{"id":2138,"date":"2020-10-27T13:11:10","date_gmt":"2020-10-27T12:11:10","guid":{"rendered":"http:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2138"},"modified":"2020-10-27T13:11:10","modified_gmt":"2020-10-27T12:11:10","slug":"le-capital-aujourdhui-mattick-1967","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2138","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le Capital\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui (Mattick, 1967)"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/bataillesocialiste.files.wordpress.com\/2010\/12\/marxologie1967.jpg\" alt=\"https:\/\/bataillesocialiste.files.wordpress.com\/2010\/12\/marxologie1967.jpg\" \/>D\u00e9but d\u2019un article de <a href=\"https:\/\/bataillesocialiste.wordpress.com\/biographies\/mattick-1904-1981\/\">Paul Mattick<\/a> paru dans <em>\u00c9conomies et Soci\u00e9t\u00e9s<\/em>, S\u00e9rie S,\u00a0 <a href=\"https:\/\/bataillesocialiste.wordpress.com\/revues\/etudes-de-marxologie-1959-1994\/\">\u00c9tudes de Marxologie<\/a>, N\u00b0 11 (Institut de science \u00e9conomique appliqu\u00e9e,\u00a0 juin 1967, pages 49 \u00e0 67).<\/p>\n<p>En \u00e9crivant <em>Le Capital<\/em>, Marx se proposait \u00ab de d\u00e9voiler la loi \u00e9conomique du mouvement de la soci\u00e9t\u00e9 moderne \u00bb (1). Le centenaire du <em>Capital<\/em> offre une excellente occasion de juger la validit\u00e9 ou la non-validit\u00e9 de la loi hypoth\u00e9tique formul\u00e9e par Marx quant \u00e0 l\u2019origine l\u2019existence, l\u2019\u00e9panouissement et la mort du syst\u00e8me capitaliste. Aujourd\u2019hui comme autrefois, sa justesse est encore controvers\u00e9e.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On ne saurait s\u2019en \u00e9tonner, car on ne peut pas s\u2019attendre \u00e0 ce qu\u2019elle soit accept\u00e9e par ceux qui voient dans le capitalisme \u00ab\u00a0non une phase transitoire du progr\u00e8s historique, mais bien une forme absolue et d\u00e9finitive de la production sociale \u00bb (2). L\u2019\u00e9tude objective de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, Marx ne pouvait la concevoir que sous l\u2019angle de l\u2019opposition et de la critique : c\u2019est-\u00e0-dire du point de vue de la classe sociale qui n\u2019a rien \u00e0 redouter, qui a tout \u00e0 gagner de la dissolution du syst\u00e8me capitaliste. De m\u00eame que l\u2019\u00e9conomie bourgeoise en tant que telle claironna l\u2019effondrement de la f\u00e9odalit\u00e9 et l\u2019accession de la classe des capitalistes au rang de classe dirigeante, de m\u00eame son programme critique r\u00e9v\u00e9lait la loi immanente du d\u00e9veloppement du capitalisme et de sa marche vers l\u2019issue fatale. Les critiques du capitalisme pouvaient pr\u00e9tendre \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 scientifique ; ses d\u00e9fenseurs ne le pouvaient pas. Sans aucun doute, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 c\u00e8ne objectivit\u00e9 rigoureuse que <em>Le Capital<\/em> a remu\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste tout au long d\u2019un si\u00e8cle, et demeure \u00e0 ce jour la th\u00e9orie \u00e9conomique la plus ardemment discut\u00e9e. Tandis que les \u0153uvres de l\u2019\u00e9cole classique sont sans exception rel\u00e9gu\u00e9es dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e \u00e9conomique, <em>Le Capital<\/em> a gard\u00e9 toute son actualit\u00e9.<\/p>\n<p>Fait encore plus marquant, aucun trait\u00e9 critique comparable n\u2019a vu le jour. Non que les disciples de Marx aient manqu\u00e9 de talent: mais Marx avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9puis\u00e9 le champ de la critique \u00e9conomique; et quoi qu\u2019on ait \u00e0 dire sur les changements du capitalisme, on n\u2019a rien ajout\u00e9 d\u2019essentiel \u00e0 son mod\u00e8le abstrait du capitalisme et de son d\u00e9veloppement. Les marxistes s\u2019en sont tenus \u00e0 des probl\u00e8mes marginaux, \u00e0 des changements notables dans l\u2019un ou l\u2019autre secteur de la structure th\u00e9orique, rev\u00eatant la vieille th\u00e9orie d\u2019un costume empirique nouveau.<\/p>\n<p>A la v\u00e9rit\u00e9, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la r\u00e9alit\u00e9 mouvante du capitalisme a suscit\u00e9 des interpr\u00e9tations de l\u2019\u0153uvre de Marx qui souvent s\u2019\u00e9cartent de l\u2019original. Marx lui-m\u00eame n\u2019a-t-il pas insist\u00e9 sur une distinction claire entre les lois \u00e9conomiques abstraites et les conditions concr\u00e8tes, toujours changeantes, de la production capitaliste que ces lois devaient \u00e9lucider afin de rep\u00e9rer la tendance g\u00e9n\u00e9rale sous-jacente ? Cependant, \u00e0 certains moments, la r\u00e9alit\u00e9 parut contredire la th\u00e9orie, et l\u2019on s\u2019effor\u00e7a de la modifier pour l\u2019adapter au monde variable des apparences. Laissons de c\u00f4t\u00e9 ces efforts divers, puisqu\u2019ils ne concernent pas la question de savoir si l\u2019analyse du <em>Capital <\/em>s\u2019applique encore au capitalisme moderne.<\/p>\n<p><strong>Le probl\u00e8me de la valeur. <\/strong><\/p>\n<p>La th\u00e9orie marxienne du d\u00e9veloppement capitaliste repose sur la th\u00e9orie de la valeur-travail, que Ricardo proposait d\u00e9j\u00e0, et que Marx a pr\u00e9sent\u00e9e sous une forme plus \u00e9labor\u00e9e. Marx lui donne une assise naturelle dans le processus de production mat\u00e9rielle, et dans l\u2019in\u00e9luctable n\u00e9cessit\u00e9 de distribuer le travail social selon des proportions d\u00e9finies, pour assurer l\u2019existence et la reproduction de la vie sociale. Il n\u2019est pas de soci\u00e9t\u00e9 qui \u00e9chappe \u00e0 cette contrainte, dit-il, ce qui peut changer, \u00a0\u00bb dans des circonstances historiques diff\u00e9rentes, c\u2019est seulement la<em> forme<\/em> [\u2026] sous laquelle s\u2019imposent ces r\u00e9partitions proportionnelles du travail \u00bb (3).Cette forme, dans le capitalisme, \u00ab o\u00f9 les interrelations du travail social se manifestent dans l\u2019\u00e9change priv\u00e9 des produits individuels du travail, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la valeur d\u2019\u00e9change de ces produits \u00bb (4). Marx a donc vu dans la loi de la\u00a0valeur la forme<em> indirecte<\/em> d\u2019organisation sociale dans une soci\u00e9t\u00e9 productrice de marchandises. La valeur d\u2019une marchandise consiste en temps de travail socialement n\u00e9cessaire \u2014 coagul\u00e9. La force de travail est elle aussi une marchandise, et poss\u00e8de \u00e0 ce titre une valeur d\u2019usage et une valeur d\u2019\u00e9change. C\u2019est cette double nature de la force de travail qui cache et tout aussi bien explique l\u2019exploitation du travail par le capital. L\u2019acheteur de force de travail paie sa valeur d\u2019\u00e9change, mais re\u00e7oit sa valeur d\u2019usage; laquelle est en mesure de produire une plus-value, qui d\u00e9passe sa propre valeur d\u2019\u00e9change. Les meilleurs points du <em>Capital<\/em>, \u00e9crit Marx \u00e0 Engels, \u00a0\u00bb sont 1\u00b0 le double caract\u00e8re du travail, selon qu\u2019il s\u2019exprime en valeur d\u2019usage ou en valeur d\u2019\u00e9change (toute la compr\u00e9hension des faits en d\u00e9pend); et 2\u00b0 l\u2019analyse de la\u00a0value ind\u00e9pendamment de ses formes particuli\u00e8res de profit, d\u2019int\u00e9r\u00eat, de rente fonci\u00e8re, etc. \u00a0\u00bb (5) Tandis que le double caract\u00e8re de la force de travail fait de la production capitaliste une production de plus-value, on aper\u00e7oit, \u00e0 ne consid\u00e9rer que c\u00e8ne derni\u00e8re, un rapport social fondamental ; que la plus-value soit r\u00e9partie en diverses cat\u00e9gories, selon divers modes d\u2019appropriation, c\u2019est une circonstance qui ne fait gu\u00e8re que masquer ce rapport.<\/p>\n<p>Vu ce double caract\u00e8re de la production de valeurs, l\u2019allocation n\u00e9cessaire du travail dans le capitalisme ne co\u00efncide pas avec la r\u00e9partition du travail dans les proportions requises qui peuvent pr\u00e9valoir dans d\u2019autres formes de la production sociale. Le capital a modifi\u00e9 cette n\u00e9cessit\u00e9 sociale : ce n\u2019est pas la production comme telle, c\u2019est la production de plus-value et de valeur d\u2019\u00e9change qui motive la production capitaliste. Il y a une n\u00e9cessit\u00e9 mat\u00e9rielle de r\u00e9partir le travail, mais elle s\u2019impose ici dans l\u2019\u00e9change et dans les aspects qu\u2019il fait prendre \u00e0 la production; c\u2019est un ph\u00e9nom\u00e8ne qui \u00e9chappe aux regards des producteurs gr\u00e2ce aux m\u00e9canismes du march\u00e9. Dans ces conditions, la loi capitaliste de la valeur \u00ab l\u2019emporte de haute lutte comme loi naturelle r\u00e9gulatrice, de m\u00eame que la loi de la pesanteur se fait sentir \u00e0 n\u2019importe qui lorsque s\u2019\u00e9croule sur sa t\u00eate\u00a0\u00bb (6). Il s\u2019ensuit que si le travail se distribue conform\u00e9ment au processus de production capitaliste, cette distribution n\u2019a lieu que dans \u00ab\u00a0la confusion de ses fluctuations accidentelles\u00a0\u00bb et \u00e0 travers les crises \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>En fondant sa th\u00e9orie du d\u00e9veloppement capitaliste sur la th\u00e9orie de la valeur-travail, Marx restait conscient du fait que les marchandises ne s\u2019\u00e9changent pas selon leur valeur. Cette \u00ab\u00a0contradiction\u00a0\u00bb, que les th\u00e9ories antimarxiennes ne se firent pas faute d\u2019exploiter, Marx la r\u00e9solut pour son compte en se r\u00e9f\u00e9rant au m\u00e9canisme du march\u00e9 concurrentiel, qui transforme les valeurs en prix de production, autour desquels oscillent les prix effectifs de march\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, il n\u2019existe aucun moyen de d\u00e9couvrir le prix d\u2019une marchandise dans sa valeur, ou, inversement, de sa valeur dans son prix. Le concept de valeur n\u2019a aucun lien direct avec les rapports de prix; il faut le relier au mouvement de tous les prix dans le changement incessant de la productivit\u00e9 du travail, eu \u00e9gard au capital total. La controverse sur la transformation prix-valeur s\u2019est apais\u00e9e. On ne doute plus qu\u2019il soit \u00a0\u00bb possible de construire un mod\u00e8le \u00e9conomique o\u00f9 la th\u00e9orie de la valeur-travail se pr\u00e9sente comme un syst\u00e8me de distribution, mais dans lequel les marchandises ne s\u2019\u00e9changent pas selon la proportion de travail qui a servi \u00e0 produire chacune d\u2019elles \u00bb (7).<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le du d\u00e9veloppement capitaliste, fond\u00e9 sur la valeur, est un moyen m\u00e9thodologique con\u00e7u pour \u00ab saisir ses relations int\u00e9rieures \u00bb, qu\u2019on ne saurait observer dans la r\u00e9alit\u00e9. Tout mod\u00e8le est une version simplifi\u00e9e d\u2019une situation, d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne dont la complexit\u00e9 d\u00e9fie l\u2019analyse ; mais pour donner des r\u00e9sultats valables, le mod\u00e8le doit garder contact avec les ph\u00e9nom\u00e8nes compliqu\u00e9s qu\u2019il sert \u00e0 examiner. Ainsi, le concept de valeur \u00e9tait-il n\u00e9cessaire \u00e0 Marx pour comprendre la dynamique de la production capitaliste. Si l\u2019abstraction ne co\u00efncidait pas trait pour trait avec la r\u00e9alit\u00e9, elle n\u2019en \u00e9tait pas moins tir\u00e9e des rapports r\u00e9els. Et, dit Marx, quand bien m\u00eame <em>Le Capital<\/em> n\u2019aurait pas contenu de chapitre sur la valeur, \u00ab l\u2019analyse que j\u2019ai donn\u00e9e du rapport r\u00e9el contient la preuve et d\u00e9monstration des rapports de valeur r\u00e9els. Tout ce palabre sur la n\u00e9cessit\u00e9 de prouver le concept de valeur vient d\u2019une ignorance totale, et du sujet trait\u00e9, et de la m\u00e9thode scientifique dans ce livre \u00bb (8).<\/p>\n<p>Cette analyse de la formation du capital au point de vue de la valeur se fonde sur \u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9 comme un tout\u00a0\u00bb. Le monde est consid\u00e9r\u00e9 comme une seule nation dans laquelle la production capitaliste domine partout, et ceci \u00a0\u00bb afin d\u2019examiner le sujet\u2026 dans son int\u00e9grit\u00e9, libre de toutes circonstances secondaires \u00bb (9). On suppose que toutes les marchandises s\u2019\u00e9changent \u00e0 leur valeur, parce que la somme de tous les prix \u00e9quivaut \u00e0 la valeur totale, du moment que l\u2019on tient \u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9 pour un tout\u00a0\u00bb. Dans ce syst\u00e8me abstrait et ferm\u00e9, il n\u2019existe que le capital et le travail, la valeur et la plus-value, et l\u2019expansion du capital au travers de la plus-value.<\/p>\n<p><strong>Le mod\u00e8le de l\u2019accumulation du capital.<\/strong><\/p>\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, le d\u00e9veloppement social est fond\u00e9 selon Marx sur l\u2019accroissement des forces productives du travail social. Dans le capitalisme, l\u2019accroissement de la productivit\u00e9 va de pair avec le d\u00e9clin de la valeur des marchandises, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il faut pour les produire un temps de travail r\u00e9duit. Or, l\u2019on peut d\u00e9sormais produire plus de marchandises en un temps donn\u00e9. Comme elle recouvre une plus grande masse de valeur d\u2019usage, la quantit\u00e9 de valeur d\u2019\u00e9change augmente elle aussi, ce qui donne \u00e0 l\u2019expansion de la production mat\u00e9rielle le caract\u00e8re d\u2019une expansion de la valeur. Il n\u2019en est pas moins vrai que, par suite de la productivit\u00e9 accrue du travail, une quantit\u00e9 donn\u00e9e de valeur d\u2019usage contient une quantit\u00e9 plus petite de valeur d\u2019\u00e9change. Ce mouvement double et divergent de la valeur des marchandises est sous-jacent dans l\u2019analyse marxienne de la production capitaliste sous le rapport de la valeur. La productivit\u00e9 accrue rend possible et en m\u00eame temps exprime l\u2019accumulation du capital, que Marx consid\u00e8re du point de vue de la valeur d\u2019usage aussi bien que de la valeur d\u2019\u00e9change. \u00ab La composition du capital, \u00e9crit-il, se pr\u00e9sente \u00e0 un double point de vue. Sous le rapport de la valeur, elle est d\u00e9termin\u00e9e par la proportion suivant laquelle le capital se d\u00e9compose en partie constante (la valeur des moyens de production) et parue variable (la valeur de la force de travail, la somme des salaires). Sous le rapport de sa mati\u00e8re, telle qu\u2019elle fonctionne dans le proc\u00e8s de production et en force de travail agissante, et sa composition est d\u00e9termin\u00e9e par la proportion qu\u2019il y a entre la masse des moyens de production employ\u00e9s et la quantit\u00e9 de travail n\u00e9cessaire pour les mettre en \u0153uvre. La premi\u00e8re composition du capital est la composition-valeur, la deuxi\u00e8me la composition technique. Enfin, pour exprimer le lien intime qu\u2019il y a entre l\u2019une et l\u2019autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu\u2019elle d\u00e9pend de sa composition technique, et que, par cons\u00e9quent, les changements survenus dans celle-ci se r\u00e9fl\u00e9chissent dans celle-l\u00e0 \u00a0\u00bb (10).<\/p>\n<p>Parce que la nature mat\u00e9rielle de la production d\u00e9termine les investissements tant en travail qu\u2019en capital, la composition organique du capital diff\u00e8re dans les diff\u00e9rentes branches de la production. Dans le syst\u00e8me clos de Marx, la moyenne des compositions des capitaux individuels donne la moyenne du capital total dans n\u2019importe quelle branche de la production; et la moyenne des moyennes de toutes les branches donne la composition du capital social dans sa totalit\u00e9. C\u2019est sur cette moyenne que Marx raisonne en traitant de la loi g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019accumulation du capital.<\/p>\n<p>L\u2019accumulation modifie la composition organique du capital. Elle est \u00ab haute \u00bb quand le capital constant est plus grand que le capital variable, et \u00ab basse \u00bb dans le cas contraire. Accro\u00eetre la productivit\u00e9 du travail, c\u2019est produire plus avec moins de travail ; l\u2019accro\u00eetre par voie d\u2019accumulation suppose une augmentation du capital constant relativement plus rapide que celle du capital variable, quoique tous deux augmentent dans l\u2019absolu. Le capital nouvellement ajout\u00e9 attire des travailleurs de moins en moins nombreux proportionnellement \u00e0 sa grandeur; et le capital reproduit qui subit les effets de la composition modifi\u00e9e expulse les travailleurs, autrefois attach\u00e9s \u00e0 lui, en nombre de plus en plus grand. C\u2019est pourquoi, dit Marx, \u00ab une progression acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e du capital total, acc\u00e9l\u00e9ration en progression croissante, est exig\u00e9e pour absorber un nombre croissant d\u2019ouvriers, ou m\u00eame pour continuer \u00e0 employer ceux qui travaillent d\u00e9j\u00e0, compte tenu de la m\u00e9tamorphose permanente de l\u2019ancien capital. A son tour, cette accumulation et centralisation croissante devient la source de nouveaux changements dans la composition du capital, ou d\u2019une diminution encore acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de sa partie variable, compar\u00e9e \u00e0 la partie constante\u00a0\u00bb (11).<\/p>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 que seul le travail, ou capital variable, produit de la plus-value, et que le taux du profit se mesure \u00e0 la totalit\u00e9 des investissements, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la combinaison des capitaux variable et constant, ce taux de profit d\u00e9clinerait, n\u2019\u00e9tait que la composition organique du capital augmente, et avec elle le taux de plus-value, gr\u00e2ce \u00e0 la productivit\u00e9 accrue du travail. Quoi qu\u2019il en soit, pour <em>illustrer<\/em> la tendance cach\u00e9e du taux de profit vers sa chute, Marx imagine un capital qui se d\u00e9veloppe gr\u00e2ce \u00e0 un taux constant de plus-value, hypoth\u00e8se toute irr\u00e9elle sans doute, mais qui montre la baisse du taux de profit \u00e0 mesure que s\u2019\u00e9l\u00e8ve la composition organique du capital.<\/p>\n<p>Il se peut que le capital s\u2019accumule tout en gardant un taux de profit \u00e9gal: il suffit que la valeur du capital variable et celle du capital constant augmente au m\u00eame rythme. Ce serait toutefois supposer que le capital se forme sans que la productivit\u00e9 du travail augmente : les faits sont l\u00e0 pour d\u00e9montrer au contraire que le capitalisme se d\u00e9veloppe, et se signale par un immense progr\u00e8s technologique. Il se peut aussi que le capital ne s\u2019accumule pas, et donc que le taux de profit ne d\u00e9cline pas. Or, un capitalisme sans accumulation ne saurait \u00eatre qu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne passager: c\u2019est un capitalisme en crise. Le d\u00e9veloppement capitaliste ne se con\u00e7oit que par accumulation. Et g\u00e9n\u00e9ralement, la formation du capital destitue de la main-d\u2019\u0153uvre, r\u00e9duisant ainsi le taux du profit, mais accroissant simultan\u00e9ment et le taux et la masse de la plus-value.<\/p>\n<p>La baisse tendancielle du taux de profit est une cons\u00e9quence th\u00e9orique de l\u2019application de la th\u00e9orie de la valeur-travail au processus de formation du capital. Quoique le taux du profit d\u00e9cline \u00e0 mesure que la composition organique du capital augmente, la masse de plus-value augmente avec la masse accrue de capital accumul\u00e9. Selon les propres termes de Marx, les m\u00eames causes \u00ab qui produisent une diminution absolue de la plus-value, et donc du profit, sur un capital donn\u00e9 et, par cons\u00e9quent, dans le pourcentage du taux de profit, produisent une augmentation de la masse absolue de la plus-value \u2014 et du profit \u2014 accapar\u00e9e par le capital total \u00bb (12). Tout cela exige que \u00ab le multiplicateur qui indique l\u2019accroissement du capital total doit \u00eatre \u00e9gal au diviseur qui indique la chute du taux de profit \u00bb (13). En d\u2019autres termes, \u00ab le capital doit augmenter plus rapidement que le taux de profit ne baisse. (\u2026) Pour que la partie variable du capital total non seulement reste absolument la m\u00eame, mais s\u2019accroisse absolument, bien que son pourcentage dans le capital total tombe, le capital total doit cro\u00eetre dans des proportions plus \u00e9lev\u00e9es que que le pourcentage du capital variable ne diminue \u00bb (14). C\u2019est le processus d\u2019accumulation lui-m\u00eame qui, dans l\u2019imm\u00e9diat, \u00f4te toute importance pratique \u00e0 la baisse tendancielle du taux de profit.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, l\u2019accumulation se caract\u00e9rise encore et toujours par:\u00a0\u00ab 1\u00b0 L\u2019accroissement du sur-travail, donc la r\u00e9duction du travail n\u00e9cessaire exig\u00e9 pour la reproduction de la force de travail ; 2\u00b0 la diminution de la force de travail (le nombre des travailleurs) employ\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ral pour mettre en mouvement un capital donn\u00e9\u00a0\u00bb (15).<\/p>\n<p>Ces occurrences s\u2019entre-d\u00e9terminent, et elles affectent le taux du profit de fa\u00e7on contraire. Tandis que le taux de la plus-value s\u2019accro\u00eet dans une direction, dans l\u2019autre on voit d\u00e9cro\u00eetre le nombre des travailleurs : \u00ab Dans la mesure o\u00f9 le d\u00e9veloppement des forces productives r\u00e9duit la partie pay\u00e9e du travail exploit\u00e9e, il augmente la plus-value en en \u00e9levant le taux; mais, dans la mesure o\u00f9 il r\u00e9duit la masse totale de travail employ\u00e9e par un certain capital, il r\u00e9duit le facteur des nombres par lesquels le taux de plus-value est multipli\u00e9 pour calculer sa masse \u00bb (16).<\/p>\n<p>Parce que \u00a0\u00bb le rapport entre le travail salari\u00e9 et le capital d\u00e9termine le caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral du mode de production capitaliste \u00bb(16bis), on peut enrayer la chute du taux de profit, sans jamais l\u2019emp\u00eacher tout \u00e0 fait. Compenser la r\u00e9duction relative du nombre des travailleurs par l\u2019exploitation intensifi\u00e9e, cela ne peut se faire ind\u00e9finiment, car il existe des limites pr\u00e9cises au-del\u00e0 desquelles le temps de travail ne saurait s\u2019\u00e9tendre, et le temps de travail n\u00e9cessaire, c\u2019est-\u00e0-dire le temps de travail incombant aux ouvriers, ne saurait se r\u00e9duire encore au profit du temps de surtravail. Allons aux extr\u00eames: le temps de travail absolu ne peut, aux plus beaux jours, d\u00e9passer vingt-quatre heures ; le temps de travail n\u00e9cessaire ne peut tomber \u00e0 z\u00e9ro. Ainsi l\u2019extraction de plus-value rencontre des limites sociales et naturelles. Quelle que soit la masse de force de travail dont dispose en r\u00e9alit\u00e9 le monde capitaliste, elle sera forc\u00e9ment, vu l\u2019accroissement toujours plus rapide du capital constant, une quantit\u00e9 en diminution relative de force de travail exploitable. Pouss\u00e9e \u00e0 son \u00ab\u00a0terme logique\u00a0\u00bb, une expansion du capital continuellement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e fera du d\u00e9clin relatif du taux de profit une chute absolue, la plus-value d\u00e9faillante perdant tout rapport avec la masse boursoufl\u00e9e du capital. Ce point une fois atteint, la r\u00e9alit\u00e9 correspondrait au <em>mod\u00e8le<\/em> de l\u2019accumulation que Marx nous propose.<\/p>\n<p>Toutefois, Marx n\u2019a jamais dit que le capitalisme succomberait par la vertu de la \u00ab\u00a0loi de la chute du taux de profit\u00a0\u00bb, et il ne s\u2019y est jamais attendu. Le mod\u00e8le abstrait de la formation du capital sert \u00e0 illustrer l\u2019effet d\u2019une productivit\u00e9 accrue sur la production et l\u2019expansion du capital. Il indique aussi pourquoi toutes les contradictions que la r\u00e9alit\u00e9 nous offre ne peuvent \u00eatre tenues pour accidents ou rem\u00e8des, mais prennent source dans la nature du capitalisme, syst\u00e8me producteur de valeur et de plus-value. Il nous\u00a0montre, avant toute consid\u00e9ration des rapports r\u00e9els du processus de production, le syst\u00e8me vuln\u00e9rable aux crises ; il fournit l\u2019outil n\u00e9cessaire pour \u00e9valuer la force et la dur\u00e9e de toute modification de d\u00e9tail que le capitalisme peut subir en cours de d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Cette hausse de la composition organique du capital, Marx la trouve \u00ab \u00e0 chaque pas confirm\u00e9e par l\u2019analyse compar\u00e9e des prix des marchandises, soit qu\u2019on compare diff\u00e9rentes \u00e9poques \u00e9conomiques chez une m\u00eame nation, soit qu\u2019on compare diff\u00e9rentes nations dans la m\u00eame \u00e9poque \u00bb (17).<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a frapp\u00e9 tous les observateurs des rapports proportionnels r\u00e9els entre le capital et le travail dans le processus de production ; loin de le nier , on l\u2019a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme le plus grand accomplissement du syst\u00e8me capitaliste. Le degr\u00e9 de la composition organique du capital \u00e0 tel ou tel moment ne nous dit rien, bien entendu, des perspectives ult\u00e9rieures de la production capitaliste. Si le taux de la plus-value est suffisant, le capital peut s\u2019accumuler tout aussi bien avec une composition haute ou basse. Un taux croissant de formation du capital d\u00e9note un taux suffisant de profit. Seul le d\u00e9clin du taux d\u2019expansion indiquerait que prend effet la tendance latente du profit \u00e0 chuter.<\/p>\n<p>L\u2019extension quantitative du capital va de pair avec un changement qualitatif de sa composition: ce processus et ses suites sont clairement d\u00e9montr\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 un mod\u00e8le qui d\u00e9peint la loi g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019accumulation capitaliste. S\u2019y trouve employ\u00e9 un concept de capital global qui n\u00e9glige la r\u00e9alit\u00e9, ses nombreux capitalistes, ses concurrences ; mais qui montre de ce fait, sous-jacent \u00e0 la lutte, d\u00e9terminant son caract\u00e8re, la chute tendancielle du taux de profit, qui exprime le d\u00e9veloppement des forces productives de la soci\u00e9t\u00e9 sous les auspices de la production capitaliste.<\/p>\n<p>Sous la pression de cette baisse tendancielle, la concurrence et le cr\u00e9dit deviennent, selon Marx, \u00ab les deux plus puissants leviers \u00bb de la concentration et de la centralisation du capital ; \u00ab la centralisation \u00e9tend et pr\u00e9cipite les changements dans la composition technique du capital, changements qui augmente sa partie constante au d\u00e9pens de sa partie variable, ou occasionnent un d\u00e9croissement dans la demande dans la demande relative du travail\u00a0\u00bb (18) Plus grande est la richesse sociale, le capital en fonction, et donc \u00ab le nombre absolu de la classe ouvri\u00e8re et la puissance productive de son travail \u00bb, plus grande est la r\u00e9serve industrielle. \u00ab Mais plus la r\u00e9serve grossit, comparativement \u00e0 l\u2019arm\u00e9e active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolid\u00e9e dont la mis\u00e8re est en raison directe du labeur impos\u00e9. Plus s\u2019accro\u00eet enfin cette couche des Lazare de la classe salari\u00e9e, plus s\u2019accro\u00eet aussi le paup\u00e9risme officiel. <em>Voil\u00e0 la loi g\u00e9n\u00e9rale, absolue, de l\u2019accumulation capitaliste<\/em> \u00bb (19). Son action, comme celle de toute loi, \u00ab est naturellement modifi\u00e9e\u00a0par des circonstances particuli\u00e8res, dont il n\u2019y a pas lieu de faire ici l\u2019analyse \u00bb (20).<\/p>\n<p><strong>Modification de la loi g\u00e9n\u00e9rale<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019analyse abstraite de la valeur a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue non pour se substituer aux r\u00e9alit\u00e9s du d\u00e9veloppement, mais pour aider \u00e0 les comprendre. S\u2019il est vrai que Marx d\u00e9couvrit, implicite et pr\u00e9visible dans les rapports de valeur qui sont ceux du capital et du travail, la potentialit\u00e9 des crises et du d\u00e9p\u00e9rissement, c\u2019est toujours la production r\u00e9elle et le processus r\u00e9el d\u2019\u00e9change que Marx et Engels prenaient en consid\u00e9ration quand ils eurent \u00e0 donner leur opinion ou \u00e0 prendre position sur l\u2019actualit\u00e9 politique et \u00e9conomique. Marx observa que la tendance g\u00e9n\u00e9rale du d\u00e9veloppement capitaliste provoquait des contre-tendances, qui contredisaient ou modifiaient les pr\u00e9dictions abstraites de la th\u00e9orie. N\u00e9anmoins, ces contre-tendances v\u00e9rifiaient la tendance g\u00e9n\u00e9rale tout en r\u00e9agissant contre elle. La baisse tendancielle du taux de profit pouvait \u00eatre neutralis\u00e9e par une accumulation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, mais cette derni\u00e8re ne faisait que reproduire le probl\u00e8me pr\u00e9c\u00e9dent et n\u00e9cessiter d\u2019autres accumulations plus fortes encore. L\u2019accumulation accro\u00eet la demande de travail ; elle la fait tomber aussi, et la rel\u00e8ve \u00e0 nouveau gr\u00e2ce \u00e0 une masse de capital en augmentation progressive. Il arrive pourtant, dans les p\u00e9riodes d\u2019accumulation rapide, que le taux de profit ne tombe pas et que la demande de travail ne d\u00e9croisse pas dans l\u2019absolu.<\/p>\n<p>Les contre-tendances dont Marx fait \u00e9tat, telles que l\u2019intensit\u00e9\u00a0 accrue de l\u2019exploitation, la d\u00e9valorisation des salaires, le meilleur march\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments constitutifs du capital constant, l\u2019augmentation du capital par actions, le commerce ext\u00e9rieur, etc., se rapportent au processus r\u00e9el de production, non au processus consid\u00e9r\u00e9 dans le mod\u00e8le fond\u00e9 sur la valeur ; mais toutes ces contre-tendances s\u2019opposent \u00e0 la chute du taux de profit en accroissant la plus-value. La loi g\u00e9n\u00e9rale n\u2019est pas supprim\u00e9e, elle est affaiblie. En outre, ce qui appara\u00eet dans la th\u00e9orie abstraite comme l\u2019issue \u00ab finale \u00bb d\u2019un d\u00e9veloppement ininterrompu se pr\u00e9sente dans les faits comme un cycle r\u00e9current, chaque cycle \u00e9tant un \u00ab condens\u00e9 \u00bb de la tendance \u00e0 l\u2019expansion du capital consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la production capitaliste selon Marx trouve sa confirmation dans les crises ; c\u2019est l\u00e0 seulement que se v\u00e9rifie, par l\u2019observation directe, l\u2019analyse abstraite sous le rapport de la valeur.<\/p>\n<p>La crise, suspension du processus d\u2019accumulation, ne peut avoir de causes physiques, puisqu\u2019elle n\u2019alt\u00e8re pas les forces productives dans leur existence mat\u00e9rielle, qu\u2019il s\u2019agisse des moyens de production ou de la force de travail. Elle n\u2019est pas motiv\u00e9e non plus par une surproduction mat\u00e9rielle du capital <em>ind\u00e9pendamment<\/em> des rapports de valeur: \u00e0 ce point de vue, le monde a \u00e9t\u00e9, il est toujours et de toute \u00e9vidence \u00ab\u00a0sous-capitalis\u00e9\u00a0\u00bb; il n\u2019existe pas assez de moyens de production pour satisfaire m\u00eame les besoins les plus \u00e9l\u00e9mentaires des populations. L\u2019alternance des p\u00e9riodes de prosp\u00e9rit\u00e9 et de d\u00e9pression ne s\u2019explique gu\u00e8re que par un changement dans les rapports proportionnels de la valeur par lequel la rentabilit\u00e9 du capital, de suffisante qu\u2019elle \u00e9tait, devient insuffisante. Le profit n\u2019\u00e9tant que la plus-value sous un autre nom, le cycle des crises s\u2019explique par la perte, puis la restauration d\u2019un taux appropri\u00e9 d\u2019exploitation. Comme, selon toute apparence, la plus-value n\u2019avait pas fait d\u00e9faut avant la d\u00e9pression (soit dans la phase ant\u00e9rieure de l\u2019accumulation), il faut constater que le processus d\u2019accumulation, en alt\u00e9rant la composition organique du capital, a conduit de lui-m\u00eame \u00e0 une p\u00e9nurie relative de plus-value, et donc \u00e0 la crise. La reprise du processus d\u2019accumulation indique alors que l\u2019on a trouv\u00e9 rem\u00e8de \u00e0 cette p\u00e9nurie, et que la plus-value est \u00e0 nouveau extraite en assez grandes quantit\u00e9s pour neutraliser les effets de la hausse de composition organique sur le taux de profit.<\/p>\n<p>La crise se pr\u00e9sente donc comme une surproduction de capital par rapport \u00e0 un taux d\u2019exploitation donn\u00e9. Les capitalistes ne peuvent conserver et augmenter leur capital si ce n\u2019est par voie d\u2019accumulation ; et ils suivent cette voie sans se soucier de la rentabilit\u00e9 du capital social global, pourtant bien n\u00e9cessaire, puisque la rentabilit\u00e9 de tous les capitaux priv\u00e9s en d\u00e9pend. Ce qu\u2019il faut pour acc\u00e9l\u00e9rer la formation du capital, ce n\u2019est pas n\u2019importe quelle quantit\u00e9 de plus-value, mais une certaine quantit\u00e9, d\u00e9termin\u00e9e par le capital existant. Cette masse de plus-value suffisante se d\u00e9finit par rapport au total de la plus-value sociale et par l\u00e0 au capital social total. Si les conditions existantes de la production ne permettent pas de produire cette masse de plus-value, aucune expansion rentable du capital ne sera possible, et, par cons\u00e9quent, aucune expansion de la production.<\/p>\n<p>Dans le monde des faits, on ne saurait dire quelle est exactement la masse de plus-value appropri\u00e9e aux fins de l\u2019expansion capitaliste. Le rapport du capital existant et de la masse de plus-value n\u00e9cessaire pour garantir une production \u00e0 plus grande \u00e9chelle ne peut se discerner au sein du march\u00e9 et des rapports de prix, si ce n\u2019est indirectement, quand ils sont signes d\u2019une expansion ou d\u2019une contraction de l\u2019\u00e9conomie. Non seulement ces informations sont indirectes, mais elles ne sont pas le moins du monde exactes, car le ralentissement ou la reprise des affaires peut s\u2019expliquer par d\u2019autres raisons que les effets d\u2019une disharmonie de la production mat\u00e9rielle et de la production de valeur. En effet, obtenir de la plus-value n\u2019est pas tout : il faut encore la r\u00e9aliser sur le march\u00e9, et la \u00ab\u00a0conversion de la plus-value en profit est d\u00e9termin\u00e9e tout autant par le processus de circulation que par le processus de production\u00a0\u00bb (21). A supposer m\u00eame que la r\u00e9alisation n\u2019offre aucune difficult\u00e9, il peut encore se faire que le capital existant souffre d\u2019une rentabilit\u00e9 mal ajust\u00e9e : il faudra r\u00e9soudre ce probl\u00e8me avant de poursuivre l\u2019accumulation.<\/p>\n<p>On ne peut pr\u00e9dire le moment o\u00f9 une crise se produira, ni l\u2019ampleur de ses ravages; mais on peut s\u2019y attendre, comme au r\u00e9sultat d\u2019un processus d\u2019accumulation qui va s\u2019acc\u00e9l\u00e9rant et qui est incapable de se \u00ab\u00a0corriger\u00a0\u00bb au point de vue de la rentabilit\u00e9 n\u00e9cessaire. Cette \u00ab correction \u00bb, c\u2019est le march\u00e9 qui l\u2019op\u00e8re, en emp\u00eachant ou en limitant la <em>r\u00e9alisation<\/em> de la plus-value des capitaux individuels: la cause en est dans la <em>production<\/em> insuffisante de plus-value par rapport au capital social global. Or, du fait que le d\u00e9clin de la rentabilit\u00e9 se produit dans la sph\u00e8re du march\u00e9, il para\u00eet n\u2019\u00eatre autre chose qu\u2019un probl\u00e8me de march\u00e9. Une fois entr\u00e9 en crise, le capitalisme n\u2019a d\u2019autre moyen de recommencer son expansion que d\u2019op\u00e9rer dans la sph\u00e8re de production des changements qui accroissent la plus-value relativement \u00e0 la valeur du capital total. Pareils changements exigent un \u00ab point de d\u00e9part \u00bb diff\u00e9rent de celui qui constitue le \u00ab point final \u00bb de la phase d\u2019expansion pr\u00e9c\u00e9dente \u2014 et qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 moment de crise. En d\u2019autres termes, le nouveau mouvement ascendant pr\u00e9suppose la crise, et tra\u00eene dans son sillage la destruction et la d\u00e9valuation du capital.<\/p>\n<p>La crise arr\u00eate la hausse de la composition organique du capital, et, par suite des faillites et d\u00e9valuations, r\u00e9duit la valeur de l\u2019\u00e9l\u00e9ment constant. En gros, cependant, la composition technique demeure intacte. La plus-value produite se rapporte \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 une moindre\u00a0valeur en capital, et c\u2019est l\u00e0 une augmentation de la rentabilit\u00e9. Sous la pression du ch\u00f4mage, les salaires peuvent \u00eatre baiss\u00e9s, le rythme du travail peut \u00eatre acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. La concurrence capitaliste, affaire de survie, impose la recherche et la mise au point des am\u00e9liorations techniques. La m\u00eame concurrence h\u00e2te aussi la concentration et la centralisation du capital, dont l\u2019effet est la rentabilit\u00e9 accrue des capitaux survivants. C\u2019est au cours de la crise, puis de la d\u00e9pression qui s\u2019ensuit, qu\u2019on am\u00e9nage les conditions de la production en vue d\u2019une rentabilit\u00e9 sup\u00e9rieure. S\u2019ils sont une r\u00e9ussite, ces am\u00e9nagements d\u00e9bouchent sur une p\u00e9riode nouvelle d\u2019expansion, \u00e0 partir d\u2019une nouvelle structure du capital. La p\u00e9riodicit\u00e9 des crises, selon Marx, n\u2019a d\u2019autre origine que la capacit\u00e9 dont le capitalisme fait preuve quand il s\u2019agit de surmonter une surproduction de capital, c\u2019est-\u00e0-dire une disproportion de la valeur du capital et de sa rentabilit\u00e9: ph\u00e9nom\u00e8ne rencontr\u00e9 dans la phase pr\u00e9c\u00e9dente.\u00a0 Toute ascension nouvelle est cependant l\u2019avant-couri\u00e8re d\u2019une crise suivante. Au XIX\u00b0 si\u00e8cle, il est de fait que les crises succ\u00e9d\u00e8rent aux crises \u00e0 des intervalles moyens d\u2019environ dix ans.<\/p>\n<p>Tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de r\u00e9sume l\u2019essentiel de la th\u00e9orie marxienne de l\u2019accumulation. <em>Le Capital <\/em>embrasse tous les aspects importants de la production capitaliste et du processus d\u2019\u00e9change; mais c\u2019est le processus d\u2019accumulation qui d\u00e9termine le caract\u00e8re du d\u00e9veloppement du capitalisme, et qui renferme les contradictions o\u00f9 se manifestent ses limites historiques. Il lui est indispensable d\u2019avancer : demeurer sur place c\u2019est r\u00e9gresser. Cesser d\u2019accumuler, c\u2019est briser et fausser toute la machine sociale qui soutient la production. Afin de garantir une production ininterrompue de plus-value, conforme au besoin continuel d\u2019accumulation, le capitalisme doit bouleverser infatigablement la sph\u00e8re de la production ; il lui faut sans rel\u00e2che \u00e9tendre son march\u00e9 afin de transformer la plus-value en capital suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Marx s\u2019int\u00e9ressait au capitalisme de son temps, fond\u00e9 sur la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019extension concurrentielle, condamn\u00e9 au progr\u00e8s par l\u2019accumulation ou \u00e0 la crise et \u00e0 la d\u00e9pression. Quand <span class=\"st\"> il parle de l\u2019auto-expansion du capital,<\/span> <span class=\"st\"> de l\u2019 \u00ab accumulation pour l\u2019accumulation \u00bb, il entend par l\u00e0 cette contrainte jamais apais\u00e9e qu\u2019exerce le besoin de valeur d\u2019\u00e9change et qui, si elle fait du capitalisme le plus productif des syst\u00e8mes sociaux qu\u2019on ait connus, en fait \u00e9galement \u00ab un obstacle au d\u00e9veloppement \u00e0 venir de la force productive du travail social\u2026 Contradictions, crises, convulsions sociales d\u00e9notent l\u2019incompatibilit\u00e9 du d\u00e9veloppement productif social et es rapports capitalistes de production. <\/span>Dans la destruction violente du capital, qui n\u2019est pas due \u00e0 des circonstances ext\u00e9rieures, mais qui est une condition de son auto-conservation, appara\u00eet cette \u00e9vidence que le capitalisme a fait son temps, et qu\u2019il faut le remplacer par un mode sup\u00e9rieur de la production sociale <span class=\"st\">\u00bb<\/span> (22).<\/p>\n<p><span class=\"st\">En examinant les effets de l\u2019expansion du capital \u00e0 la lumi\u00e8re de<\/span> la th\u00e9orie de la valeur-travail, et avec les t\u00e9moignages de l\u2019exp\u00e9rience mouvante, Marx \u00e9tait en mesure de pr\u00e9voir la direction essentielle que devait prendre le d\u00e9veloppement du capitalisme \u2013 la grande <span class=\"st\">\u00ab<\/span> <em>tendance historique<\/em> de l\u2019accumulation capitaliste <span class=\"st\">\u00bb<\/span> (23). Selon les moments, cette tendance trouve dans les donn\u00e9es imm\u00e9diates de la r\u00e9alit\u00e9 une confirmation plus ou moins directe. <span class=\"st\">Mais, \u00e0 tout moment, elle peut orienter une analyse plus limit\u00e9e et plus concr\u00e8te des mouvements r\u00e9els.<\/span> <span class=\"st\">Et quoique cette loi g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019accumulation indique les limites historiques du capitalisme, on ne saurait dire quand ces<\/span> fronti\u00e8res seront atteintes; c\u2019est-\u00e0-dire quelles circonstances, durant ce mode de production fluctuant, d\u00e9termineront le point <span class=\"st\">critique o\u00f9 le syst\u00e8me se montrera incapable de faire face \u00e0 une nouvelle vague d\u2019expansion. Marx n\u2019avait pourtant garde de s\u2019attendre \u00e0 un effondrement \u00ab automatique \u00bb ou \u00ab \u00e9conomique \u00bb. Pouvait-on dire de telle ou telle situation qu\u2019elle \u00e9tait la \u00ab crise finale \u00bb du capitalisme ? Seules les actions r\u00e9volutionnaires, ces vigoureux\u00a0 coups de sonde, pouvaient fournir la r\u00e9ponse. <\/span><\/p>\n<p><span class=\"st\">Nous \u00e9cartons ici la question de savoir si Marx s\u2019en remettait trop volontiers aux pr\u00e9c\u00e9dents historiques en mati\u00e8re de d\u00e9veloppement social; ou s\u2019il se ber\u00e7ait d\u2019optimisme, voire d\u2019illusions, quand il attendait l\u2019essor d\u2019un prol\u00e9tariat d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 profiter des convulsions sociales qu\u2019entra\u00eene une crise pour mener, par son action r\u00e9volutionnaire, le syst\u00e8me capitaliste \u00e0 sa perte. Qu\u2019il suffise de rappeler que dans la th\u00e9orie sociale de Marx l\u2019id\u00e9e d\u2019une mission historique de la classe ouvri\u00e8re \u2013 et, partant, d\u2019une vocation \u00e9thique du travailleur individuel \u2013 est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019analyse et \u00e0 la critique scientifique du mode de production capitaliste (24). Ce qui nous int\u00e9resse pour l\u2019heure, c\u2019est que l\u2019analyse de la production capitaliste sous le rapport de la valeur ne permet que des pr\u00e9dictions limit\u00e9es. Marx en \u00e9tait parfaitement conscient, qui refusa de pr\u00e9dire la fin du capitalisme en d\u2019autres termes que g\u00e9n\u00e9raux et historiques. Pour limit\u00e9e qu\u2019elle soit, en vertu de son haut niveau d\u2019abstraction, sa th\u00e9orie s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e la seule \u00e0 trouver une v\u00e9rification dans le d\u00e9veloppement r\u00e9el de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Que nous consid\u00e9rions la composition organique croissante du capital ; la baisse tendancielle du taux de profit et ses effets dans la crise capitaliste ; la rigueur croissante des crises ; la constitution d\u2019une arm\u00e9e industrielle de r\u00e9serve ; le d\u00e9clin du taux d\u2019accumulation ; la mis\u00e8re de la grande masse de la population du globe, jamais soulag\u00e9e malgr\u00e9 l\u2019accroissement de la richesse sociale sous forme de capital; l\u2019\u00e9limination de la concurrence au travers de la concurrence ; la monopolisation, la concentration, la centralisation du capital : non, nous ne pouvons manquer de constater la r\u00e9alit\u00e9 du mod\u00e8le de d\u00e9veloppement propos\u00e9 par Marx.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><strong>La dissolution de l\u2019\u00e9conomie bourgeoise<\/strong><\/p>\n<p><span class=\"st\">La th\u00e9orie de la valeur-travail tire son origine de l\u2019\u00e9conomie politique classique, qui cherchait \u00e0 scruter les lois de la distribution du produit social entre les diverses classes de la soci\u00e9t\u00e9. La th\u00e9orie cessa de convenir \u00e0 la classe dominante, celle des capitalistes, aussit\u00f4t qu\u2019elle trouva plus urgent de s\u2019opposer \u00e0 la classe travailleuse qu\u2019aux couches f\u00e9odales de la soci\u00e9t\u00e9. Que le travail f\u00fbt la seule source de valeur, les capitalistes se voyaient pos\u00e9s en purs parasites; de fait, les socialistes ricardiens s\u2019appuy\u00e8rent sur cette notion pour r\u00e9clamer la fin de l\u2019exploitation du travail par le capital. Quand m\u00eame Marx n\u2019e\u00fbt pas fait sa critique de l\u2019\u00e9conomie politique, la th\u00e9orie de la valeur-travail, et avec elle l\u2019\u00e9conomie politique, n\u2019e\u00fbt gu\u00e8re surv\u00e9cu au d\u00e9ploiement de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Elle n\u2019avait plus de sens id\u00e9ologique ni pratique pour cette soci\u00e9t\u00e9 ; elle ne pouvait se continuer que dans la critique marxienne du monde bourgeois. <\/span><\/p>\n<p>On voit le concept classique d\u2019\u00e9conomie politique remplac\u00e9 par le terme plus g\u00e9n\u00e9ral d\u2019<em>\u00e9conomie<\/em> au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le concept tout subjectif d\u2019utilit\u00e9 marginale prend la place de la th\u00e9orie de la valeur-<span class=\"st\">travail, et aussi de sa premi\u00e8re<\/span> transformation en th\u00e9orie du co\u00fbt de production, laquelle voyait dans la terre, le travail et le capital des facteurs de production ind\u00e9pendants, cr\u00e9ateurs de valeur : de quoi justifier l\u2019appropriation de plus-value comme profit, int\u00e9r\u00eat et rente. Ce concept subjectif de la valeur permettait de chercher dans l\u2019interaction de la raret\u00e9 et de l\u2019utilit\u00e9 la d\u00e9termination des rapports de prix. <span class=\"st\"> Ainsi, W. S. Jevons pouvait-il r\u00e9duire les lois \u00e9conomiques \u00e0 quelques principes d\u00e9riv\u00e9s de \u00ab la grande<\/span> source de <span class=\"st\"> toute action humaine \u2014 le sentiment du plaisir et de la douleur \u00bb. Les individus inclinent \u00e0 majorer l\u2019un et \u00e0 minimiser l\u2019autre.<\/span> <span class=\"st\"> Simple question de plus ou de moins, l\u2019utilit\u00e9 pouvait se consid\u00e9rer au point de vue quantitatif et relevait, par cons\u00e9quent, de l\u2019analyse math\u00e9matique. <\/span><\/p>\n<p><span class=\"st\">Or, on renon\u00e7a bient\u00f4t \u00e0 ces\u00a0<\/span><span class=\"st\">tentatives, car l\u2019utilit\u00e9 \u00ab est et restera seulement une grandeur comparable, mais non mesurable\u2026 On ne saurait assujettir l\u2019utilit\u00e9 \u00e0 l\u2019arithm\u00e9tique ordinaire et aux op\u00e9rations alg\u00e9briques \u00bb (25). La th\u00e9orie subjective de la valeur n\u2019en persiste pas moins, mais d\u00e9pourvue de son soubassement psychologique. Il n\u2019est pas possible de mesurer l\u2019utilit\u00e9 ; mais les gens pr\u00e9f\u00e8rent telles choses \u00e0 telles autres, et ces pr\u00e9f\u00e9rences trouvent leur expression dans le prix qu\u2019ils sont pr\u00eats \u00e0 payer. L\u2019utilit\u00e9 se rapportait d\u00e9sormais au choix que font les consommateurs entre diff\u00e9rentes marchandises, et \u00e0 leur classement selon l\u2019ordre des pr\u00e9f\u00e9rences, tenu pour un indicateur suffisant de la maximation de l\u2019utilit\u00e9. Voil\u00e0 qui ouvrait la voie \u00e0 l\u2019invention th\u00e9orique connue sous le nom de courbe d\u2019indiff\u00e9rence \u2014 ou de substitution \u2014 ainsi qu\u2019\u00e0 la distinction de l\u2019utilit\u00e9 cardinale et ordinale. Le concept d\u2019utilit\u00e9 marginale pr\u00e9parait la place \u00e0 celui du taux marginal de substitution. Les marginalistes n\u2019\u00e9taient pas tous dispos\u00e9s \u00e0 rejeter le concept d\u2019utilit\u00e9 cardinale ; pour d\u2019autres, qui pr\u00e9f\u00e9raient une th\u00e9orie des prix d\u00e9gag\u00e9e de toute consid\u00e9ration sous le rapport de la valeur, le concept d\u2019utilit\u00e9 ordinale n\u2019allait pas assez loin. Ce qui retient ici notre attention, c\u2019est tout simplement la dissolution du concept d\u2019utilit\u00e9, son abandon au profit de th\u00e9ories des prix qui se restreignent au fait imm\u00e9diat : les choix observables des consommateurs dans les relations du march\u00e9 ; celles de l\u2019offre et de la demande. De la valeur \u2014 objective ou subjective \u2014 on disait qu\u2019elle \u00abn\u2019a aucun contenu op\u00e9rationnel. Ce n\u2019est qu\u2019un mot \u00bb (26); mieux, on n\u2019en disait rien.<\/span><\/p>\n<p>Quand l\u2019\u00e9conomie bourgeoise passait ainsi du concept objectif de la valeur au concept subjectif,\u00a0 elle n\u2019y \u00e9tait pas seulement pouss\u00e9e par le besoin de passer sous silence l\u2019origine du profit, de l\u2019int\u00e9r\u00eat et <span class=\"st\">de la rente, mais aussi par le souci de<\/span> transformer l\u2019\u00e9conomie en une science positive. Ce souci d\u2019une science \u00e9conomique universellement recevable imposait qu\u2019on f\u00eet abstraction des soci\u00e9t\u00e9s particuli\u00e8res et des rapports socio-\u00e9conomiques limit\u00e9s. Ainsi la th\u00e9orie subjective de la valeur commen\u00e7ait-elle par l\u2019individu maximant <span class=\"st\">l\u2019utilit\u00e9, pris isol\u00e9ment ou comme membre de la soci\u00e9t\u00e9. La valeur provient, disait-on, de la raret\u00e9 des marchandises relativement aux besoins, et du fait que les<\/span> diff\u00e9rents besoins se ressentent avec des intensit\u00e9s diff\u00e9rentes. Il faut faire des choix : on d\u00e9finissait donc l\u2019\u00e9conomie comme l\u2019\u00e9tude du comportement humain sous l\u2019angle <span class=\"st\">de la relation entre les fins recherch\u00e9es et les moyens limit\u00e9s susceptibles d\u2019emplois les plus divers. L\u2019\u00e9conomie universalis\u00e9e, donc restreinte au principe du choix rationnel, s\u2019\u00e9vacuait<\/span> <span class=\"st\">de tout contenu social. Ce qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019une simple caract\u00e9ristique de l\u2019\u00e9change capitaliste devint le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9conomique par excellence. Une fois<\/span> <span class=\"st\"> sacrifi\u00e9 le principe psychologique d\u2019utilit\u00e9, les pr\u00e9f\u00e9rences du consommateur, telles qu\u2019elles se traduisent dans<\/span> <span class=\"st\">ses achats exprim\u00e9s en monnaie, d\u00e9terminaient tout le m\u00e9canisme \u00e9conomique et toute la r\u00e9partition de ses ressources. L\u2019\u00e9conomiste ne s\u2019int\u00e9ressait qu\u2019\u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 du processus de r\u00e9partition. Les individus poussent au plus haut degr\u00e9, \u00ab maximisent \u00bb la satisfaction de leurs besoins, disait-on : ils effectuent donc au travers de leurs \u00e9changes et transactions une distribution rationnelle et optimale des ressources qui correspond \u00e0 un \u00e9tat d\u2019\u00e9quilibre g\u00e9n\u00e9ral. Dans cette soci\u00e9t\u00e9, on ne voit de producteurs que vendeurs, de consommateurs qu\u2019acheteurs, et ce sont ces derniers qui d\u00e9terminent le processus de production par les choix qu\u2019ils op\u00e8rent sur le march\u00e9.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span class=\"st\">La crise mondiale de 1929 s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019une crise de la th\u00e9orie \u00e9conomique ; elle a donn\u00e9 naissance aux efforts de Keynes pour cerner les probl\u00e8mes r\u00e9els du capitalisme et pour am\u00e9liorer un syst\u00e8me \u00e9videmment disloqu\u00e9. Constatation toute simple, et d\u00e9menti inflig\u00e9 \u00e0 une pr\u00e9tention majeure, \u00e0 savoir que le capitalisme serait capable de s\u2019ajuster de lui-m\u00eame \u00e0 toutes circonstances nouvelles et trouverait en lui-m\u00eame le principe de son \u00e9quilibre. Cet \u00ab \u00e9quilibre \u00bb-l\u00e0, quel qu\u2019il f\u00fbt, ne comprenait ni le plein emploi, ni la pleine utilisation de la capacit\u00e9 productive. La micro-\u00e9conomie des th\u00e9oriciens n\u00e9o-classiques ne donnait de ces maux ni l\u2019explication ni le rem\u00e8de, bien qu\u2019ils fussent de taille \u00e0 d\u00e9truire la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Le probl\u00e8me social imposait des mesures sociales. Keynes pr\u00e9conisa donc le retour \u00e0 la macro-\u00e9conomie des classiques, \u00e0 leurs analyses de la demande, de l\u2019investissement et de l\u2019emploi consid\u00e9r\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. <\/span><\/p>\n<p><span class=\"st\">Sous le jargon n\u00e9o-classique, Keynes proposait \u00e0 maints \u00e9gards un \u00ab plagiat \u00bb inconscient de la th\u00e9orie marxienne de l\u2019accumulation C\u2019est que les conditions r\u00e9elles dans lesquelles le capitalisme se trouvait plac\u00e9 contredisaient la th\u00e9orie \u00e9conomique bourgeoise et confirmaient la th\u00e9orie de Marx. Le recours \u00e0 l\u2019analyse macro-\u00e9conomique menait Keynes \u00e0 l\u2019acceptation partielle de la th\u00e9orie de la valeur-travail et de l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle le travail est le seul facteur de la production. Sans doute rapportait-il toutes les difficult\u00e9s du capitalisme \u00e0 la loi, ou plut\u00f4t au postulat psychologique selon lequel la propension \u00e0 consommer d\u00e9cro\u00eet avec l\u2019augmentation de la richesse ; il n\u2019emp\u00eache que les r\u00e9sultats de ce processus \u00e9taient fondamentalement ceux-l\u00e0 m\u00eames que Marx d\u00e9duisait de l\u2019accumulation du capital. Pour Marx, l\u2019accumulation provoque une baisse tendancielle du taux de profit ; pour Keynes, une diminution de l\u2019efficacit\u00e9 marginale du capital : c\u2019est dire la m\u00eame chose en d\u2019autres mots. Pour Keynes, comme pour Marx, cette tendance ne peut \u00eatre contrebalanc\u00e9e que par une \u00e9l\u00e9vation continuelle du taux d\u2019investissement, faute de quoi le syst\u00e8me capitaliste engendre le ch\u00f4mage et court vers la crise permanente. Pour Marx, et pour Keynes apr\u00e8s lui, les difficult\u00e9s sont inh\u00e9rentes au syst\u00e8me et ne peuvent se r\u00e9soudre en son sein ; Keynes affirmait cependant que, pour l\u2019heure, on pouvait les all\u00e9ger en donnant \u00e0 la production capitaliste une direction sociale, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention des pouvoirs publics dans l\u2019\u00e9conomie.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span class=\"st\">Dans les ann\u00e9es 1930, du ch\u00f4mage et de sa compagne la mis\u00e8re sembl\u00e8rent pour un temps r\u00e9sulter ces conditions que Marx tenait pour pr\u00e9alables \u00e0 une transformation de la soci\u00e9t\u00e9. Aux \u00c9tats-Unis, par exemple, les sans-travail repr\u00e9sentaient 16 % de la force de travail civile en 1931. Au cours d\u2019une autre ann\u00e9e de crise, 1921, ils s\u2019\u00e9taient trouv\u00e9s 12 %. On avait donc vu le chiffre grandir de crise en crise en m\u00eame temps que croissait le capital accumul\u00e9. La crise \u00e9tant mondiale, il n\u2019en allait pas autrement dans le reste des pays capitalistes. Outre le ch\u00f4mage qui se trouve, sous une forme moins dramatique il est vrai, tout au long de l\u2019histoire du capitalisme, ce sont les donn\u00e9es statistiques, pour inad\u00e9quates qu\u2019elles soient, qui v\u00e9rifient d\u2019une certaine mani\u00e8re les pr\u00e9visions de Marx sur la marche future du d\u00e9veloppement capitaliste. Elles donnent \u00e0 penser que la formation du capital se d\u00e9roule conform\u00e9ment \u00e0 la loi de la valeur qui marque la production capitaliste, loi qui implique la croissance plus rapide du capital constant par rapport \u00e0 celle du capital variable. Durant les trois derni\u00e8res d\u00e9cennies, si l\u2019on prend l\u2019Am\u00e9rique pour exemple, la composition organique du capital n\u2019a pas connu la m\u00eame hausse que pr\u00e9c\u00e9demment, ce qui d\u00e9note un d\u00e9clin du taux d\u2019accumulation. Avant 1920, et sur quelques soixante ann\u00e9es, l\u2019accumulation du capital par rapport au travail vivant atteignit des taux \u00e9lev\u00e9s ; depuis 1920, elle a d\u00e9clin\u00e9 de fa\u00e7on dramatique. Il est vrai, \u00e9crivait S. Ruznets (27), \u00ab que la p\u00e9riode qui d\u00e9bute en 1929 comprend la Grande D\u00e9pression ; en revanche, elle contient aussi les ann\u00e9es d\u2019expansion de la deuxi\u00e8me guerre mondiale et une d\u00e9cennie d\u2019apr\u00e8s-guerre o\u00f9 le niveau de la formation du capital fut particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9. Si nous consid\u00e9rons la moyenne des ann\u00e9es 1929-1955, si nous y voyons approximativement le niveau de l\u2019activit\u00e9 \u00e0 long terme en ce si\u00e8cle, il nous est difficile de ne pas conclure que des changements substantiels se sont produits dans les facteurs qui d\u00e9terminent la formation du capital \u00bb (28). R\u00e9cemment encore le taux de croissance du capital \u00e9tait en d\u00e9clin manifeste : \u00ab L\u2019examen des principales composantes de la demande globale, selon B.H. Kickman, donne nettement \u00e0 penser que l\u2019inertie des investissements fixes a \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur du ralentissement de la demande apr\u00e8s 1957 \u00bb (1). Du point de vue de la th\u00e9orie marxienne, la stagnation relative de l\u2019\u00e9conomie priv\u00e9e am\u00e9ricaine peut-\u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme (\u2026)<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p>[\u00e0 suivre]<\/p>\n<p>Notes:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>(1) Le Capital, <em>\u0152uvres<\/em>, La Pl\u00e9iade tome I, p. 550.<\/p>\n<p>(2) <em>Ibid<\/em>., p. 553.<\/p>\n<p>(3) Lettre \u00e0 Kugelmann, 11 juillet 1868.<\/p>\n<p>(4) <em>note non disponible<\/em><\/p>\n<p>(5) Marx \u00e0 Engels, 24 ao\u00fbt 1867.<\/p>\n<p>(6) Le Capital, \u0152uvres, La Pl\u00e9iade, t. I, p. 609.<\/p>\n<p>(7) JP HENDERSON, Mane, <em> Classical Economies, and the Labor Theory of Value<\/em>, The Centennial Review of Arts and Science, vol. Ill, 1959, P- 448.<\/p>\n<p>(8) Marx \u00e0 Kugelmann, 11 juillet 1868.<\/p>\n<p>(9) <em>note non disponible.<\/em><\/p>\n<p>(10) <em>Le Capital<\/em>, La Pl\u00e9iade, t. I, p. 1121-1122.<\/p>\n<p>(11) <em>Das Kapital<\/em>, l, Werke, Band XXIII, Berlin, 1962, p. 658.<\/p>\n<p>(12) Das Kapital, III, Werke, Band XXV, Berlin, 1964, <em>p<\/em>. 231.<\/p>\n<p>(13) Ibid., <em>p<\/em>. 232.<\/p>\n<p>(14) Ibid., <em>p<\/em>. 232-233.<\/p>\n<p>(15) Das Kapital, III, op. cit., p. 257.<\/p>\n<p>(16) Ibid.<\/p>\n<p>(16bis) Ibid., p. 886 sq.<\/p>\n<p>(17) <em>Le Capital<\/em>, La Pl\u00e9iade, t. I, p. 1134.<\/p>\n<p>(18) <em>Le Capital<\/em>, La Pl\u00e9iade, t. I, p. 1140.<\/p>\n<p>(19) Ibid., p. 1162.<\/p>\n<p>(20) Ibid., p. 1162 et note i.<\/p>\n<p>(21) <em>Le Capital<\/em>, Livre III, p. 964.<\/p>\n<p><span class=\"st\">(22) Marx, <em>Grundrisse der Kritik der politischen Okonomie<\/em>, ; Berlin, 1953, p. 505. <\/span><\/p>\n<p><span class=\"st\">(23). Ibid., p. ?<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p>(24) <span class=\"st\">(1) Cf. Maximilien RUBEL, Karl Marx. <em>Essai de biographie intellectuelle<\/em>, Paris, 1957, p. 212 sq. <\/span><\/p>\n<p>(25) <span class=\"st\">(1) I. FISCHER, <em>Mathematical Investigation in the Theory of Value and Price<\/em>, New Haven<\/span><\/p>\n<p><span class=\"st\"> (26) J. ROBINSON, <em>Economic Philosophy<\/em>, New York, 1964, p. 47.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p>(27)<span class=\"st\"> On trouvera des donn\u00e9es pertinentes dans S. Kuznets, <em>National Income. A summary of findings<\/em>, New York, 1946; <em>Capital in the American economy<\/em>, New York, 1961; et <em>Economic Growth and Structur<\/em>e, New York, 1965.<\/span><\/p>\n<p>(28) <span class=\"st\"> S. KUZNETS, <em>Capital in th\u00e9 American Economy<\/em>, p. 68.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9but d\u2019un article de Paul Mattick paru dans \u00c9conomies et Soci\u00e9t\u00e9s, S\u00e9rie S,\u00a0 \u00c9tudes de Marxologie, N\u00b0 11 (Institut de science \u00e9conomique appliqu\u00e9e,\u00a0 juin 1967, pages 49 \u00e0 67). 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