{"id":2068,"date":"2020-09-07T11:49:52","date_gmt":"2020-09-07T09:49:52","guid":{"rendered":"http:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2068"},"modified":"2020-09-07T11:49:52","modified_gmt":"2020-09-07T09:49:52","slug":"la-fonction-de-la-katabase-chez-marx-observations-sur-dante-lethique-et-lenfer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2068","title":{"rendered":"La fonction de la katabase chez Marx. Observations sur Dante, l&rsquo;\u00e9thique et l&rsquo;enfer"},"content":{"rendered":"<h1><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2069 alignleft\" src=\"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/files\/2020\/09\/dante-216x300.gif\" alt=\"\" width=\"216\" height=\"300\" \/>La fonction de la katabase chez Marx.<br \/>\n<\/strong><em><strong>Observations sur Dante, l&rsquo;\u00e9thique et l&rsquo;enfer<\/strong><\/em><\/h1>\n<p>Moment cl\u00e9 du passage du monde des vivants aux enfers, avec des demi-dieux pouvant revenir, la katabase antique subit une profonde transformation avec le christiannisme, faisant de la r\u00e9surrection du Christ autre chose qu&rsquo;un retour d&rsquo;un individu identique vers le monde des vivants. Par les t\u00e9moignages des ap\u00f4tres, ce retour appara\u00eet comme une v\u00e9ritable m\u00e9tamorphose amenant ceux qui l&rsquo;avaient connu \u00e0 ne pas le reconna\u00eetre. La katabase intervient chez Marx par le biais de Dante, qui en fait une version travers\u00e9e d&rsquo;humour, notamment dans le rapport du po\u00e8te \u00e0 la tradition antique (Virgile).<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Pour entrer dans la science, Marx place au d\u00e9but de ses \u0153uvres des pr\u00e9faces qui exposent ce qu\u2019il va faire, et pourquoi il a choisi de le faire de cette mani\u00e8re. Et Marx, par ces propos d\u2019ouverture, nous invite \u00e0 avoir un rapport particulier, non seulement \u00e0 son texte, mais aussi au texte en g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 la science. Il probl\u00e9matise ainsi le statut de ce qu\u2019il va \u00e9noncer. Cette probl\u00e9matisation culmine dans des formules condens\u00e9es, souvent tir\u00e9es de la po\u00e9sie.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit ici de mettre en perspective ces discours introductifs avec les choix que Marx fait lui-m\u00eame ensuite (application), mais aussi avec ses \u00ab\u00a0discours de la m\u00e9thode\u00a0\u00bb (\u00e9nonciation) qu&rsquo;il am\u00e8ne parfois dans ses propres introductions, avant-propos ou pr\u00e9faces. S.S. Prawer, qui a effectu\u00e9 une analyse des plus compl\u00e8tes et cons\u00e9quentes des \u00e9vocations et usages de la litt\u00e9rature dans l\u2019\u0153uvre de Marx dans son livre <em>Karl Marx and world literature<\/em>, a relev\u00e9 six situations bien distinctes lors desquelles \u00ab\u00a0Dante appara\u00eet \u00e0 l&rsquo;esprit de Marx\u00a0\u00bb (p.420).<\/p>\n<p>Pour entrer dans la science, Marx place au d\u00e9but de ses \u0153uvres des pr\u00e9faces, qui explicitent ce qu\u2019il va faire, et pourquoi il a choisi de le faire de cette mani\u00e8re. Et Marx par ces propos d\u2019ouverture nous invite \u00e0 avoir un rapport particulier au texte, \u00e0 la science, \u00e0 ce qui est dit. Il probl\u00e9matise le statut de ce qu\u2019il va \u00e9noncer. Cette probl\u00e9matisation culmine dans des formules condens\u00e9e, souvent tir\u00e9es de la po\u00e9sie. Plusieurs avant-propos et pr\u00e9faces r\u00e9dig\u00e9es par Marx lui-m\u00eame se terminent par une citation de Dante, la plus intrigante \u00e9tant celle de l&rsquo;Avant-propos de 1859 \u00e0 la <em>Critique de l&rsquo;\u00e9conomie politique. <\/em>Comme \u00e0 la fin de sa pr\u00e9face du <em>Capital<\/em>, Marx nous fournit des indications autant sur le contenu de ce qu\u2019il va dire, que sur la mani\u00e8re dont on doit le recevoir\u00a0:<\/p>\n<p>Qui si convien lasciare ogni sospetto<br \/>\nOgni vilt\u00e0 convien che qui sia morta.<\/p>\n<p>&lt;Hier mu\u00dft du allen Zweifelmut ert\u00f6ten,<br \/>\nHier ziemt sich keine Zagheit f\u00fcrderhin.<br \/>\n(Dante, \u00ab\u00a0G\u00f6ttliche Kom\u00f6die\u00a0\u00bb)&gt;<\/p>\n<p><em>Qu&rsquo;ici l&rsquo;on bannisse tout soup\u00e7on<\/em><\/p>\n<p><em>Et qu&rsquo;en ce lieu s&rsquo;\u00e9vanouisse toute crainte.<\/em><\/p>\n<p>Par cette citation de Dante, l\u2019auteur nous intime d\u2019abandonner tout doute et de ne rien craindre pour pouvoir entrer dans la science. Or, ces paroles sont prononc\u00e9es dans <em>La Divine Com\u00e9die<\/em> \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019enfer. Certes digne d&rsquo;un bon <em>trailer<\/em>, \u00ab\u00a0Vous allez entrer en enfer\u00a0!\u00a0\u00bb, on ne peut r\u00e9duire la formule pos\u00e9e en exergue du <em>Capital<\/em> \u00e0 un effet stylistique ou rh\u00e9torique, que l&rsquo;on pourrait tout de m\u00eame, dans ce cas, consid\u00e9rer comme pr\u00e9curseur des films d&rsquo;horreurs et d&rsquo;\u00e9pouvante.<\/p>\n<p>Comme S.S. Prawer l\u2019a fait remarquer, Marx associe l&rsquo;enfer de Dante \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale, en particulier, aux manufactures<sup>1<\/sup>. S&rsquo;il observe une analogie, nous y voyons bien plus\u00a0: une r\u00e9ponse \u00e0 la question qui surgit n\u00e9cessairement de la citation de Dante situ\u00e9e \u00e0 la fin de l&rsquo;Avant-propos de 1859. Cette question n&rsquo;est autre que\u00a0: pourquoi sur le seuil de la science (en analogie \u00e0 l&rsquo;enfer) nous faut-il 1) bannir tout soup\u00e7on, 2) que \u00ab\u00a0la moindre l\u00e2chet\u00e9 soit morte\u00a0\u00bb<sup>2<\/sup>\u00a0? C&rsquo;est bien que l&rsquo;horreur du monde moderne est face \u00e0 nos yeux, et par cons\u00e9quent, qu&rsquo;aller sur le chemin de la science, c&rsquo;est ne pas d\u00e9tourner les yeux de cette horreur. En d&rsquo;autres termes, l&rsquo;analogie entre <em>enfer<\/em> et <em>monde moderne<\/em> d&rsquo;une part, entre <em>enfer<\/em> et <em>science<\/em> d&rsquo;autre part, nous sugg\u00e8re une identit\u00e9 entre le contenu de la science et celui du monde.<\/p>\n<p>En plus de cette identit\u00e9 du discours avec son contenu, nous trouvons imm\u00e9diatement une proposition \u00e9pist\u00e9mologique troublante en ce que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la science est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 qui \u00e9coute ses certitudes, \u00e0 qui est courageux, ce qui se rapproche bien plus d&rsquo;une conception socratique que d&rsquo;une conception aristot\u00e9licienne de la science<sup>3<\/sup> et rompt d\u00e9finitivement avec le solipsisme cart\u00e9sien. Formul\u00e9 succinctement\u00a0: ce n&rsquo;est pas parce que je doute que <em>je dois<\/em> (\u00e9thique) saisir le r\u00e9el, non, c&rsquo;est bien parce que j&rsquo;ai des certitudes que <em>je peux<\/em> (imp\u00e9ratif des vers) entrer dans la science. La connaissabilit\u00e9 du monde n&rsquo;est pas directement en question, c&rsquo;est l&rsquo;absence de perception de ce que fait surgir le monde dans le sujet, la certitude, qui ferme l&rsquo;acc\u00e8s au monde\/enfer\/science. Premi\u00e8re implication, le d\u00e9passement des domaines traditionnellement s\u00e9par\u00e9e en philosophie entre <em>praxis<\/em>, <em>ethos<\/em> et <em>theoria<\/em>. Les trois ne peuvent \u00eatre con\u00e7us comme s\u00e9par\u00e9s que si l&rsquo;horreur du monde n&rsquo;est pas soutenue du regard, si elle n&rsquo;est pas v\u00e9cue dans son caract\u00e8re insoutenable, lequel am\u00e8ne n\u00e9cessairement non au doute, mais \u00e0 la certitude.<\/p>\n<p>Il est manifeste que Marx ne con\u00e7oit pas d\u2019opposition comme on peut encore la trouver chez Spinoza (\u00ab\u00a0Ni rire, ni pleurer, comprendre\u00a0\u00bb) entre l\u2019horreur que le monde \u00e9veille en nous et la n\u00e9cessit\u00e9 de le comprendre. Alors qu\u2019on aurait pu s&rsquo;attendre \u00e0 une \u00ab\u00a0s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 scientifique\u00a0\u00bb, et une forme \u00ab\u00a0d&rsquo;objectivisme\u00a0\u00bb dans ses \u00e9crits<sup>4<\/sup>, nous trouvons au contraire une conception qui r\u00e9unit le rapport au monde et le rapport \u00e0 la connaissance. Il en ressort manifestement une unit\u00e9 entre trois actes\u00a0: voir\/changer\/conna\u00eetre ou alors une unit\u00e9 entre trois entit\u00e9s\u00a0: science, monde et enfer.<\/p>\n<p>Penchons-nous tout d&rsquo;abord sur l&rsquo;analyse de ce passage par S. S. Prawer\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0How characteristic of Marx that he should find what he felt to be the most adequate formulation of his own unwilligness to compromise <em>in the work of a medieval poet \u2013<\/em> a poet with whom he shared the fate of exile, but whose social experience and world-view were as far removed as any that can be imagined\u00a0\u00bb (p.301.)<\/p>\n<p>Pour Prawer, ce qui ressort de la distance qui s\u00e9pare Dante de Marx permet \u00e0 ce dernier d&rsquo;\u00e9viter que les affirmations qui pr\u00e9c\u00e8dent sur le rapport entre base mat\u00e9rielle et superstructure id\u00e9ologique ne soient prises pour un d\u00e9terminisme. En effet, alors qu&rsquo;il formule une liaison entre la base mat\u00e9rielle et les formes de conscience correspondantes, il choisit de citer un auteur qui est si \u00e9loign\u00e9 autant dans le temps, de <em>Weltanschauung<\/em>, qu&rsquo;en termes \u00ab\u00a0d&rsquo;exp\u00e9rience sociale\u00a0\u00bb, que ce qui pourrait \u00eatre compris comme un lien n\u00e9cessaire et de causalit\u00e9 entre la base mat\u00e9rielle et les formes de consciences correspondantes est vid\u00e9 de sa valeur absolue. Si nous ne pouvons que partager cette analyse de la citation, nous ne pouvons nous confiner \u00e0 l&rsquo;analyser dans la seule \u00e9conomie argumentative car elle v\u00e9hicule avec elle une conception de ce qu&rsquo;est la science et la mani\u00e8re dont nous y acc\u00e9dons qui ne peut \u00eatre rendue par l&rsquo;analyse de sa seule fonction argumentative.<\/p>\n<p>Ce qui appara\u00eet \u00e9galement donc dans cette citation, c\u2019est la dimension \u00e9thique de la conception de la d\u00e9marche scientifique telle que l&rsquo;envisage Marx, tout d&rsquo;abord parce que sur le seuil du monde\/enfer\/science, il faut r\u00e9pondre \u00e0 deux injonctions, tel que la forme injonctive des vers l&rsquo;implique<sup>5<\/sup>\u00a0: il faut \u00eatre s\u00fbr de soi et courageux. Si nous trouvons bien le courage dans les vertus antiques, l\u2019assurance de soi, elle, \u2026 semble \u00eatre en porte \u00e0 faux avec la temp\u00e9rance aristot\u00e9licienne, faisant toujours courir le risque de l\u2019hybris.<\/p>\n<p><em>Segui il tuo corso, e lascia dir le genti !<\/em><\/p>\n<p>Le cas de la citation des vers de Dante dans la fin de la premi\u00e8re Pr\u00e9face (1867) du <em>Capital<\/em> est un peu particulier. Dante demande \u00e0 Virgile au seuil de l&rsquo;enfer de ne pas rester sur place, de le suivre. Cette citation est renvers\u00e9e par Marx. En renversant la citation (Vien retro a me\/Segui il tuo corso), Marx se pr\u00e9sente comme un Dante-sans-Virgile (p.338). L\u2019aspect conqu\u00e9rant du scientifique partant \u00e0 la recherche sur un \u00ab\u00a0nouveau continent\u00a0\u00bb (Althusser), semble d\u2019embl\u00e9e placer la recherche scientifique sur un terrain <em>\u00e9thique <\/em>entendu comme rapport \u00e0 soi-m\u00eame et sa volont\u00e9.<\/p>\n<p>Pour Prawer, cette citation montre l&rsquo;usage <em>analogique <\/em>que fait Marx des grands \u00e9crivains\u00a0: \u00ab\u00a0The great writers, then, yeld types, models, anticipations. Their works are also for the Marx of the <em>Capital <\/em>I, a welcome storhouse of <em>analogies\u00a0<\/em>\u00bb (p. 337). Ceci vaut pour la mani\u00e8re dont Dante use de la m\u00e9taphore p\u00e9cuniaire (p.338, MEW 23, 117-118), mais surtout pour la citation de la fin de l&rsquo;Avant-propos. Dante demande \u00e0 Virgile au seuil de l&rsquo;enfer de ne pas rester sur place, de le suivre. En renversant la citation (Vien retro a me\/Segui il tuo corso), Marx explicite qu&rsquo;il n&rsquo;a, lui, personne \u00e0 suivre, qu&rsquo;il est un Dante-sans-Virgile (p.338). \u00ab\u00a0Suis ton chemin\u00a0\u00bb, et non plus \u00ab\u00a0Suis-moi\u00a0\u00bb correspond en fait \u00e0 ce chemin de la science qui r\u00e9pond \u00e0 la m\u00eame n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas rester sur place, fixe, dans un \u00ab\u00a0sommeil dogmatique\u00a0\u00bb pour reprendre Kant, mais en plus de cela, qui n&rsquo;a <em>personne ni \u00e0 \u00e9couter, ni \u00e0 suivre<\/em>. Aller sur le chemin de la science c&rsquo;est, en ce sens, avancer seul. Pourtant, c&rsquo;est exactement l&rsquo;inverse qu&rsquo;il faut comprendre\u00a0: aller sur le chemin de la science, c&rsquo;est aller sur le chemin du dialogue, mais pour ce faire, il ne faut pas c\u00e9der \u00e0 la tentation de juger sans comprendre, de lire sans \u00e9valuer critiquement ce qui est lu, autrement dit, cette \u00e9coute-qui-fait-suivre n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un rapport \u00e0 ce qui est dit qui se rapproche du chant des sir\u00e8nes d&rsquo;Ulysse (Adorno, etc.). Donc Marx rel\u00e8ve ici diff\u00e9rentes mani\u00e8res de recevoir ce qui est dit ou \u00e9crit et explique que seule une permet de comprendre.<\/p>\n<p>Prawer observe que Marx associe l&rsquo;enfer de Dante \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sociale, en particulier, aux manufactures (s&rsquo;appuyant sur MEW 23, p.261)\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230;the hell of Dante&rsquo;s <em>Inferno <\/em>holds horrors analogous to those in the modern world\u00a0\u00bb (p.339). S&rsquo;il observe une analogie, nous y voyons bien plus\u00a0: une r\u00e9ponse \u00e0 la question qui surgit n\u00e9cessairement de la citation de Dante \u00e0 la fin de l&rsquo;Avant-propos de 1859. Cette question n&rsquo;est autre que\u00a0: pourquoi sur le seuil de la science (en analogie \u00e0 l&rsquo;Enfer) nous faut-il 1) bannir tout soup\u00e7on, 2) que \u00ab\u00a0la moindre l\u00e2chet\u00e9 soit morte\u00a0\u00bb (p.65, Ed. Sociales)\u00a0? C&rsquo;est bien que l&rsquo;horreur du monde moderne est face \u00e0 nos yeux, et par cons\u00e9quent, qu&rsquo;aller sur le chemin de la science, c&rsquo;est ne pas d\u00e9tourner les yeux de cette horreur. En d&rsquo;autres termes, l&rsquo;analogie entre enfer et monde moderne d&rsquo;une part, entre enfer et science d&rsquo;autre part, nous montre une identit\u00e9 entre le contenu de la science et celui du monde. Affinons encore notre analyse.<\/p>\n<p>Il serait malheureux de manquer la dimension \u00e9thique de la conception de la d\u00e9marche scientifique telle que l&rsquo;envisage Marx, tout d&rsquo;abord parce que sur le seuil du monde\/enfer\/science, il faut r\u00e9pondre \u00e0 deux injonctions, tel que la forme injonctive des vers l&rsquo;implique (dans la traduction fran\u00e7aise du moins, car si le terme italien correspond \u00e0 \u00ab\u00a0il convient de&#8230;\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0si convien\u00a0\u00bb, il n&rsquo;est pas abusif de l&rsquo;avoir traduit par \u00ab\u00a0il faut\u00a0\u00bb en fran\u00e7ais, pas dans la derni\u00e8re traduction d&rsquo;ailleurs).<\/p>\n<p>Plus profond\u00e9ment encore, puisque pour prendre ce chemin, il faut \u00eatre <em>courageux<\/em>. Plus surprenant, et d&rsquo;une importance capitale pour notre pr\u00e9sente \u00e9tude, est que \u00ab\u00a0tout soup\u00e7on\u00a0\u00bb ait \u00e0 \u00eatre banni avant d&rsquo;entrer dans la science\/le monde\/l&rsquo;enfer. La premi\u00e8re chose que nous pouvons affirmer est que nous nous trouvons ici face \u00e0 une conception antagoniste de la m\u00e9thode du doute radical cart\u00e9sien. Formul\u00e9 succinctement\u00a0: ce n&rsquo;est pas parce que je doute que <em>je dois<\/em> (\u00e9thique) saisir le r\u00e9el, non, c&rsquo;est bien parce que j&rsquo;ai des certitudes que <em>je peux<\/em> (imp\u00e9ratif des vers) entrer dans la science. La connaissabilit\u00e9 du monde n&rsquo;est pas en question, c&rsquo;est l&rsquo;absence de perception de ce que fait surgir le monde dans le sujet, la certitude, qui ferme l&rsquo;acc\u00e8s au monde\/enfer\/science.<\/p>\n<p>Digne d&rsquo;un bon <em>trailer<\/em>, \u00ab\u00a0Vous allez entrer en enfer\u00a0\u00bb, ces formules ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 un effet stylistique ou rh\u00e9torique, que l&rsquo;on pourrait tout de m\u00eame, dans ce cas, consid\u00e9rer comme pr\u00e9curseurs des films d&rsquo;horreurs et d&rsquo;\u00e9pouvante. Il en ressort bien plut\u00f4t une proposition \u00e9pist\u00e9mologique troublante, d&rsquo;une part en ce que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la science est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 qui \u00e9coute ses certitudes, \u00e0 qui est courageux, ce qui se rapproche bien plus d&rsquo;une conception platonicienne, ou du moins socratique, que d&rsquo;une conception aristot\u00e9licienne de la science<sup>6<\/sup>, et d&rsquo;autre part en ce toutes ces formulations ont une seule et m\u00eame implication\u00a0: le d\u00e9passement des domaines traditionnellement s\u00e9par\u00e9e en philosophie entre <em>praxis<\/em>, <em>ethos<\/em> et th\u00e9orie. Les trois ne peuvent \u00eatre con\u00e7us comme s\u00e9par\u00e9s que si l&rsquo;horreur du monde n&rsquo;est pas soutenue du regard, si elle n&rsquo;est pas v\u00e9cue dans son caract\u00e8re insoutenable, lequel am\u00e8ne n\u00e9cessairement non au doute, mais \u00e0 la certitude.<\/p>\n<p>Celui qui est en recherche (scientifique) ne doit avoir <em>personne ni \u00e0 \u00e9couter, ni \u00e0 suivre<\/em>. Aller sur le chemin de la science c&rsquo;est, en ce sens, avancer seul. Pourtant, la citation de l&rsquo;Introduction de 1859 suit l\u2019injonction \u00e0 ce que lui soit faites des critiques \u00ab\u00a0vraiment scientifiques\u00a0\u00bb, opposant cette ouverture aux jugements critiques son intransigeance vis-\u00e0-vis des \u00ab\u00a0pr\u00e9jug\u00e9s\u00a0\u00bb (on aper\u00e7oit ici une influence de l\u2019<em>Aufkl\u00e4rung<\/em>). Cette ouverture \u00e0 la critique scientifique montre bien en quoi aller sur le chemin de la science, c&rsquo;est prendre le chemin du dialogue. Mais pour ce faire, il ne faut pas c\u00e9der \u00e0 la tentation de juger sans comprendre, de lire sans \u00e9valuer critiquement ce qui est lu. Autrement dit, cette \u00e9coute-qui-fait-suivre n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un rapport \u00e0 ce qui est dit qui se rapproche du chant des sir\u00e8nes d&rsquo;Ulysse (Adorno, etc.). Donc Marx rel\u00e8ve ici diff\u00e9rentes mani\u00e8res de recevoir ce qui est dit ou \u00e9crit et explicite que <em>seule une <\/em>permet de comprendre.<\/p>\n<p>C\u2019est ce que sugg\u00e8re Michael Heinrich dans son analyse de ce passage du <em>Capital\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Sans un &lsquo;comprendre&rsquo; qui ne craint pas ses r\u00e9sultats quels qu&rsquo;ils soient, une v\u00e9ritable critique est tout bonnement impossible\u00a0\u00bb<sup>7<\/sup>. En le resituant dans l&rsquo;\u00e9conomie argumentative de la Pr\u00e9face du <em>Capital<\/em>, Michael Heinrich rel\u00e8ve trois points centraux\u00a0: 1) Que \u00ab\u00a0Tout jugement inspir\u00e9 par une critique scientifique\u00a0\u00bb sera le bienvenu expose une d\u00e9marche dialogique 2) de ne pas le croire sur parole (<em>attitude<\/em> impliqu\u00e9 par la d\u00e9marche dialogique) 3) ne pas faire de concession aux pr\u00e9jug\u00e9s de l&rsquo;\u00ab\u00a0opinion publique\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0classes dominantes\u00a0\u00bb. Cette fois, plus qu&rsquo;une unit\u00e9 des trois actes (voir\/changer\/conna\u00eetre), c&rsquo;est la nature dialogique de la construction de la connaissance scientifique qui ressort comme centrale.<\/p>\n<p>Mais on voit ainsi que ce que nous devons comprendre par \u00ab\u00a0scientifique\u00a0\u00bb comporte une d\u00e9finition bien pr\u00e9cise\u00a0: des \u00ab\u00a0affirmations \u2026 <em>justifi\u00e9es<\/em> de mani\u00e8re compr\u00e9hensible par autrui et par l\u00e0-m\u00eame critiquables\u00a0\u00bb<sup>8<\/sup>.<\/p>\n<p>Ces observations nous am\u00e8nent n\u00e9cessairement \u00e0 d\u00e9velopper la question de l&rsquo;\u00e9thique chez Marx\u00a0: s&rsquo;il refuse de partir de l&rsquo;indignation (suivant Spinoza \u00ab\u00a0Ni rire, ni pleurer, comprendre\u00a0\u00bb) on aurait pu s&rsquo;attendre \u00e0 une \u00ab\u00a0s\u00e9renit\u00e9 scientifique\u00a0\u00bb, et une forme \u00ab\u00a0d&rsquo;objectivisme\u00a0\u00bb dans ses \u00e9crits, or ce n&rsquo;est pas le cas (Denis Collin, p.192).<\/p>\n<p>Ce qui ressort donc c&rsquo;est l&rsquo;unit\u00e9 des actes\u00a0: voir\/changer\/conna\u00eetre. C&rsquo;est la red\u00e9finition radicale de la sensibilit\u00e9 qui est ici \u00e0 prendre en compte, autant sa fonction \u00e9pist\u00e9mologique, que sa forme<\/p>\n<p>Pour Michael Heinrich, dans <em>Comment lire le Capital de Marx\u00a0?<\/em>, la citation d\u00e9tourn\u00e9e du <em>Capital <\/em>\u00ab\u00a0fait \u00e9cho\u00a0\u00bb \u00e0 celle de l&rsquo;Avant-propos dans la mesure o\u00f9 les deux signifient que \u00ab\u00a0Sans un &lsquo;comprendre&rsquo; qui ne craint pas ses r\u00e9sultats quels qu&rsquo;ils soient, une v\u00e9ritable critique est tout bonnement impossible\u00a0\u00bb (p.41-42). En le resituant dans l&rsquo;\u00e9conomie argumentative de la Pr\u00e9face du <em>Capital<\/em>, il rel\u00e8ve trois points centraux\u00a0: 1) Que \u00ab\u00a0Tout jugement inspir\u00e9 par une critique scientifique\u00a0\u00bb sera le bienvenu expose une d\u00e9marche dialogique 2) de ne pas le croire sur parole (<em>attitude<\/em> impliqu\u00e9 par la d\u00e9marche dialogique) 3) ne pas faire de concession aux pr\u00e9jug\u00e9s de l&rsquo;\u00ab\u00a0opinion publique\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0classes dominantes\u00a0\u00bb. Cette fois, plus qu&rsquo;une unit\u00e9 des trois actes, c&rsquo;est la nature dialogique de la construction de la connaissance scientifique qui ressort comme centrale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>I.J.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1(s&rsquo;appuyant sur MEW 23, p.261)\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230;the hell of Dante&rsquo;s <em>Inferno <\/em>holds horrors analogous to those in the modern world\u00a0\u00bb (p.339)<\/p>\n<p>2 (p.65, Ed. Sociales)<\/p>\n<p>3Comme le d\u00e9fend, et avec grande justesse Denis Collin dans <em>La th\u00e9orie de la connaissance chez Marx. <\/em><\/p>\n<p>4Denis Collin, p.192<\/p>\n<p>5Dans la traduction fran\u00e7aise du moins, car si le terme italien correspond \u00e0 \u00ab\u00a0il convient de&#8230;\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0si convien\u00a0\u00bb, il n&rsquo;est pas abusif de l&rsquo;avoir traduit par \u00ab\u00a0il faut\u00a0\u00bb en fran\u00e7ais, ou par un imp\u00e9ratif \u00ab\u00a0Qu&rsquo;ici l&rsquo;on bannisse\u2026\/ qu&rsquo;en ce lieu s&rsquo;\u00e9vanouisse\u00a0\u00bb). Cette dimension \u00e9thique du projet marxien, Maximilien Rubel l&rsquo;avait bien identifi\u00e9e.<\/p>\n<p>6Comme le d\u00e9fend, et avec grande justesse Denis Collin dans <em>La th\u00e9orie de la connaissance chez Marx. <\/em><\/p>\n<p>7 (p.41-42)<\/p>\n<p>8Heinrich, p.14.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La fonction de la katabase chez Marx. Observations sur Dante, l&rsquo;\u00e9thique et l&rsquo;enfer Moment cl\u00e9 du passage du monde des vivants aux enfers, avec des demi-dieux pouvant revenir, la katabase antique subit une profonde transformation avec le christiannisme, faisant de &hellip; <a href=\"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2068\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":14481,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[19,20,32],"tags":[],"class_list":["post-2068","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-marx","category-michael-heinrich","category-theorie-marxiste"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2068","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/14481"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2068"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2068\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2070,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2068\/revisions\/2070"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2068"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2068"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2068"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}