part. Hilferding et L\u00e9nine se trouv\u00e8rent d&rsquo;accord pour affirmer, apr\u00e8s Marx, que la production capitaliste cr\u00e9e elle\u2011m\u00eame ses d\u00e9bouch\u00e9s au cours de son d\u00e9veloppement et, tout en admettant que, p\u00e9riodiquement, l&rsquo;essor de la production se heurte aux bases trop \u00e9troites de la consommation, ils rappel\u00e8rent le r\u00f4le que joue la rupture des proportions n\u00e9cessaires entre les deux sections de la production dans la marche contradictoire du d\u00e9veloppement \u00e9conomique. Cependant, aux approches de la guerre, ce n&rsquo;\u00e9taient pas les discussions sur la signification des sch\u00e9mas du Capital qui constituaient la v\u00e9ritable base des clivages qui s&rsquo;accentuaient dans le mouvement socialiste, mais les appr\u00e9ciations port\u00e9es sur les caract\u00e8res de la p\u00e9riode historique qui s&rsquo;annon\u00e7ait. Contestable dans ses pr\u00e9suppositions et ses conclusions, la th\u00e9orie luxembourgiste de l&rsquo;accumulation projetait une vision dramatique du d\u00e9veloppement capitaliste qui, \u00e9tait certainement mieux \u00e0 la mesure des violences de l&rsquo;\u00e9poque que les perspectives offertes par Kautsky et les austro\u2011marxistes.<\/p>\n<h4 class=\"western\" align=\"justify\">LA QUESTION NATIONALE ET COLONIALE<\/h4>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Divis\u00e9s par les probl\u00e8mes de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, les marxistes ne l&rsquo;\u00e9taient pas moins par la question nationale et coloniale que l&rsquo;\u00e9poque allait poser avec une intensit\u00e9 croissante.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">En raison des conceptions d\u00e9terministes par rapport auxquelles s&rsquo;organisait leur repr\u00e9sentation du processus historique, les marxistes de la 2<sup>e<\/sup> Internationale ne parvinrent pas en effet \u00e0 saisir imm\u00e9diatement la relation qui pouvait s&rsquo;\u00e9tablir entre la lutte des peuples assujettis et celle du prol\u00e9tariat. Pour eux, les peuples attard\u00e9s aux diff\u00e9rents stades des soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9capitalistes se situaient encore en dehors de la v\u00e9ritable histoire, celle qui, mettant face \u00e0 face le capital et le travail, se d\u00e9nouerait par un renversement de toutes les oppressions. A long terme cependant ils y seraient int\u00e9gr\u00e9s dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;expansion du capitalisme faisait surgir parmi eux des formes modernes de production et de vie sociale d&rsquo;o\u00f9 na\u00eetrait, en son temps, la contradiction du capital et du travail. Mais il fallait attendre que l&rsquo;histoire ait fait son \u0153uvre et le probl\u00e8me du socialisme ne pourrait \u00eatre pos\u00e9 dans les pays d\u00e9pendants que lorsque la maturation des conditions \u00e9conomiques en aurait cr\u00e9\u00e9 les pr\u00e9suppositions : jusque\u2011l\u00e0, on ne pouvait lutter que pour am\u00e9nager dans certaines limites les formes les plus brutales d&rsquo;oppression et d&rsquo;exploitation. La corr\u00e9lation \u00e9troite qui \u00e9tait ainsi pos\u00e9e entre la maturation de l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste et la perspective socialiste conduisait \u00e0 tenir po, que les diff\u00e9rents pays aborderaient la phase dans l&rsquo;ordre des niveaux de d\u00e9veloppement qu&rsquo;ils auraient respectivement atteint. Les pays les plus avanc\u00e9s \u00e9tant ainsi appel\u00e9s \u00e0 entrer les premiers dans la voie du socialisme, il appartiendrait \u00e9ventuellement \u00e0 leurs gouvernements prol\u00e9tariens, d&rsquo;exercer une tutelle \u00e9clair\u00e9e sur les colonis\u00e9s pour les guider \u00e0 leur tour vers le socia\u00adlisme.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Cette mani\u00e8re d&rsquo;imaginer l&rsquo;avenir conduisait les partis socialistes \u00e0 \u00eatre tr\u00e8s r\u00e9ticents devant les revendications nationales en Europe comme aux colonies ou m\u00eame \u00e0 les tenir pour aberrantes ou r\u00e9actionnaires. Pour Kautsky les sentiments nationalistes surgissaient du renforcement oppressif des appareils d&rsquo;\u00c9tat centralisateurs dans les empires multinationaux mais ils se situaient \u00e0 contre-courant des tendances fondamentales de l&rsquo;\u00e9volution capitaliste qui conduisaient \u00e0 un effacement des diff\u00e9rences nationales et \u00e0 un d\u00e9veloppement des bases de l&rsquo;internationalisme. Ils seraient donc d\u00e9pass\u00e9s lorsque le socialisme liquiderait dans les anciens empires les formes archa\u00efques de la domination politique. A Vienne, Renner redoutait que les nationalismes qui s&rsquo;affirmaient dans l&#8217;empire ne prennent des formes s\u00e9paratistes : en d\u00e9sint\u00e9grant l&#8217;empire, les nationalit\u00e9s briseraient aussi le vaste ensemble territorial rassembl\u00e9 par les Habsbourg qui constituait le cadre n\u00e9cessaire d&rsquo;un d\u00e9veloppement \u00e9conomique rapide conduisant \u00e0 l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une conscience supra\u2011nationale. Plus nuanc\u00e9e, Rosa Luxembourg s&rsquo;effor\u00e7ait de fixer ses positions \u00e0 partir d&rsquo;une analyse concr\u00e8te de chaque nationalisme. Si elle consid\u00e9rait qu&rsquo;il \u00e9tait l\u00e9gitime que les peuples arri\u00e9r\u00e9s des Balkans aspirent \u00e0 renverser la domination turque qui entravait tout progr\u00e8s, elle tenait, par contre, le nationalisme polonais pour d\u00e9pass\u00e9. En Pologne existait d\u00e9j\u00e0 un prol\u00e9tariat et il lui incombait, non pas de rendre vie au s\u00e9paratisme, mais de lutter en commun avec les russes pour le socialisme.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">C&rsquo;est seulement apr\u00e8s 1905 que les marxistes furent amen\u00e9s, de proche en proche, \u00e0 consid\u00e9rer les questions nationales et coloniales selon une optique nouvelle. Ils y furent d&rsquo;abord conduits par les \u00e9v\u00e9nements. La violence des luttes soutenues par les peuples allog\u00e8nes de Russie en 1905 et 1906 et la mont\u00e9e des revendications nationales dans l&rsquo;Europe danubienne et balkanique montraient assez que les nationalismes n&rsquo;\u00e9taient pas r\u00e9siduels, cependant que les premi\u00e8res r\u00e9volutions de l&rsquo;Orient et la formation des partis socialistes dans plusieurs pays d&rsquo;Asie, remettaient en question l&rsquo;id\u00e9e que la lutte pour le socialisme serait exclusivement ax\u00e9e sur les grands pays d&rsquo;Europe. Les marxistes de cette \u00e9poque ne purent cependant int\u00e9grer ces faits nouveaux dans une repr\u00e9sentation coh\u00e9rente qu&rsquo;en rompant avec les repr\u00e9sentations du processus historique qui naissaient de leur d\u00e9terminisme \u00e9conomique, pour retrouver la dimension dialectique du marxisme et, avec elle, la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer d&rsquo;autres visions du mouvement historique.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">La r\u00e9action contre le marxisme vulgaire, qui s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e au cours de la lutte contre le r\u00e9visionnisme, avait pris \u00e0 Vienne des formes particuli\u00e8res. Les th\u00e9oriciens de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration et en particulier Max Adler avaient entrepris de synth\u00e9tiser le marxisme et le n\u00e9okantisme qui,, en face du monde naturel et \u00e9conomique r\u00e9gi par un d\u00e9terminisme rigoureux, permettait de r\u00e9affirmer la libert\u00e9 active de l&rsquo;homme. Adler avait ainsi \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 construire une ing\u00e9nieuse philosophie h\u00e9g\u00e9lio\u2011kantienne de l&rsquo;histoire. Si, expliquait Adler, qui concevait la dialectique comme un mouvement purement objectif, le pass\u00e9 \u00e9tait intelligible comme la r\u00e9alisation d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9, \u00e0 un certain moment du d\u00e9veloppement \u2013 \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque moderne \u2013 une mutation qualitative intervenait dans l&rsquo;agencement interne du processus historique. Celui\u2011ci cessait alors d&rsquo;\u00eatre uniquement d\u00e9termin\u00e9 de mani\u00e8re objective pour s&rsquo;entrouvrir sur une action libre de l&rsquo;homme qui pouvait d\u00e8s lors intervenir pour construire l&rsquo;avenir en fonction des imp\u00e9ratifs de l&rsquo;\u00e9thique kantienne laquelle, \u00e0 cette \u00e9tape de l&rsquo;\u00e9volution historique, s&rsquo;affirmait comme un a priori s&rsquo;imposant \u00e0 tous.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">C&rsquo;est \u00e0 travers cette philosophie qu&rsquo;en 1907 Bauer entreprend d&rsquo;\u00e9lucider la question nationale. La conscience \u00e9thico\u2011sociale que produit l&rsquo;histoire et qui devient alors son moteur, trouve d&rsquo;abord, dit\u2011il, sa r\u00e9alisation dans la conscience nationale. Celle\u2011ci, qui ne pr\u00e9suppose nullement qu&rsquo;un peuple ait une langue et un territoire d\u00e9fini, na\u00eet du sentiment d&rsquo;une communaut\u00e9 de destin, et elle constitue un moment n\u00e9cessaire dans le d\u00e9veloppement historique. Loin de manifester des r\u00e9ticences devant les revendications nationales, les socialistes doivent les accueillir comme le signe que le peuple qui les formule atteint \u00e0 un premier stade de la conscience \u00e9thico\u2011sociale et, en les situant dans la dialectique de l&rsquo;histoire, comprendre que c&rsquo;est la r\u00e9alisation et non pas le rejet de l&rsquo;id\u00e9e nationale qui permettra \u00e0 celle\u2011ci de se d\u00e9passer dans l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une conscience internationale.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Cette nouvelle fa\u00e7on de penser la question nationale et ses relations avec l&rsquo;internationalisme influen\u00e7a les r\u00e9flexions de tous les partis socialistes qui avaient \u00e0 se pr\u00e9occuper du probl\u00e8me. Tout en rejetant l&rsquo;\u00e9clectisme philosophique des austro\u2011marxistes, et en refusant d&rsquo;admettre qu&rsquo;un peuple sans territoire et sans unit\u00e9 linguistique puisse constituer une nation, les bolcheviks sauront tirer profit des conceptions dialectiques de Bauer. C&rsquo;est au contraire parce qu&rsquo;elle ne fondait pas la nationalit\u00e9 sur la possession d&rsquo;un territoire que la th\u00e9orie de Bauer sera en faveur aupr\u00e8s des socialistes des Balkans : ils y verront le moyen de mettre un terme aux luttes des peuples qui l\u2019enchev\u00eatraient dans des provinces comme la Mac\u00e9doine en donnant \u00e0 chacun son autonomie culturelle dans le cadre d&rsquo;une f\u00e9d\u00e9ration balkanique.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">A la m\u00eame \u00e9poque, des mani\u00e8res nouvelles de consid\u00e9rer les probl\u00e8mes de la colonisation \u00e9taient \u00e9galement apparues. D\u00e8s 1903 le hollandais Wiedijk avait remis en question l&rsquo;id\u00e9e que la domination des pays avanc\u00e9s fasse n\u00e9cessairement na\u00eetre dans les pays d&rsquo;outre\u2011mer des structures \u00e9conomiques et sociales modernes. Wiedijk avait en particulier montr\u00e9 que la colonisation n\u00e9erlandaise qui prenait appui sur les vieilles classes dirigeantes locales ne conduisait pas \u00e0 une industrialisation de l&rsquo;Indon\u00e9sie. En 1907, Kautsky aboutissait \u00e0 des conclusions analogues. Dans bien des cas, soulignait\u2011il, l&rsquo;exploitation des colonies s&rsquo;op\u00e8re par des moyens \u2013 travail forc\u00e9, commerce de traite, etc. \u2013 qui laissent intacts ou m\u00eame consolident les modes de production et les formes de vie sociale les plus archa\u00efques De l\u00e0, on aboutit vite \u00e0 la critique de l&rsquo;id\u00e9e que les pays colonis\u00e9s devraient n\u00e9cessairement passer par l&rsquo;\u00e9tape capitaliste avant d&rsquo;\u00eatre m\u00fbrs pour le socialisme. D\u00e8s 1903, les hollandais Mendels et Gorter envisageaient la possibilit\u00e9 pour les pays arri\u00e9r\u00e9s d&rsquo;enjamber la phase capitaliste si la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne triomphait assez t\u00f4t dans les pays avanc\u00e9s et les signes annonciateurs du r\u00e9veil de l&rsquo;Asie allaient bient\u00f4t permettre d&rsquo;assigner aux peuples assujettis un r\u00f4le historique actif. Si Rosa Luxembourg tenait le prol\u00e9tariat europ\u00e9en pour le pivot de l&rsquo;action r\u00e9volutionnaire, dans l&rsquo;Accumulation elle n&rsquo;en avait pas moins situ\u00e9 les luttes coloniales dans le contexte d&rsquo;une r\u00e9sistance g\u00e9n\u00e9rale au capitalisme. En 1912, Pannekoek et les Tribunistes n\u00e9erlandais reliaient plus clairement les luttes coloniales et la r\u00e9volution europ\u00e9enne : en faisant obstacle \u00e0 l&rsquo;expansion du capitalisme, les r\u00e9volutions d&rsquo;Asie allaient aggraver en Europe les antagonismes sociaux et les rivalit\u00e9s imp\u00e9rialistes de sorte que guerres europ\u00e9ennes, r\u00e9volutions prol\u00e9tariennes et soul\u00e8vements coloniaux pourraient s&rsquo;int\u00e9grer dans une dynamique mondiale de la r\u00e9volution.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Cependant les minorit\u00e9s de l&rsquo;extr\u00eame\u2011gauche marxiste qui parvenaient ainsi \u00e0 une prise de conscience du caract\u00e8re mondial de la r\u00e9volution se refusaient \u00e0 envisager qu&rsquo;une liaison positive puisse s&rsquo;\u00e9tablir entre les luttes des nationalit\u00e9s europ\u00e9ennes et celles du prol\u00e9tariat. En 1916 Radek, Gorter, Henriette Roland\u2011Holst, etc. se retrouveront d&rsquo;accord avec Rosa Luxembourg pour d\u00e9nier tout caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire aux aspirations nationales des peuples d&rsquo;Europe et de Russie. Le nationalisme, expliquait Rosa Luxembourg, est un moule vide dans lequel \u00ab\u00a0chaque p\u00e9riode historique et les rapports de classes dans chaque pays coulent un contenu mat\u00e9riel particulier\u00a0\u00bb. Avec le d\u00e9veloppement de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, tous les peuples d&rsquo;Europe avaient \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;un ou \u00e0 l&rsquo;autre des blocs en conflit et leurs revendications nationales manipul\u00e9es par les bellig\u00e9rants n&rsquo;\u00e9taient qu&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment de la strat\u00e9gie des Etats imp\u00e9rialistes. A l&rsquo;heure o\u00f9 le capitalisme s&#8217;embourbant dans la guerre imp\u00e9rialiste, mettait \u00e0 l&rsquo;ordre du jour la lutte pour la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne, les aspirations \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance des \u00ab\u00a0micro\u2011bourgeoisies\u00a0\u00bb venaient trop tard et n&rsquo;avaient plus de signification r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"center\"><b>II \u2013 GRANDEUR ET LIMITES DU MARXISME RUSSE (1884\u20111924)<\/b><\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">L&rsquo;importance du marxisme russe r\u00e9side d&rsquo;abord dans le fait que, sous la forme du bolchevisme, il envahit apr\u00e8s 1917 la sc\u00e8ne internationale et bouleverse la situation du socialisme : rejetant la social\u2011d\u00e9mocratie vers la droite, il cristallise pour un temps \u2013 si on fait exception des quelques pays, l&rsquo;Espagne surtout, o\u00f9 l&rsquo;anarchisme restera vivace \u2013 toutes les aspirations des r\u00e9volutionnaires. Il y parvient parce qu&rsquo;il est li\u00e9 au succ\u00e8s de la premi\u00e8re r\u00e9volution prol\u00e9tarienne, mais surtout parce qu&rsquo;il para\u00eet se confondre avec le r\u00e9alisme r\u00e9volutionnaire. S&rsquo;\u00e9tant forg\u00e9 dans un pays o\u00f9 le caract\u00e8re policier et despotique de l&rsquo;\u00c9tat contraignait les opposants \u00e0 l&rsquo;action clandestine et \u00e0 la lutte insurrectionnelle, il est d\u00e9pourvu d&rsquo;illusions pacifistes et \u00ab\u00a0l\u00e9galistes\u00a0\u00bb et a port\u00e9 \u00e0 un niveau tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, l&rsquo;organisation efficace de la violence. C&rsquo;est parce qu&rsquo;il propose une \u00ab\u00a0realpolitik\u00a0\u00bb au prol\u00e9tariat qu&rsquo;il s&rsquo;implantera dans les pays o\u00f9, en Europe ou dans les autres continents, r\u00e9volution et contre\u2011r\u00e9volution s&rsquo;affrontent dans des combats acharn\u00e9s. Ailleurs, son influence sera passag\u00e8re ou superficielle.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Le bolchevisme n&rsquo;est pas cependant qu&rsquo;une forme radicalis\u00e9e du marxisme. Confront\u00e9 avec les probl\u00e8mes de la lutte r\u00e9volutionnaire dans un pays qui par ses particularit\u00e9s se situait en marge de l&rsquo;Europe, le marxisme russe a bris\u00e9 les conceptions europ\u00e9ocentriques qui avaient domin\u00e9 les partis de la 2e Internationale et \u00e9labor\u00e9, pour la premi\u00e8re fois, une conception syst\u00e9matis\u00e9e de la lutte des classes comme processus mondial. C&rsquo;est sous la forme du bolchevisme que le marxisme p\u00e9n\u00e9trera vraiment en Asie et dans les continents assujettis \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Enfin en cr\u00e9ant la premi\u00e8re R\u00e9publique prol\u00e9tarienne le bolchevisme a fait surgir un nouveau domaine de r\u00e9flexions devant la pens\u00e9e marxiste : celle\u2011ci n&rsquo;aura plus seulement polir t\u00e2che de s&rsquo;interroger sur le monde capitaliste et sur ses contradictions de classes. Il lui faudra penser en termes concrets la politique r\u00e9volutionnaire apr\u00e8s le renversement de la bourgeoisie, puis se prononcer sur la signification historique du syst\u00e8me social qui, en Russie, s&rsquo;est progressivement d\u00e9gag\u00e9 des d\u00e9combres de l&rsquo;ancien r\u00e9gime<\/p>\n<h4 class=\"western\" align=\"justify\">LES CONTROVERSES SUR L&rsquo;AVENIR DE LA RUSSIE<\/h4>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">La t\u00e2che de comprendre la r\u00e9alit\u00e9 russe en fonction du marxisme apparaissait exceptionnellement malais\u00e9e, tant la diff\u00e9rence \u00e9tait grande entre l&rsquo;Europe capitaliste et cet empire \u00e0 demi asiatique, o\u00f9 quelques centres industriels r\u00e9cents restaient noy\u00e9s dans une immense population rurale vivant encore dans le cadre du mir. Dans quelle mesure le d\u00e9veloppement historique de la Russie pouvait\u2011il \u00eatre pens\u00e9 dans le cadre d&rsquo;un syst\u00e8me qui fait de la contradiction du Capital et du Travail le principe central du mouvement de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Les populistes le contestaient. Tirant argument des particularit\u00e9s sociales qui naissaient du retard du pays, ils soutenaient que la Russie resterait une exception et, qu&rsquo;en raison m\u00eame de la conservation des formes de vie et des mentalit\u00e9s communautaires, elle parviendrait au socialisme bien avant l&rsquo;Europe. Sans accepter les perspectives populistes d&rsquo;un socialisme paysan, Marx et Engels avaient, de leur c\u00f4t\u00e9, envisag\u00e9 la possibilit\u00e9 pour la Russie d&rsquo;atteindre le socialisme sans reproduire les \u00e9tapes du d\u00e9veloppement capitaliste si la domination du capital \u00e9tait renvers\u00e9e suffisamment t\u00f4t par le prol\u00e9tariat des pays avanc\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">N\u00e9gligeant cette mani\u00e8re de relier le socialisme russe au socialisme occidental, les premiers marxistes russes, Plekhanov en particulier, qui \u00e9taient fortement influenc\u00e9s par le kautskysme, tranchaient le probl\u00e8me en affirmant que la Russie comme les autres pays n&rsquo;aborderait le socialisme qu&rsquo;au terme d&rsquo;un long d\u00e9veloppement du capitalisme. S&rsquo;attaquant aux populistes qui se livraient au terrorisme dans l&rsquo;espoir d&rsquo;\u00e9veiller les masses rurales par des actes exemplaires, Plekhanov expliquait en 1884, que l&rsquo;histoire n&rsquo;\u00e9tait pas faite par des minorit\u00e9s h\u00e9ro\u00efques mais par des classes en lutte et que le prol\u00e9tariat, par sa situation dans la production moderne et sa concentration, avait un potentiel r\u00e9volutionnaire beaucoup plus \u00e9lev\u00e9 que la paysannerie que d&rsquo;ailleurs le capitalisme d\u00e9composerait.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">S&rsquo;appuyant sur Sismondi ou m\u00eame sur des interpr\u00e9tations sous\u2011consommationistes de Marx, les populistes r\u00e9cusaient cette perspective. Le capitalisme russe, expliquait en particulier Nikolayon en 1897, ne tarderait pas \u00e0 subir un blocage : il se trouverait vite en face d&rsquo;un march\u00e9 int\u00e9rieur trop \u00e9troit et il se d\u00e9velopperait trop tard pour pouvoir percer sur les march\u00e9s ext\u00e9rieurs d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9s par les pays avanc\u00e9s. Les marxistes ripostaient en montrant que le capitalisme ne se heurte \u00e0 aucune impossibilit\u00e9 de r\u00e9aliser en totalit\u00e9 la plus\u2011value sur le march\u00e9 national. Cependant leurs arguments et leurs repr\u00e9sentations de l&rsquo;avenir du. capitalisme russe ne concordaient pas toujours. Strouv\u00e9, pour montrer que toute la plus\u2011value est r\u00e9alisable, avait recours \u00e0 l&rsquo;existence de \u00ab\u00a0tierces\u2011personnes\u00a0\u00bb \u2013fonctionnaires, membres des professions lib\u00e9rales&#8230; qui, dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s capital\u00eest\u00e9s, participent \u00e0 la consommation tout en n&rsquo;\u00e9tant ni des capitalistes ni des ouvriers. Boulgakov concevait au contraire l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste comme un circuit ferm\u00e9 au sein duquel l&rsquo;essor de la production cr\u00e9e son propre march\u00e9 : la d\u00e9croissance relative de l&rsquo;importance de la consommation des capitalistes et des travailleurs ne sont que des ph\u00e9nom\u00e8nes mineurs parce que le capitalisme fonctionne en \u00e9largissant la section de l&rsquo;\u00e9conomie qui fabrique des moyens de production, faisant par l\u00e0 appara\u00eetre une demande additionnelle de moyens de consommation et par voie de cons\u00e9quence, une nouvelle demande d&rsquo;\u00e9quipements dans la section qui produit les moyens de consommation. Ayant ainsi d\u00e9montr\u00e9, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, que le march\u00e9 int\u00e9rieur suffit au d\u00e9veloppement du capitalisme, Strouv\u00e9 et Boulgakov pouvaient \u00e9galement rejeter les vues des populistes sur la n\u00e9cessit\u00e9 des march\u00e9s ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Pour L\u00e9nine comme pour Boulgakov, la croissance du march\u00e9 n\u00e9cessaire au fonctionnement du capitalisme \u00e9tait donn\u00e9e par le d\u00e9veloppement du capitalisme lui\u2011m\u00eame. Aussit\u00f4t que les rapports capitalistes ont \u00e9merg\u00e9 de la d\u00e9composition de l&rsquo;\u00e9conomie naturelle par la production marchande, expliquait\u2011il, l&rsquo;expansion du march\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;essor du capitaliste se r\u00e9alise du seul fait que la production devient essentiellement \u00ab\u00a0une production pour la production\u00a0\u00bb et qu&rsquo;il existe donc un d\u00e9calage entre les vitesses avec laquelle augmente la consommation en moyens de production et en moyens de consommation. Mais, \u00e0 la diff\u00e9rence de Tougan\u2011Baranovski, qui construira abstraitement un syst\u00e8me au sein duquel, par suite d&rsquo;une \u00e9l\u00e9vation constante de la composition organique du capital, la reproduction \u00e9largie reste toujours possible m\u00eame si la consommation des personnes reste stationnaire ou diminue, L\u00e9nine qui se place sur le terrain du capitalisme concret, ne croit pas possible de d\u00e9tacher compl\u00e8tement la production de la consommation. La production de capital constant n&rsquo;est pas une fin en elle\u2011m\u00eame. Elle n&rsquo;est r\u00e9alis\u00e9e que dans la mesure o\u00f9 il faut davantage d&rsquo;outillage pour fabriquer des moyens de consommation et, en derni\u00e8re analyse, elle trouve ses bruites dans l&rsquo;\u00e9troitesse. de la consommation. Mais il ne r\u00e9sulte pas de l\u00e0 que le capitalisme russe soit destin\u00e9 \u00e0 subir un blocage. Les limitations que l&rsquo;\u00e9troitesse de la consommation oppose \u00e0 l&rsquo;essor des forces productives ne sont que relatives et trouvent p\u00e9riodiquement, \u00e0 la fois leur expression et leur solution, dans les crises cycliques qui, cependant, sont autant de signes pr\u00e9monitoires qu&rsquo;\u00e0 r\u00e9chelle historique, les rapports capitalistes de production deviendront une entrave croissante au plein d\u00e9veloppement des forces productives.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Ayant ainsi rejet\u00e9 les conceptions sous\u2011consommationistes des populistes, L\u00e9nine comme les autres marxistes \u00e9limine les march\u00e9s ext\u00e9rieurs comme \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessaires \u00e0 la reproduction \u00e9largie mais il ne partage pas cependant les vues de Strouv\u00e9 et de Boulgakov sur la possibilit\u00e9 d&rsquo;un capitalisme autarcique. C&rsquo;est que, explique\u2011t\u2011il, le capitalisme \u00e9tant r\u00e9gi par les lois du march\u00e9, l&rsquo;\u00e9quilibre entre les diff\u00e9rentes branches de la production qui se servent les unes aux autres de d\u00e9bouch\u00e9s ne se r\u00e9alise que comme la moyenne d&rsquo;une succession d&rsquo;oscillations et, p\u00e9riodiquement, les in\u00e9galit\u00e9s de d\u00e9veloppement qui apparaissent dans l&rsquo;appareil productif contraignent les industries les plus avanc\u00e9es qui sont alors menac\u00e9es de crise, \u00e0 rechercher des march\u00e9s \u00e9trangers. D\u00e8s cette \u00e9poque L\u00e9nine tendait \u00e0 se repr\u00e9senter le capitalisme international comme une totalit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Mais d\u00e9j\u00e0, dans les derni\u00e8res ann\u00e9es du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les progr\u00e8s industriels de la Russie, bient\u00f4t suivis de puissantes vagues de gr\u00e8ves, tendaient \u00e0 rel\u00e9guer vers le pass\u00e9 les controverses avec les populistes : c&rsquo;est le probl\u00e8me de la construction d&rsquo;un parti ouvrier qui devenait le centre des pr\u00e9occupations Les groupes marxistes n&rsquo;avaient gu\u00e8re Jusque \u00e0 r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;implanter que parmi .es intellectuels et le P.O.S.D.R. (Parti ouvrier social\u2011d\u00e9mocrate de Russie), cr\u00e9\u00e9 en 1898, \u00e9tait rest\u00e9 un ensemble mal reli\u00e9 d&rsquo;organismes l\u00e9gaux ou clandestins dont l&rsquo;influence sur le prol\u00e9tariat demeurait \u00e9piderinique. Les \u00ab\u00a0\u00e9conomistes\u00a0\u00bb en avaient conclu que l&rsquo;entreprise de fonder un parti ouvrier \u00e9tait pr\u00e9matur\u00e9e : les ouvriers russes, expliquaient\u2011ils, ne sont pr\u00e9occup\u00e9s que de luttes \u00e9conomiques \u00e9l\u00e9mentaires et c&rsquo;est seulement lorsqu&rsquo;ils auront compris, par leur propre exp\u00e9rience, que m\u00eame les luttes revendicatives exigent, pour pouvoir \u00eatre organis\u00e9es, des libert\u00e9s, qu&rsquo;il leur sera possible de s&rsquo;int\u00e9grer \u00e0 un v\u00e9ritable parti social\u2011d\u00e9mocrate capable de lutter pour la conqu\u00eate et l&rsquo;\u00e9largissement de la d\u00e9mocratie. Le groupe rassembl\u00e9 autour de l&rsquo;Iskra d\u00e9non\u00e7ait les \u00ab\u00a0\u00e9conomistes.\u00bb comme des attentistes qui, sous pr\u00e9texte de laisser le prol\u00e9tariat agir sur son terrain de classe \u2013 la lutte contre le patronat \u2013 tournaient le dos \u00e0 la t\u00e2che de lui faire prendre conscience des objectifs globaux de sa lutte. D&rsquo;ailleurs, dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, une forte r\u00e9cession durcissait et transformait les luttes : les gr\u00e8ves aboutissaient \u00e0 de fr\u00e9quentes collisions avec les forces de l&rsquo;ordre et se \u00ab\u00a0politisaient\u00a0\u00bb d&rsquo;elles\u2011m\u00eames. Il devenait \u00e9vident qu&rsquo;il faudrait une organisation d&rsquo;un tout autre type que le P.O.S.D.R. pour aborder la nouvelle \u00e9tape. C&rsquo;est dans ces conditions que L\u00e9nine, entre 1900 et 1902, commen\u00e7a \u00e0 \u00e9laborer sa conception du Parti r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">La classe ouvri\u00e8re, ext\u00e9nu\u00e9e de labeur, expropri\u00e9e de la culture et soumise au poids \u00e9crasant des id\u00e9ologies dominantes ne pouvait par elle\u2011m\u00eame, assurait alors L\u00e9nine, parvenir qu&rsquo;\u00e0 une conscience \u00e9l\u00e9mentaire, \u00ab\u00a0trade\u2011unioniste\u00a0\u00bb, de son antagonisme avec le Capital, de sorte que le projet socialiste ne pouvait pas prendre corps sans la m\u00e9diation d&rsquo;une avant\u2011garde dirig\u00e9e par des intellectuels parvenus \u00e0 la connaissance de l&rsquo;ensemble des lois de d\u00e9veloppement historique et de la lutte des classes. Marqu\u00e9 par l&rsquo;id\u00e9e, emprunt\u00e9e \u00e0 Kautsky, que l\u00e9 marxisme est \u00ab\u00a0la science du d\u00e9veloppement social\u00a0\u00bb et, sans doute aussi, influenc\u00e9 par le d\u00e9calage qui existait alors entre le comportement effectif des ouvriers russes et le r\u00f4le historique que le marxisme assigne au prol\u00e9tariat, L\u00e9nine avait argument\u00e9 comme s&rsquo;il tenait que l&rsquo;opposition entre le savoir du Parti et le non\u2011savoir de la classe implique, entre eux, une s\u00e9paration conduisant \u00e0 situer leur relation r\u00e9ciproque sur le plan d&rsquo;une subordination totale de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre. Pourtant, il n&rsquo;est pas exact que L\u00e9nine ait con\u00e7u le Parti comme le d\u00e9positaire d&rsquo;un savoir d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 et achev\u00e9, l&rsquo;autorisant \u00e0 imposer aux masses un comportement conforme \u00e0 des sch\u00e9mas \u00e9tablis a priori, en d\u00e9duction d&rsquo;une connaissance atteinte s\u00e9par\u00e9ment de la pratique du prol\u00e9tariat. Il insistera au contraire constamment sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour le Parti d&rsquo;\u00eatre \u00e9troitement li\u00e9 aux masses, attentif \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution de leurs formes de lutte et ouvert sur la compr\u00e9hension des innovations que leur pratique peut faire surgir : ainsi en ira\u2011t\u2011il lorsqu&rsquo;il reconna\u00eetra les Soviets comme une cr\u00e9ation spontan\u00e9e et impr\u00e9vue du prol\u00e9tariat. Mais en m\u00eame temps, et L\u00e9nine avait d&rsquo;abord tr\u00e8s fortement mis l&rsquo;accent sur cet aspect, le Parti ne pouvait pas \u00eatre un simple reflet de la classe mais un organisme au plus haut point actif qui, pr\u00e9c\u00e9dant les masses d&rsquo;un pas, leur d\u00e9couvrirait le sens de leurs propres actions, leur ferait appara\u00eetre de quelle mani\u00e8re elles s&rsquo;int\u00e8grent \u00e0 la lutte pour le socialisme et leur montrerait par quelles voies celle\u2011ci doit passer. Le Parti \u00e9tait ainsi con\u00e7u comme \u00e9tant, \u00e0 la fois, le lieu o\u00f9 les luttes partielles, multiformes et d\u00e9sordonn\u00e9es du prol\u00e9tariat sont pens\u00e9es en fonction d&rsquo;une vision d&rsquo;ensemble de la situation et de sa dynamique et le centre, d&rsquo;o\u00f9 partent les mots d&rsquo;ordre capables d&rsquo;amplifier et de coordonner les luttes, en fonction d&rsquo;une vue claire des objectifs \u00e0 atteindre. C&rsquo;est parce qu&rsquo;il lui assignait, par l\u00e0, les t\u00e2ches d&rsquo;un \u00e9tat\u2011major que L\u00e9nine insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9 pour le Parti d&rsquo;\u00eatre organis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;une formation combattante qui devrait \u00eatre capable d&rsquo;entra\u00eener les masses, au moment voulu, \u00e0 ex\u00e9cuter les mouvements tactiques et strat\u00e9giques n\u00e9cessaires \u00e0 la victoire.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Ces conceptions que L\u00e9nine avait, dans le souci d&rsquo;en finir au plus vite avec l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;anarchie paralysante o\u00f9 se d\u00e9battait le Parti, volontairement formul\u00e9e de mani\u00e8re exag\u00e9r\u00e9e et tranchante \u2013 il le reconna\u00eetra plus tard soulev\u00e8rent de vives oppositions parmi les Iskristes et d\u00e8s 1903 la scission entre bolcheviks et mencheviks se dessinait. Ces derniers, pour lesquels le Parti russe devait \u00eatre construit \u00e0 l&rsquo;image des partis sociaux\u2011d\u00e9mocrates occidentaux, accus\u00e8rent L\u00e9nine de rompre avec le marxisme \u2013 il proposait des mod\u00e8les d&rsquo;organisation et d&rsquo;action emprunt\u00e9s au jacobinisme ou au blanquisme qui seraient fonci\u00e8rement inadapt\u00e9s \u00e0 la lutte pour le socialisme. Trotsky d\u00e9non\u00e7ait L\u00e9nine comme un radical\u2011bourgeois qui, plein de m\u00e9fiance pour la classe ouvri\u00e8re, se pr\u00e9parait \u00e0 instituer la dictature d&rsquo;une minorit\u00e9 jacobine et \u00e0 endosser le r\u00f4le terroriste d&rsquo;un Robespierre. Rosa Luxembourg partageait ces appr\u00e9hensions : elle redoutait que l&rsquo;opposition trop tranch\u00e9e que L\u00e9nine instituait entre la classe et le Parti ne conduise celui\u2011ci \u00e0 se fermer aux innovations que produirait la pratique prol\u00e9tarienne et \u00e0 se penser comme d\u00e9tenteur de certitudes qu&rsquo;il aurait tendance \u00e0 imposer au prol\u00e9tariat.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">A partir de 1904 cependant, ces pol\u00e9miques sur la structure et le r\u00f4le du Parti s&rsquo;aggravaient et prenaient toutes leurs dimensions par rapport aux divergences qui surgissaient maintenant \u00e0 propos de la r\u00e9volution dont les premiers sympt\u00f4mes se multipliaient.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Continuant \u00e0 penser dans la lanc\u00e9e des luttes contre le populisme, Plekhanov et les mencheviks tendaient \u00e0 minimiser les particularit\u00e9s de la r\u00e9volution russe. Celle\u2011ci, ayant pour t\u00e2che de d\u00e9truire les survivances du despotisme asiatique, d&rsquo;ouvrir la voie \u00e0 un complet \u00e9panouissement du capitalisme et de mettre \u00e0 la t\u00eate du pays une forme d\u00e9mocratique de gouvernement, porterait, avec le soutien du prol\u00e9tariat, la bourgeoisie au pouvoir et c&rsquo;est seulement plus tard, lorsque le capitalisme russe aurait termin\u00e9 son d\u00e9veloppement, que le probl\u00e8me du socialisme se poserait de la m\u00eame mani\u00e8re que dans les pays occidentaux. L\u00e9nine en effet, contestait que la bourgeoisie russe soit capable de r\u00e9aliser jusqu&rsquo;au bout ses t\u00e2ches r\u00e9volutionnaires et, en particulier, de r\u00e9soudre la question agraire, car en raison m\u00eame de l&rsquo;importance de ses investissements fonciers, elle se trouvait li\u00e9e par de puissants int\u00e9r\u00eats au maintien du r\u00e9gime de propri\u00e9t\u00e9 existant dans les campagnes. Pour lui, la perspective d&rsquo;un reflux de l&rsquo;ensemble des couches poss\u00e9dantes vers la recherche d&rsquo;un compromis avec le r\u00e9gime tsariste \u00e9tait, par avance, inscrite dans la logique des antagonismes sociaux. D\u00e8s que les soul\u00e8vements populaires n\u00e9cessaires pour abattre le tsarisme, prendraient de l&rsquo;ampleur, les couches poss\u00e9dantes feraient d\u00e9fection, laissant inachev\u00e9e la liquidation de l&rsquo;ancien r\u00e9gime. Il fallait donc, en pr\u00e9vision du faible potentiel r\u00e9volutionnaire que manifesterait la bourgeoisie, substituer \u00e0 la tactique menchevik du soutien ouvrier de la politique bourgeoise, une tactique de la coop\u00e9ration r\u00e9volutionnaire du prol\u00e9tariat et des paysans. Bien que bourgeoise par ses objectifs, la r\u00e9volution russe se d\u00e9velopperait suivant une voie originale : elle serait accomplie par les ouvriers et les paysans et aboutirait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une \u00ab\u00a0dictature d\u00e9mocratique du prol\u00e9tariat et de la paysannerie\u00a0\u00bb. L\u00e9nine entendait par l\u00e0, un r\u00e9gime qui, sans attaquer les bases du capitalisme encore insuffisamment d\u00e9velopp\u00e9 en Russie, d\u00e9truirait toutes les survivances politiques et sociales du pass\u00e9 et imposerait aux classes poss\u00e9dantes, au besoin par la force, un ensemble de transformations permettant imm\u00e9diatement au prol\u00e9tariat d&rsquo;occuper des positions de force en vue de la lutte ult\u00e9rieure contre le capitalisme. L\u00e9nine ne pr\u00e9cisait pas quelle pourrait \u00eatre la dur\u00e9e de ce r\u00e9gime hybride, mais il \u00e9tait persuad\u00e9 que la victoire r\u00e9volutionnaire des ouvriers et des paysans russes donnerait une puissante impulsion \u00e0 la lutte du prol\u00e9tariat europ\u00e9en pour le socialisme et que, en retour, des victoires socialistes en Occident, abr\u00e9geraient en Russie la p\u00e9riode de \u00ab\u00a0dictature d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Seuls, Parvus et Trotsky avaient, d\u00e8s cette \u00e9poque, affirm\u00e9 que la r\u00e9volution russe, par son propre dynamisme, irait au\u2011del\u00e0 de l&rsquo;\u00e9tape proprement bourgeoise. Parvus avait en effet montr\u00e9 qu&rsquo;en raison des particularit\u00e9s de son d\u00e9veloppement historique, la soci\u00e9t\u00e9 russe pr\u00e9sentait deux traits originaux d&rsquo;une importance d\u00e9cisive : tandis que, dans les campagnes, il n&rsquo;existait pas de classe de petits propri\u00e9taires ruraux capables de fournir une base \u00e0 l&rsquo;ordre social bourgeois, dans les villes, un prol\u00e9tariat de type moderne avait grandi, avant m\u00eame que les couches petites\u2011bourgeoises aient eu le temps de se d\u00e9velopper pleinement. Parvus en avait conclu que le prol\u00e9tariat jouerait le r\u00f4le autrefois assum\u00e9 par la petite bourgeoisie urbaine dans le cours des r\u00e9volutions et que, compte tenu de l&rsquo;impuissance politique des masses paysannes archa\u00efques, il \u00e9mergerait rapidement comme la force dirigeante de la r\u00e9volution russe qui aboutirait \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;un \u00ab\u00a0gouvernement ouvrier de *type australien\u00a0\u00bb. C&rsquo;est sur ce dernier point que Trotsky se s\u00e9parait de Parvus. Il ne croyait pas que la \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie russe\u00a0\u00bb, surgie \u00ab\u00a0d&rsquo;un grandiose soul\u00e8vement r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, puisse se stabiliser sur la base d&rsquo;un gouvernement ouvrier \u00e0 la mani\u00e8re australienne qui lui, \u00e9tait n\u00e9 de simples comp\u00e9titions \u00e9lectorales et ne d\u00e9passait pas les limites d&rsquo;un r\u00e9formisme dans le cadre bourgeois. Il estimait que les formidables dynamismes de la lutte des masses russes entra\u00eeneraient la r\u00e9volution jusqu&rsquo;\u00e0 la dictature du prol\u00e9tariat, \u00e9branleraient toute l&rsquo;Europe et y d\u00e9clencheraient un ensemble d&rsquo;assauts contre le Capital. Ainsi, la r\u00e9volution russe r\u00e9aliserait jusqu&rsquo;au bout les t\u00e2ches d\u00e9mocratiques bourgeoises et notamment dans les campagnes, pour aborder aussit\u00f4t le processus de transition vers le socialisme en m\u00eame temps que le prol\u00e9tariat international. Elle triompherait avec lui ou serait \u00e9cras\u00e9e. Sous le vocable, emprunt\u00e9 \u00e0 Marx, de \u00ab\u00a0r\u00e9volution permanente\u00a0\u00bb Trotsky avait d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 l&rsquo;essentiel des conceptions qu&rsquo;il d\u00e9fendra jusqu&rsquo;au bout.<\/p>\n<h4 class=\"western\" align=\"justify\">L&rsquo;IMP\u00c9RIALISME ET LA R\u00c9VOLUTION MONDIALE<\/h4>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Ainsi tandis que le menchevisme se borne \u00e0 projeter sur la r\u00e9alit\u00e9 russe des sch\u00e9mas emprunt\u00e9s au kautskysme, le bolchevisme et plus encore la th\u00e9orie de Trotsky apparaissent comme des adaptations originales du marxisme aux particularit\u00e9s de la situation russe.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Mais ce, n&rsquo;est l\u00e0 pourtant qu&rsquo;une \u00e9tape. A la veille de la r\u00e9volution de 1905, l\u00e9ninisme et trotskysme ne sont encore que des variantes russes du radicalisme au sein de la 2<sup>e<\/sup>Internationale. En 1917 le bolchevisme s&rsquo;affirme comme la th\u00e9orie de la r\u00e9volution mondiale \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque imp\u00e9rialiste. En 1919 avec la fondation de la 3e Internationale il est d\u00e9j\u00e0 largement reconnu comme tel.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Cette mondialisation de la vision r\u00e9volutionnaire des bolcheviks s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e, de proche en proche, \u00e0 partir de 1906 L\u00e9nine, r\u00e9fl\u00e9chissant sur les causes de la d\u00e9faite de 1905, arrive \u00e0 la conclusion que pour vaincre, le parti du prol\u00e9tariat devra se m\u00e9nager un soutien plus massif de toutes les forces qui s&rsquo;opposent au tsarisme. C&rsquo;est pourquoi, malgr\u00e9 le scandale que suscitent ses prises de position en faveur de revendications \u00ab\u00a0bourgeoises\u00a0\u00bb, pr\u00e9occup\u00e9 avant tout de strat\u00e9gie, il oriente en 1906 son parti vers une politique de soutien des aspirations paysannes au partage des terres et, \u00e0 partir de 1912, vers la reconnaissance du droit des peuples allog\u00e8nes de l&#8217;empire russe \u00e0 faire s\u00e9cession. Pendant la m\u00eame p\u00e9riode il \u00e9tend \u00e0 l&rsquo;Asie ses vues sur la possibilit\u00e9 de relier les luttes nationales et paysannes \u00e0 celles du prol\u00e9tariat : la peuples de l&rsquo;Orient qui s&rsquo;\u00e9veillent au nationalisme, m\u00eame si leurs mouvements sont encore dirig\u00e9s par la bourgeoisie autochtone, affrontent le m\u00eame adversaire capitaliste que le prol\u00e9tariat d&rsquo;Europe et constituent une \u00e9norme r\u00e9serve de potentiel r\u00e9volutionnaire. L&rsquo;effondrement de l&rsquo;Internationale en 1914 conduit sa pens\u00e9e un peu plus loin : expliquant la \u00ab\u00a0trahison\u00a0\u00bb des socialistes europ\u00e9ens par la formation d&rsquo;une \u00ab\u00a0aristocratie du travail\u00a0\u00bb \u2013 d\u00e8s 1907 il a formul\u00e9 cette id\u00e9e emprunt\u00e9e \u00e0 Engels \u2013 tirant b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;exploitation imp\u00e9rialiste, il lui appara\u00eet que les r\u00e9volutions des peuples assujettis ne mut pas seulement int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 une lutte unique contre le capitalisme mondial mais qu&rsquo;elles sont de nature a relever le potentiel r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;Ouest.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">En 1916 et 1917, avec les \u00e9tudes de Boukharine et de L\u00e9nine sur l&rsquo;imp\u00e9rialisme, ces r\u00e9flexions s&rsquo;int\u00e8grent dans un syst\u00e8me coh\u00e9rent. Bien qu&rsquo;ils aient construit leur th\u00e9orie en utilisant des vues d\u00e9j\u00e0 largement r\u00e9pandues parmi les marxistes, les bolcheviks, L\u00e9nine surtout, ont renouvel\u00e9 la question de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, parce qu&rsquo;ils l&rsquo;ont abord\u00e9e en dialecticiens et en strat\u00e8ges de la lutte r\u00e9volutionnaire. Pour eux, l&rsquo;imp\u00e9rialisme est avant tout une nouvelle phase du capitalisme qui a surgi comme r\u00e9sultat du changement qualitatif qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en voie de d\u00e9veloppement dans le fonctionnement du syst\u00e8me tel que Marx l&rsquo;avait d\u00e9crit : en se r\u00e9alisant, les lois de la concurrence ont abouti \u00e0 leur n\u00e9gation partielle et les traits distinctifs de l&rsquo;imp\u00e9rialisme \u2013 lutte pour les surprofits, surcapitalisation, exportation des capitaux, etc. \u2013 tirent leur origine des mutations structurelles et fonctionnelles qui se sont accomplies au sein du capitalisme avec la formation des monopoles. L&rsquo;imp\u00e9rialisme est un moment dans la dialectique g\u00e9n\u00e9rale du capitalisme et la t\u00e2che des marxistes est de le comprendre comme tel, en mettant \u00e0 jour les lois sp\u00e9cifiques du fonctionnement et du mouvement d&rsquo;un syst\u00e8me devenu mondial et centr\u00e9 sur quelques pays avanc\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">D\u00e8s lors, Boukharine et L\u00e9nine ont produit une repr\u00e9sentation de l&rsquo;imp\u00e9rialisme quine co\u00efncide avec aucune de celles de leurs devanciers. S&rsquo;ils rejettent les perspectives kautskystes d&rsquo;un retour \u00e0 une politique pacifique qu&rsquo;ils tiennent pour une simple utopie r\u00e9actionnaire, ils se s\u00e9parent aussi de Hilferding et, implicitement de Rosa Luxembourg, en ce qui concerne l&rsquo;avenir du monde imp\u00e9rialiste. L\u00e9nine, qui avait soutenu contre les populistes que le d\u00e9veloppement du capitalisme ne se heurte \u00e0 aucun obstacle naissant de ses structures constitutives, applique le m\u00eame point de vue \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme : les contradictions qui resurgiront au sein du syst\u00e8me devenu mondial ne fondent ni la perspective d&rsquo;un ralentissement et d&rsquo;un blocage g\u00e9n\u00e9ral de la croissance \u00e9conomique, ni celle d&rsquo;une autodestruction du r\u00e9gime. Aussi longtemps que la lutte des classes ne mettra pas un terme \u00e0 l&rsquo;existence de la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;exploitation, celle\u2011ci sera capable de se transformer pour \u00e9chapper aux effets de ses contradictions. D\u00e8s cette \u00e9poque, Boukharine et L\u00e9nine \u00e9voquent le passage au capitalisme d&rsquo;Etat comme une des formes possibles d&rsquo;adaptation du capitalisme de la phase imp\u00e9rialiste. Cependant, si le syst\u00e8me n&rsquo;est pas vou\u00e9 \u00e0 s&rsquo;effondrer de lui\u2011m\u00eame ind\u00e9pendamment de la pratique r\u00e9volutionnaire, il n&rsquo;est pas vrai qu&rsquo;il puisse automatiquement parvenir vers une phase ultra\u2011imp\u00e9rialiste de d\u00e9veloppement pacifique et \u00e9quilibr\u00e9. Il existe, certes, une tendance \u00e0 la concentration internationale du Capital qui ouvre, en principe, la perspective de la formation d&rsquo;un seul \u00ab\u00a0trust mondial \u00bb dominant toute l&rsquo;\u00e9conomie. Mais le d\u00e9veloppement dans cette direction, contredit par la concentration des capitaux autour des p\u00f4les constitu\u00e9s par les \u00e9tats nationaux et les flamb\u00e9es de luttes concurrentielles qui remettent en question les positions acquises par les cartels et les trusts, s&rsquo;op\u00e8re avec une telle lenteur que l&rsquo;ultra\u2011imp\u00e9rialisme n&rsquo;est qu&rsquo;une possibilit\u00e9 lointaine et abstraite. Le monde imp\u00e9rialiste r\u00e9el est, d\u00e8s le pr\u00e9sent, domin\u00e9 par un ensemble de contradictions qui accumulent en lui-m\u00eame un potentiel r\u00e9volutionnaire sans pr\u00e9c\u00e9dent, de sorte que les perspectives d&rsquo;une destruction du syst\u00e8me par la lutte des classes sont plus vraisemblables que celles de l&rsquo;ultra\u2011imp\u00e9rialisme.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Le capitalisme n&rsquo;a en effet trouv\u00e9 dans l&rsquo;expansion mondiale une issue \u00e0 la surcapitalisation que pour la voir resurgir avec davantage d&rsquo;ampleur et, d\u00e8s lors que le partage du monde \u00e9tait termin\u00e9, les \u00e9tats imp\u00e9rialistes ont \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s dans la lutte par les armes pour le repartage de leurs \u00ab\u00a0chasses gard\u00e9es\u00a0\u00bb respectives. Tel est le sens du conflit de 1914. Les masses europ\u00e9ennes ont alors appris \u00e0 leurs d\u00e9pens quel \u00e9tait le v\u00e9ritable visage du capitalisme imp\u00e9rialiste : tueries sans pr\u00e9c\u00e9dents, redoublement d&rsquo;oppression, tendances \u00e0 la militarisation de la vie sociale, hausse du co\u00fbt de la vie, restrictions alimentaires, etc. Transform\u00e9s en \u00ab\u00a0esclaves blancs\u00a0\u00bb de l&rsquo;mp\u00e9rialisme, les ouvriers d&rsquo;Europe sont accul\u00e9s \u00e0 une situation intol\u00e9rable d&rsquo;o\u00f9 ils ne peuvent sortir que par la lutte r\u00e9volutionnaire. En irait\u2011il diff\u00e9remment d&rsquo;ailleurs, que de nouvelles situations r\u00e9volutionnaires ne tarderaient pas \u00e0 resurgir car d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;autres guerres sont en vue : \u00e9touffant dans des espaces trop \u00e9troits, les pays vaincus n&rsquo;auront d&rsquo;autre choix que de mobiliser toutes leurs ressources pour pr\u00e9parer la revanche et \u00e9chapper \u00e0 la ruine de leur \u00e9conomie, ce qui ne pourra pas se faire sans que le prol\u00e9tariat soit, au pr\u00e9alable, plus lourdement encore assujetti \u00e0 l&rsquo;Etat capitaliste. Ainsi, de toute mani\u00e8re, la p\u00e9riode du d\u00e9veloppement pacifique est termin\u00e9e. Le capitalisme vou\u00e9 aux guerres et \u00e0 un militarisme qui tendra \u00e0 envahir toute la soci\u00e9t\u00e9 ne pourra qu&rsquo;appesantir sa domination sur le travail : ruinant ainsi lui\u2011m\u00eame les illusions sur le progr\u00e8s pacifique et graduel et, avec elles, l&rsquo;influence de la social\u2011d\u00e9mocratie, il suscitera les ripostes toujours plus amples du prol\u00e9tariat. En m\u00eame temps que l&rsquo;\u00e9poque des guerres imp\u00e9rialistes a commenc\u00e9 celle des combats de classes acharn\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Mais dans ces combats, le prol\u00e9tariat des pays avanc\u00e9s n&rsquo;est plus seul. A l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;imp\u00e9rialisme les luttes nationales des peuples coloniaux et semi\u2011coloniaux prennent un sens et un contenu nouveau : elles frappent l&rsquo;imp\u00e9rialisme sur ses arri\u00e8res, et si elles sont victorieuses, r\u00e9tr\u00e9cissent les territoires o\u00f9 les monopoles pr\u00e9l\u00e8vent les sur profits gr\u00e2ce auxquels ils corrompent \u00ab\u00a0l&rsquo;aristocratie ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb. Elles deviennent un puissant adjuvant de la lutte pour le socialisme en Europe. Bien plus, elles peuvent elles\u2011m\u00eames se transformer en r\u00e9volution socialiste. A partir d&rsquo;avril 1917 en effet, L\u00e9nine a abandonn\u00e9 sa th\u00e9orie de la \u00ab\u00a0dictature d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb pour aligner le parti bolchevik sur des positions fonci\u00e8rement analogues \u00e0 celles de Trotsky : la r\u00e9volution russe se transformera en r\u00e9volution socialiste et se d\u00e9veloppera en conjonction avec les r\u00e9volutions ouvri\u00e8res d&rsquo;Europe que la crise sanglante de la guerre et l&rsquo;exemple des Russes ne tarderont pas \u00e0 faire surgir. Mais d\u00e8s lors, la Russie ne peut plus \u00eatre tenue pour une exception, entre l&rsquo;Occident et l&rsquo;Orient. Dans la plupart des pays coloniaux et semi\u2011coloniaux existent des structures sociales et une dynamique r\u00e9volutionnaire analogues \u00e0 celle de la Russie : la bourgeoisie socialement atrophi\u00e9e par la concurrence imp\u00e9rialiste, li\u00e9e au capital \u00e9tranger et mal diff\u00e9renci\u00e9e des couches pr\u00e9capitalistes qui exploitent la paysannerie, est, tout autant qu&rsquo;en Russie, incapable d&rsquo;accomplir les t\u00e2ches nationales et d\u00e9mocratiques agraires de la r\u00e9volution. A d\u00e9faut de la bourgeoisie impotente c&rsquo;est l&rsquo;alliance du prol\u00e9tariat et de la paysannerie qui ex\u00e9cutera le programme national et agraire, dans le cadre d&rsquo;une r\u00e9volution qui, au cours de son accomplissement, se d\u00e9passera en r\u00e9volution prol\u00e9tarienne. Ainsi le lien m\u00e9canique que les \u00ab\u00a0marxistes orthodoxes\u00a0\u00bb avaient \u00e9tabli entre le plein d\u00e9veloppement du capitalisme et la r\u00e9volution socialiste se trouve rompu. Dans le contexte des contradictions mondiales de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, les pays attard\u00e9s ne reproduiront pas, avec un simple d\u00e9calage dans le temps, les m\u00eames \u00e9tapes de d\u00e9veloppement que les pays capitalistes avanc\u00e9s : sous l&rsquo;impulsion des contradictions m\u00eames qui d\u00e9terminent leur retard, ils avanceront par bonds.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Les bolcheviks n&rsquo;en ont pas pour autant admis que les pays attard\u00e9s et la Russie, elle\u2011m\u00eame, puissent jouer un r\u00f4le pionnier dans la p\u00e9riode de transition vers le socialisme. Persuad\u00e9s, comme Marx, qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de \u00ab\u00a0socialiser la mis\u00e8re\u00a0\u00bb, ils consid\u00e9raient que si la Russie avait \u00e9t\u00e9, en raison de son retard, le \u00ab\u00a0maillon le plus faible\u00bb o\u00f9 \u00abla cha\u00eene de l&rsquo;imp\u00e9rialisme\u00a0\u00bb avait pu \u00eatre rompue en premier lieu, ce m\u00eame retard lui interdisait d&rsquo;avancer vers le socialisme s\u00e9par\u00e9ment des r\u00e9volutions occidentales. C&rsquo;est en Occident, l\u00e0 o\u00f9 se trouvaient, en m\u00eame temps que les grandes concentrations prol\u00e9tariennes, les puissants appareils de production n\u00e9cessaires au passage \u00e0 un ordre social plus \u00e9lev\u00e9, que se situait n\u00e9cessairement le front principal et d\u00e9cisif de la lutte pour le socialisme. M\u00eame en 1920, lorsque les retards de la r\u00e9volution europ\u00e9enne conduisirent le Komintern \u00e0 tourner son attention vers les luttes des peuples de l&rsquo;Orient et des colonies, cette certitude ne fut pas perdue de vue. AU 2e Congr\u00e8s de l&rsquo;I.C. (Internationale Communiste), Roy put alors soutenir, en poussant \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame le th\u00e8me des surprofits coloniaux comme base d&rsquo;une aristocratie ouvri\u00e8re conservatrice, que les classes ouvri\u00e8res de l&rsquo;Europe ne pourraient pas briser la domination du capital avant que les r\u00e9volutions coloniales. n&rsquo;aient tari \u00e0 leur source les surprofits corrupteurs. Mais, pour les dirigeants bolcheviks, les r\u00e9volutions asiatiques, m\u00eame si elles aboutissaient \u00e0 la formation de pouvoirs sovi\u00e9tiques, pouvaient seulement contribuer, en affaiblissant les Etats imp\u00e9rialistes sur leurs arri\u00e8res par des attaques \u00e0 contrefront , \u00e0 faciliter la t\u00e2che des r\u00e9volutionnaires occidentaux. C&rsquo;est dans les pays industriels avanc\u00e9s que se trouvait plac\u00e9e \u00ab\u00a0la clef d&rsquo;une lib\u00e9ration socialiste de l&rsquo;humanit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Leurs conceptions de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, leur vision mondiale de la lutte r\u00e9volutionnaire, leurs convictions que l&rsquo;\u00e9poque du d\u00e9veloppement pacifique \u00e9tait termin\u00e9 et que les affrontements d\u00e9cisifs entre la r\u00e9volution et la contre\u2011r\u00e9volution se produiraient, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale, dans des d\u00e9lais historiques tr\u00e8s brefs, avaient cependant entra\u00een\u00e9 les bolcheviks \u00e0 rompre radicalement avec les conceptions de la t\u00e2che r\u00e9volutionnaire qui avaient pr\u00e9valu dans la 2e Internationale.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Dans les Partis sociaux\u2011d\u00e9mocrates, toute la mani\u00e8re de penser la politique se fondait sur la pr\u00e9somption que l&rsquo;\u00e9volution sociale \u00e0 long terme conduisait \u00e0 l&rsquo;affrontement d&rsquo;un prol\u00e9tariat de plus en plus nombreux et d&rsquo;une minorit\u00e9 capitaliste de plus en plus r\u00e9duite, de sorte que la victoire du socialisme \u00e9tait en quelque sorte donn\u00e9e par avance. Mais, \u00e0 partir de leur analyse de l&rsquo;imp\u00e9rialisme, les bolcheviks avaient constat\u00e9 que le fonctionnement du syst\u00e8me ne conduisait pas \u00e0 une unicit\u00e9 ni m\u00eame \u00e0 une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 croissante des forces r\u00e9volutionnaires. Le d\u00e9veloppement du capitalisme, apr\u00e8s avoir d&rsquo;abord unifi\u00e9 le prol\u00e9tariat des pays avanc\u00e9s, y avait fait surgir, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque imp\u00e9rialiste, un clivage nouveau concr\u00e9tis\u00e9 par la s\u00e9paration des masses et de l&rsquo;aristocratie ouvri\u00e8re. Quant aux forces r\u00e9volutionnaires des pays attard\u00e9s, elles \u00e9taient et resteraient, en raison m\u00eame des lenteurs du d\u00e9veloppement, fonci\u00e8rement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : elles incluaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du prol\u00e9tariat minoritaire, une paysannerie d\u00e9j\u00e0 diff\u00e9renci\u00e9e par l&rsquo;\u00e9conomie marchande et toute la gamme des petits producteurs urbains. La t\u00e2che de faire converger vers un m\u00eame but r\u00e9volutionnaire toutes ces forces disparates posait des probl\u00e8mes tactiques et strat\u00e9giques que la 2e Internationale n&rsquo;avait m\u00eame pas soup\u00e7onn\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Par ailleurs, la configuration du monde \u00e0 abattre avait chang\u00e9. Le prol\u00e9tariat se trouvait d\u00e9sormais face \u00e0 un \u00c9tat capitaliste qui se cuirassait de forces contre\u2011r\u00e9volutionnaires et n&rsquo;h\u00e9siterait pas devant l&rsquo;ampleur de la menace prol\u00e9tarienne, \u00e0 liquider toutes les conditions d&rsquo;une forme pacifique de la lutte des classes. On pouvait encore utiliser les campagnes \u00e9lectorales pour d\u00e9velopper des th\u00e8mes d&rsquo;agitation. Mais les luttes principales se situaient d\u00e9sormais sur un autre terrain. C&rsquo;est par la contestation de l&rsquo;ordre et du pouvoir capitaliste dans les ateliers, les usines, les casernes et les rues, par la gr\u00e8ve de masse qui, \u00e0 la limite, culmineraient en insurrection que le prol\u00e9tariat serait amen\u00e9 \u00e0 rompre avec les conceptions social\u2011d\u00e9mocrates de la politique, \u00e0 d\u00e9couvrir dans l&rsquo;Etat non pas un organisme neutre, mais l&rsquo;instrument central de la violence r\u00e9pressive du capital \u2013et \u00e0 se donner les organisations n\u00e9cessaires pour affronter et briser cet instrument. En raison m\u00eame des transformations subies par l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque imp\u00e9rialiste, la lutte des classes devait n\u00e9cessairement prendre la forme d&rsquo;une guerre des classes.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Mais, d\u00e8s lors que la lutte pour le socialisme \u00e9tait con\u00e7ue comme une guerre au cours de laquelle les forces r\u00e9volutionnaires devraient affronter, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, un adversaire sup\u00e9rieurement arm\u00e9 alors qu&rsquo;elles ne poss\u00e9daient elles\u2011m\u00eames aucune unit\u00e9 donn\u00e9e par avance, le probl\u00e8me de l&rsquo;organisation et de la direction du mouvement prenait une importance nouvelle et d\u00e9cisive. La r\u00e9volution, pensaient les bolcheviks, ne pourrait vaincre que si elle surclassait l&rsquo;adversaire sur le plan de l&rsquo;organisation et des man\u0153uvres tactiques et strat\u00e9giques d&rsquo;envergure internationale, ce que le prol\u00e9tariat et les forces r\u00e9volutionnaires des pays vassalis\u00e9s ne pouvaient certainement pas faire sans la m\u00e9diation d&rsquo;un Parti d&rsquo;avant\u2011garde. Ainsi, le type d&rsquo;organisation que L\u00e9nine avait d&rsquo;abord con\u00e7u pour coordonner l&rsquo;action des ouvriers et des paysans russes et briser le despotisme tsariste devenait, en raison des conditions sp\u00e9cifiques de la lutte des classes dans la phase imp\u00e9rialiste, universellement valable. A une \u00e9poque o\u00f9 les luttes de la r\u00e9volution et de la contre\u2011r\u00e9volution r\u00e9percutaient leurs effets d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre de l&rsquo;univers, l&rsquo;Internationale ne pouvait plus \u00eatre une simple juxtaposition de partis nationaux autonomes. Dans la bataille internationale qui \u00e9tait engag\u00e9e, les partis communistes devaient se consid\u00e9rer comme les diff\u00e9rents corps d&rsquo;une m\u00eame arm\u00e9e qui combattaient sous la direction d&rsquo;un \u00ab\u00a0\u00e9tat\u2011major mondial de la R\u00e9volution\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">D\u00e8s 1917, les bolcheviks s&rsquo;\u00e9taient par ailleurs compl\u00e8tement s\u00e9par\u00e9s des partis de la 2e Internationale en ce qui concerne le programme du socialisme et le r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Rappelant que tout Etat, fut\u2011il une r\u00e9publique parlementaire, est l&rsquo;instrument de la dictature des classes poss\u00e9dantes sur les travailleurs, L\u00e9nine esquissait en 1917 les traits fondamentaux de l&rsquo;\u00c9tat prol\u00e9tarien. Apr\u00e8s la conqu\u00eate du pouvoir, le prol\u00e9tariat ne peut pas, affirmait\u2011il utiliser l&rsquo;appareil d&rsquo;\u00c9tat tel qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 model\u00e9 par ses fonctions dans la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;exploitation. Il doit, au contraire, le d\u00e9truire de fond en comble pour y substituer un nouveau type d&rsquo;\u00c9tat qui sera caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;abolition de tout appareil permanent, privil\u00e9gi\u00e9 et s\u00e9par\u00e9 de la population laborieuse. Comme tel, l&rsquo;\u00c9tat prol\u00e9tarien sera \u00e0 la fois une dictature opprimant les anciens exploiteurs et la forme la plus extr\u00eame de la d\u00e9mocratie qui, s&rsquo;incarnant dans le pouvoir des soviets, permettra \u00e0 tous les travailleurs de s&rsquo;initier \u00e0 la t\u00e2che de diriger la vie publique et la production.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">L\u00e9nine en effet, rejette l&rsquo;id\u00e9e, avanc\u00e9e en 1902 par Kautsky, selon laquelle la suppression de l&rsquo;organisation bureaucratique \u00e9tant impossible dans la grande production, les ouvriers devraient se borner \u00e0 la contr\u00f4ler \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une \u00ab\u00a0sorte de Parlement\u00a0\u00bb. Pour lui, au contraire, l&rsquo;\u00e9volution du capitalisme a r\u00e9duit les t\u00e2ches de direction de l&rsquo;\u00e9conomie \u00e0 des op\u00e9rations \u00e0 la port\u00e9e de tous et la dictature du prol\u00e9tariat ne prendra tout son sens que si elle parvient \u00e0 mettre en place \u00ab\u00a0l&rsquo;autogouvernement des producteurs\u00bb. En m\u00eame temps que l&rsquo;appareil de direction politique de la soci\u00e9t\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;appareil de gestion de l&rsquo;\u00e9conomie qui devra se r\u00e9sorber dans la d\u00e9mocratie directe et totale des conseils annon\u00e7ant le d\u00e9p\u00e9rissement de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<h4 class=\"western\" align=\"justify\">UN PROBL\u00c8ME IMPR\u00c9VU : LA BUREAUCRATISATION<\/h4>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Ce sont cependant l\u00e0 des perspectives g\u00e9n\u00e9rales et \u00e0 long terme. L&rsquo;\u00e9conomie russe o\u00f9 pr\u00e9dominent les entreprises archa\u00efques et dispers\u00e9es ne peut pas atteindre sans transition au niveau du socialisme. En 1917 les bolcheviks se proposent seulement d&rsquo;\u00e9tablir, sous le contr\u00f4le des ouvriers, un capitalisme d&rsquo;\u00c9tat qui permettra aux travailleurs d&rsquo;apprendre \u00e0 g\u00e9rer l&rsquo;\u00e9conomie en attendant que la r\u00e9volution en Europe donne au socialisme des bases de d\u00e9part plus \u00e9lev\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Mais, l&rsquo;autogouvernement des producteurs ne parvient pas \u00e0 se r\u00e9aliser. Quelles qu&rsquo;en soient les raisons, on a, au contraire, assist\u00e9 \u00e0 travers la guerre civile \u00e0 un d\u00e9p\u00e9rissement de la d\u00e9mocratie ouvri\u00e8re et au d\u00e9veloppement d&rsquo;un appareil, de plus en plus centralis\u00e9 et distinct du prol\u00e9tariat, qui a attir\u00e9 \u00e0 lui la totalit\u00e9 du pouvoir politique, monopolis\u00e9 la direction de l&rsquo;\u00e9conomie et r\u00e9tabli, dans les entreprises, une hi\u00e9rarchie et une discipline du travail impos\u00e9e par en haut. D\u00e8s lors a surgi un probl\u00e8me compl\u00e8tement impr\u00e9vu par la th\u00e9orie marxiste et qui va \u00eatre au centre des d\u00e9chirements du bolchevisme : celui de la bureaucratisation de l\u2019\u00c9tat prol\u00e9tarien.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Cette \u00e9volution du r\u00e9gime sovi\u00e9tique suscite, tr\u00e8s t\u00f4t, des inqui\u00e9tudes et des oppositions parmi les communistes russes eux\u2011m\u00eames qui se demandent si la r\u00e9volution n&rsquo;est pas en train de d\u00e9vier bien loin de ses objectifs.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">D\u00e8s 1918 les \u00ab\u00a0communistes de gauche\u00a0\u00bb \u2013 Boukha\u00adrine, Radek Ossinski, Ouritsky, etc. d\u00e9noncent les mesures qui, mettant un terme aux tentatives de gestion ouvri\u00e8re de la production, r\u00e9tablissent dans les usines une autorit\u00e9 directoriale souvent confi\u00e9e \u00e0 des sp\u00e9cialistes bourgeois. En m\u00eame temps, ils critiquent le r\u00f4le croissant des commissaires dans le fonctionnement des soviets et voient, dans ce d\u00e9clin de la d\u00e9mocratie directe, le signe que le pouvoir est en train de devenir une force \u00e9trang\u00e8re au prol\u00e9tariat qui \u00e9touffera ses initiatives et ruinera ses capacit\u00e9s d&rsquo;organisation. Pour eux, le socialisme ne peut na\u00eetre que des initiatives et des capacit\u00e9s gestionnaires du prol\u00e9tariat et, d\u00e8s le mois d&rsquo;avril 1918 Ossinski souli\u00adgnera le risque que court le r\u00e9gime d&rsquo;\u00e9voluer non , pas vers le socialisme mais vers un capitalisme d&rsquo;\u00c9tat qui se stabilisera.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">En 1919 les efforts de Trotsky pour cr\u00e9er une force militaire capable de surclasser les arm\u00e9es blanches suscite me \u00ab\u00a0opposition militaire\u00a0\u00bb qui d\u00e9nonce le caract\u00e8re mm prol\u00e9tarien du type d&rsquo;arm\u00e9e et de la strat\u00e9gie que parvient cependant \u00e0 imposer Trotsky. En 1920, les combattaient sous la direction d&rsquo;un \u00ab\u00a0\u00e9tat\u2011major mondial de la R\u00e9volution\u00a0\u00bb inqui\u00e9tudes que suscitent l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un appareil qui ach\u00e8ve de se substituer aux soviets et se met \u00e0 administrer la Russie \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un corps de fonctionnaires centralis\u00e9, r\u00e9apparaissent au 10<sup>e<\/sup> Congr\u00e8s du Parti. L&rsquo;opposition, anim\u00e9e par Vladimir Smirnov, Sopranov, Ossinski, d\u00e9nonce le centralisme bureaucratique\u00bb qui, apr\u00e8s avoir \u00e9touff\u00e9 la d\u00e9mocratie dans les Soviets, est en train de la ruiner \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame du Parti et r\u00e9clame, sans succ\u00e8s, un retour aux pratiques du centralisme d\u00e9mocratique ainsi que l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une direction coll\u00e9giale \u00e0 la t\u00eate des entreprises. Un an plus tard, l&rsquo;opposition ouvri\u00e8re, que dirigent Alexandra Kollonta\u00ef et Chliapnikov et qui sera d\u00e9faite au 10e Congr\u00e8s du Parti, en mars 1921. reprend, mais d&rsquo;une mani\u00e8re plus syst\u00e9matique et plus radicale, une critique analogue de la politique des dirigeants bolcheviks. Pour l&rsquo;opposition, le Parti, l\u2019\u00c9tat les organes de gestion de l&rsquo;\u00e9conomie sont d\u00e9j\u00e0 gravement alt\u00e9r\u00e9s par la p\u00e9n\u00e9tration d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers au prol\u00e9tariat et \u00e0 l&rsquo;esprit du socialisme \u2013 sp\u00e9cialistes, administrateurs professionnels, petits bourgeois empress\u00e9s \u00e0 faire carri\u00e8re, etc. \u2013 et il est grand temps de r\u00e9agir en rempla\u00e7ant les fonctionnaires de m\u00e9tier par des militants li\u00e9s aux masses qui seront moins port\u00e9s vers cet esprit d&rsquo;ob\u00e9issance aveugle qui est en train de faire de l\u2019\u00c9tat une pyramide de bureaucrates dociles et uniquement soucieux d&rsquo;appliquer les d\u00e9cisions des sommets. Il faut aussi d\u00e9mocratiser la vie du Parti dans tous les domaines : r\u00e9tablir l&rsquo;\u00e9ligibilit\u00e9 des responsables \u00e0 tous les \u00e9chelons, restituer aux organismes de base le droit de participer aux d\u00e9cisions et, enfin, permettre aux tendances et aux fractions de se constituer, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du Parti, et de s&rsquo;exprimer librement. Surtout, l&rsquo;opposition ouvri\u00e8re propose de transformer de fond en comble les organismes qui g\u00e8rent les entreprises et l&rsquo;\u00e9conomie. L&rsquo;autorit\u00e9 d&rsquo;un appareil de sp\u00e9cialistes et, souvent aussi de parvenus incomp\u00e9tents, appara\u00eet \u00e0 l&rsquo;opposition comme une prolongation de l&rsquo;autocratie du capital qui, r\u00e9duisant les ouvriers au rang d&rsquo;ex\u00e9cutants passifs, rendra impossible le d\u00e9veloppement vers le socialisme. C&rsquo;est pourquoi les opposants r\u00e9clament l&rsquo;\u00e9tablissement de la gestion ouvri\u00e8re par la participation des syndicats \u00e0 \u00ab\u00a0toutes les structures \u00e9conomiques du pays\u00a0\u00bb et par la cr\u00e9ation de comit\u00e9s d&rsquo;usines et d&rsquo;ateliers qui permettront de faire \u00e9lire par les producteurs eux\u2011m\u00eames, \u00ab\u00a0l&rsquo;administration \u00e9conomique de la R\u00e9publique ouvri\u00e8re\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Tandis que les groupements oppositionnels sont ainsi parvenus, tr\u00e8s rapidement, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que le renforcement des couches bureaucratiques fait peser des menaces d\u00e9cisives sur la r\u00e9volution, les dirigeants bolcheviks restent, au contraire, persuad\u00e9s que la situation de la Russie demeure ouverte sur un avenir socialiste. Cette conviction repose, avant tout, sur leur conception internationale de la lutte des classes et sur la relation qu&rsquo;ils \u00e9tablissent entre le d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00c9teat ouvrier et celui de la r\u00e9volution mondiale. Pour eux, la r\u00e9volution d&rsquo;octobre a, pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire, mis au service du prol\u00e9tariat mondial les ressources d&rsquo;un pays tout entier et c&rsquo;est l\u00e0 une conqu\u00eate d&rsquo;un prix inestimable qui doit \u00eatre d\u00e9fendue par tous les moyens. Les mesures que, sous l&#8217;emprise de la n\u00e9cessit\u00e9, il faut prendre pour assurer la survie du premier \u00e9tat prol\u00e9tarien, m\u00eame si elles paraissent contredire aux normes id\u00e9ales d&rsquo;un d\u00e9veloppement vers le socialisme, n&rsquo;ont pas en elles\u2011m\u00eames de significations d\u00e9cisives. La centralisation du pouvoir et de la gestion de l&rsquo;\u00e9conomie aux mains d&rsquo;un appareil distinct des masses, la substitution d&rsquo;une arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re aux gardes rouges, les concessions faites, avec la N.E.P. (Nouvelle politique \u00e9conomique) au commerce et \u00e0 la production priv\u00e9e, ne constituent que des d\u00e9tours et des reculs tactiques qui prendront une signification positive \u00e0 partir du moment o\u00f9 la r\u00e9volution internationale permettra de d\u00e9passer la situation objective qui les rend pour le moment in\u00e9vitables et d&rsquo;appliquer le programme socialiste sur des bases plus \u00e9lev\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Ce raisonnement cependant, ne manquent pas de r\u00e9torquer les opposants, postule, qu&rsquo;\u00e0 travers d\u00e9tours et reculs, le Parti et l&rsquo;Etat restent identiques \u00e0 eux\u2011m\u00eames et continuent \u00e0 \u00eatre les d\u00e9positaires des int\u00e9r\u00eats historiques du prol\u00e9tariat. Toutes les repr\u00e9sentations que, d\u00e8s l\u2019origine de leur mouvement, les bolcheviks se sont faites des rapports de la classe et de l&rsquo;avant\u2011garde les poussent vers cette conviction. C&rsquo;est elle qui les a conduit \u00e0 substituer la dictature du Parti \u00e0 celle de la classe puis \u00e0 supprimer \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du Parti tendances et fractions sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elles pourraient devenir \u00ab\u00a0l&rsquo;expression de tendances hostiles au prol\u00e9tariat\u00a0\u00bb. Au contraire pour les groupes d&rsquo;opposants communistes qui apr\u00e8s 1921 subsistent clandestinement \u2013 V\u00e9rit\u00e9 Ouvri\u00e8re, Groupe Ouvrier, etc. \u2013 mais n&rsquo;ont plus gu\u00e8re d&rsquo;influence effective sur le prol\u00e9tariat, les dirigeants bolcheviks mythifient le pouvoir et ne se rendent pas compte qu&rsquo;ils ont eux-m\u00eames mis en place la tyrannie d&rsquo;une \u00ab\u00a0nouvelle bourgeoisie\u00a0\u00bb de fonctionnaires privil\u00e9gi\u00e9s et exploiteurs qui, d\u00e9j\u00e0, r\u00e8gne sur une classe ouvri\u00e8re d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de tous ses droits.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Sans croire que la situation soit d\u00e9j\u00e0 aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, les bolcheviks ne se sont cependant pas aveugl\u00e9s sur les risques de bureaucratisation et, en tout cas, ils ne les ont pas purement et simplement ni\u00e9s comme feront les staliniens. C&rsquo;est parce qu&rsquo;il d\u00e9finit l&rsquo;\u00c9tat sovi\u00e9tique non pas comme un \u00c9tat ouvrier, mais comme un \u00ab\u00a0\u00c9tat ouvrier et paysan \u00e0 forte d\u00e9formation bureaucratique\u00a0\u00bb que L\u00e9nine refusera de suivre Trotsky dans sa politique de militarisation du travail et d&rsquo;int\u00e9gration des syndicats. \u00ab\u00a0Le recours \u00e0 la lutte gr\u00e9viste dans un \u00c9tat o\u00f9 le pouvoir politique appartient au prol\u00e9tariat peut \u00eatre justifi\u00e9 uniquement par les d\u00e9formations bureaucratiques de l\u2019\u00c9tat prol\u00e9tarien\u00a0\u00bb \u00e9crit en 1922 L\u00e9nine qui recherche alors par quels moyens il serait possible de freiner la bureaucratisation<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Il est certain pourtant que les dirigeants bolcheviks n&rsquo;ont pas alors clairement aper\u00e7u les v\u00e9ritables racines de la bureaucratisation L\u00e9nine ne voyait dans la bureaucratisation qu&rsquo;une r\u00e9surgence du pass\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e par le retard de la Russie et aggrav\u00e9e par les d\u00e9vastations de la guerre civile : c&rsquo;\u00e9taient l&rsquo;isolement des petits producteurs retournant \u00e0 l&rsquo;autarcie, la rupture des \u00e9changes entre la ville et la campagne, l&rsquo;\u00e9norme inculture de la Russie barbare qui produisaient la r\u00e9apparition des \u00ab\u00a0superstructures bureaucratiques\u00a0\u00bb qu&rsquo;il assimila parfois \u00e0 une remont\u00e9e du \u00ab\u00a0despotisme asiatique\u00a0\u00bb. C&rsquo;est pourquoi, les mesures qui permettraient de restaurer l&rsquo;\u00e9conomie et rendraient sa vigueur au prol\u00e9tariat \u00e9puis\u00e9 et en partie d\u00e9class\u00e9 par l&rsquo;arr\u00eat des industries, lui paraissaient de nature, en attendant de nouvelles r\u00e9volutions victorieuses, \u00e0 contenir et m\u00eame \u00e0 infl\u00e9chir la pouss\u00e9e. des forces bureaucratiques. Il ne semble pas avoir compris que le ph\u00e9nom\u00e8ne bureaucratique pouvait tirer sa vigueur, non pas seulement des archa\u00efsmes de l&rsquo;\u00e9conomie russe et de son d\u00e9labrement passager, mais de la consolidation de ce capitalisme d&rsquo;\u00c9tat organis\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re allemande, dans lequel il voyait un moyen transitoire d&rsquo;arracher la Russie \u00e0 sa barbarie.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-FR\" align=\"justify\">Des conceptions voisines apparaissent chez Trotsky lorsqu&rsquo;en 1923 il se rend compte de l&rsquo;\u00e9norme distance qui s&rsquo;est accus\u00e9e entre le prol\u00e9tariat et la machinerie du Parti et de l&rsquo;\u00c9tat S&rsquo;il se met alors \u00e0 d\u00e9noncer la menace d&rsquo;une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence bureaucratique du r\u00e9gime, il pense surtout \u00e0 l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 o\u00f9 le capital priv\u00e9 qui se d\u00e9veloppe de nouveau dans le cadre de la N.E.P., parviendrait \u00e0 se subo<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pierre Souyri, Le marxisme apr\u00e8s Marx, 1970 INTRODUCTION Lorsque, douze ans apr\u00e8s Marx, Engels dispara\u00eet \u00e0 son tour en 1895, les hommes qui se consid\u00e8rent comme leurs h\u00e9ritiers peuvent se sentir port\u00e9s \u00e0 l&rsquo;optimisme. Sans doute de 1848 \u00e0 1871 &hellip; <a href=\"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=1850\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":14481,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1850","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-general"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1850","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/14481"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1850"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1850\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1857,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1850\/revisions\/1857"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1850"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1850"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1850"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}