{"id":2693,"date":"2026-02-08T10:22:22","date_gmt":"2026-02-08T09:22:22","guid":{"rendered":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2693"},"modified":"2026-02-10T01:23:19","modified_gmt":"2026-02-10T00:23:19","slug":"la-mondialisation-la-finance-et-le-nationalisme-une-interview-de-michael-heinrich-2001","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2693","title":{"rendered":"La mondialisation, la finance et le nationalisme. Une interview de Michael Heinrich (2001)"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/media.istockphoto.com\/id\/1327882500\/fr\/photo\/global-communication-network.jpg?s=612x612&amp;w=0&amp;k=20&amp;c=xMB7zpbPjoby09CsNKnEPnFyQ7Tzqa4nWgcFeO6xXnE=\" alt=\"748 400+ Mondialisation Photos, taleaux et images libre de droits - iStock\" width=\"331\" height=\"189\" \/><\/p>\n<p align=\"justify\"><em>Interview donn\u00e9e \u00e0 Phase et parue le 2 ao\u00fbt 2001. Texte source \u00e0 retrouver <a href=\"http:\/\/www.oekonomiekritik.de\/\">ici<\/a>.<\/em><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>Le terme \u00ab mondialisation \u00bb recouvre des id\u00e9es et des concepts tr\u00e8s divers. Que d\u00e9signe-t-il exactement ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Ce terme d\u00e9signe les nouvelles \u00e9volutions du syst\u00e8me capitaliste mondial, les transformations \u00e9conomiques et politiques qui se sont dessin\u00e9es au cours des 10 \u00e0 15 derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"justify\"><!--more--><\/p>\n<p align=\"justify\">L&rsquo;interd\u00e9pendance \u00e9conomique mondiale s&rsquo;est consid\u00e9rablement intensifi\u00e9e. De ce fait, la politique des diff\u00e9rents \u00c9tats nationaux a d\u00fb s&rsquo;adapter \u00e0 de nouvelles contraintes. Cependant, l&rsquo;ampleur et les r\u00e9percussions de ces transformations sont controvers\u00e9es. Tant les n\u00e9olib\u00e9raux que certains sociaux-d\u00e9mocrates soulignent les \u00ab opportunit\u00e9s \u00bb qu&rsquo;offre la mondialisation afin de retrouver un capitalisme prosp\u00e8re qui profitera \u00e0 tous, t\u00f4t ou tard. De nombreux syndicats, ONG, mais aussi certains conservateurs soulignent en revanche les dangers qui p\u00e8sent sur l&rsquo;\u00c9tat providence, la protection de l&rsquo;environnement ou encore la marge de man\u0153uvre des \u00c9tats. Les raisons et les objectifs politiques de ces \u00ab d\u00e9tracteurs de la mondialisation \u00bb sont toutefois tr\u00e8s divergents. Enfin, certains d\u00e9fendent \u00e9galement l&rsquo;id\u00e9e que la \u00ab mondialisation \u00bb ne serait qu&rsquo;un mythe, une construction id\u00e9ologique permettant de mieux l\u00e9gitimer des politiques favorables au capitalisme.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>Si la \u00ab mondialisation \u00bb est une cat\u00e9gorie pertinente, de quels processus s&rsquo;agit-il concr\u00e8tement ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Tout d&rsquo;abord, dans les ann\u00e9es 70 et 80, un syst\u00e8me financier largement internationalis\u00e9 s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9, un syst\u00e8me qui d\u00e9finit les \u00ab normes \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire les crit\u00e8res de valorisation du capital, pour une grande partie de l&rsquo;\u00e9conomie. Puis, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 80, l&rsquo;Union sovi\u00e9tique s&rsquo;est effondr\u00e9e. Les pays d&rsquo;Europe de l&rsquo;Est entretenaient bien s\u00fbr d\u00e9j\u00e0 des relations commerciales et financi\u00e8res avec les pays capitalistes occidentaux, mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s 1989 et la chute du mur de Berlin qu&rsquo;ils ont amorc\u00e9 leur transformation capitaliste. Depuis que la Chine, elle aussi, est entr\u00e9e dans une phase de d\u00e9veloppement capitaliste, il n&rsquo;y a pratiquement plus de fronti\u00e8res g\u00e9ographiques au capital. Dans le m\u00eame temps, l&rsquo;interd\u00e9pendance s&rsquo;est consid\u00e9rablement accrue entre les diff\u00e9rents pays capitalistes, non seulement entre les pays d\u00e9velopp\u00e9s d&rsquo;Europe occidentale et d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, mais aussi entre les pays dits \u00e9mergents d&rsquo;Asie de l&rsquo;Est et, partiellement, d&rsquo;Am\u00e9rique latine, notamment gr\u00e2ce aux possibilit\u00e9s nouvelles et moins co\u00fbteuses en mati\u00e8re de transport et de communication. Le cadre \u00ab national \u00bb rev\u00eat une importance moindre pour une part importante (et croissante) du capital. Cela se traduit \u00e9galement par une transformation du r\u00f4le politique des \u00c9tats-nations ; leur marge de man\u0153uvre en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique se trouve notamment s\u00e9rieusement r\u00e9duite compar\u00e9e aux d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>Tu d\u00e9cris une internationalisation croissante des relations capitalistes. Mais cette tendance n&rsquo;a-t-elle pas toujours exist\u00e9 ? Qu&rsquo;y a-t-il vraiment de nouveau dans la mondialisation ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Bien s\u00fbr, le capital a toujours eu tendance \u00e0 s&rsquo;\u00e9tendre et \u00e0 d\u00e9passer toutes les fronti\u00e8res. Cela \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 vrai lors de la phase initiale du capitalisme commercial aux XVIe et XVIIe si\u00e8cles, et cela a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 le cas lors de l&rsquo;av\u00e8nement du capitalisme industriel au XIXe si\u00e8cle. On a souvent fait observer qu&rsquo;avant le d\u00e9but de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, le commerce international, les migrations, etc. avaient atteint des proportions similaires \u00e0 aujourd&rsquo;hui. En effet, \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, on a assist\u00e9 \u00e0 une premi\u00e8re vague de mondialisation qui reposait sur les bases atteintes par le capitalisme industriel. Toutefois, cette dynamique \u00e9tait encore limit\u00e9e : l&rsquo;Angleterre \u00e9tait la puissance h\u00e9g\u00e9monique, la France, l&rsquo;Allemagne et les \u00c9tats-Unis commen\u00e7aient tout juste \u00e0 rattraper leur retard et, \u00e0 part cela, il n&rsquo;y avait qu&rsquo;un capitalisme de p\u00e9riph\u00e9rie, ainsi que des colonies capitalistes. La \u00ab mondialisation \u00bb reposait sur une base limit\u00e9e et un syst\u00e8me financier nettement moins internationalis\u00e9 qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Cette dynamique de mondialisation a pris fin avec la Premi\u00e8re Guerre mondiale et la crise \u00e9conomique de 1929. Dans les ann\u00e9es 1930, le commerce mondial s&rsquo;est litt\u00e9ralement effondr\u00e9, les dynamiques \u00ab nationales \u00bb ont pris le dessus (le \u00ab New Deal \u00bb aux \u00c9tats-Unis, les r\u00e9gimes fascistes en Allemagne et en Italie, mais aussi l&rsquo;Union sovi\u00e9tique avec sa tentative de rattrapage d&rsquo;accumulation). Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, les \u00c9tats-Unis sont certes redevenus une puissance h\u00e9g\u00e9monique incontestable, mais ils avaient en l&rsquo;Union sovi\u00e9tique un adversaire qui imposait des limites \u00e0 leur expansion g\u00e9ographique et qui, \u00e0 la suite de l&rsquo;ind\u00e9pendance obtenue par la plupart des colonies, est \u00e9galement devenu l&rsquo;adversaire du monde capitaliste occidental dans ce qu&rsquo;on appelait le Tiers-Monde (soit dit en passant, ce n&rsquo;est pas parce que l&rsquo;URSS s&rsquo;est oppos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Occident ne signifie pas qu&rsquo;elle ait incarn\u00e9 un projet \u00e9mancipateur). Au cours de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, le monde dans son ensemble \u00e9tait, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, plus fragment\u00e9 qu&rsquo;au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, situation qui n&rsquo;a radicalement chang\u00e9 qu&rsquo;au cours des 10 \u00e0 15 derni\u00e8res ann\u00e9es, mais qui repose d\u00e9sormais sur une base tout \u00e0 fait diff\u00e9rente et plus \u00e9tendue, tant sur le plan \u00e9conomique (en particulier le syst\u00e8me financier) que politique.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>Tu as mentionn\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises le syst\u00e8me financier. Quel r\u00f4le joue ce syst\u00e8me et en quoi est-il si important qu&rsquo;il soit aujourd&rsquo;hui plus internationalis\u00e9 qu&rsquo;auparavant ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Le syst\u00e8me financier, c&rsquo;est-\u00e0-dire principalement les march\u00e9s de capitaux sur lesquels sont n\u00e9goci\u00e9s des obligations, des actions, des devises ainsi que divers instruments d\u00e9riv\u00e9s, options, produits financiers, etc., est en quelque sorte le \u00ab centre de pilotage \u00bb d&rsquo;une \u00e9conomie capitaliste. Non pas au sens o\u00f9 il serait contr\u00f4l\u00e9 consciemment par un groupe particulier de personnes, mais dans un sens structurel. L&rsquo;orientation et l&rsquo;ampleur de l&rsquo;accumulation de capital sont essentiellement d\u00e9termin\u00e9es par les conditions qui pr\u00e9valent sur les march\u00e9s financiers : augmentation ou restriction de l&rsquo;octroi de cr\u00e9dits, montant des taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, \u00e9valuation des actions, etc. Le syst\u00e8me financier assurait d\u00e9j\u00e0 cette fonction de pilotage auparavant, mais il \u00e9tait alors essentiellement organis\u00e9 au niveau national (avec quelques centres internationaux). Au cours des 20 derni\u00e8res ann\u00e9es, un syst\u00e8me toujours plus internationalis\u00e9 s&rsquo;est constitu\u00e9, d\u00e9finissant des normes mondiales pour le capital. Nous sommes certes encore loin d&rsquo;un capitalisme mondial uniforme, mais nous n&rsquo;avons plus non plus de capitalisme national, guid\u00e9 principalement par des taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et des taux de profit d\u00e9finis au sein d&rsquo;un espace \u00e9conomique national.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le contexte de ces processus que l&rsquo;on parle parfois de la dissolution des \u00c9tats-nations dans le sillage de la mondialisation. Le \u00ab d\u00e9p\u00e9rissement de l&rsquo;\u00c9tat \u00bb dont parlait Engels dans le cadre du socialisme a-t-il donc d\u00e9j\u00e0 lieu sous le capitalisme ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Non, on ne peut pas parler de \u00ab d\u00e9p\u00e9rissement \u00bb des \u00c9tats-nations. C&rsquo;est la politique des \u00c9tats qui, par la d\u00e9r\u00e9glementation des syst\u00e8mes financiers dans les ann\u00e9es 70, a consid\u00e9rablement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 leur internationalisation. Ce sont les repr\u00e9sentants des \u00c9tats-nations qui d\u00e9cident, dans le cadre de l&rsquo;OMC, du cadre futur pour le commerce mondial, et ce sont encore les \u00c9tats qui continuent de mener des guerres. Cependant, la politique des \u00c9tats-nations s&rsquo;inscrit aujourd&rsquo;hui dans un contexte diff\u00e9rent. Les marges de man\u0153uvre en mati\u00e8re de politique \u00e9conomique ont par exemple chang\u00e9, notamment en ce qui concerne le contr\u00f4le des taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et des taux de change. Tout cela n&rsquo;a toutefois pas conduit \u00e0 la disparition de l&rsquo;\u00c9tat, mais \u00e0 sa transformation : m\u00eame si les \u00c9tats-nations ne disparaissent pas, les formes \u00ab transnationales \u00bb d&rsquo;\u00c9tat jouent un r\u00f4le toujours plus important (OMC, OTAN, FMI, etc.) et, dans certains cas, de nouvelles formes \u00ab internationales \u00bb d&rsquo;\u00c9tat voient le jour, \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;UE. Les \u00c9tats-nations op\u00e8rent simultan\u00e9ment sur plusieurs niveaux supranationaux, ce qui rend les conflits plus complexes : des \u00c9tats qui font la guerre ensemble dans le cadre de l&rsquo;OTAN peuvent tr\u00e8s bien d\u00e9fendre des positions oppos\u00e9es au sein de l&rsquo;OMC, etc.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>Dans le contexte de la mondialisation, on parle souvent de \u00ab capitalisme d\u00e9brid\u00e9 \u00bb, un capitalisme qui menace la soci\u00e9t\u00e9 et qui doit \u00eatre ma\u00eetris\u00e9 avec l&rsquo;aide de l&rsquo;\u00c9tat. Penses-tu que cette analyse est pertinente ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Qualifier le capitalisme actuel de \u00ab d\u00e9brid\u00e9 \u00bb repose sur l&rsquo;id\u00e9e que le capitalisme \u00e9tait autrefois plus \u00ab brid\u00e9 \u00bb, en quelque sorte plus humain. Cela revient \u00e0 faire une g\u00e9n\u00e9ralisation d&rsquo;une repr\u00e9sentation (d\u00e9j\u00e0 id\u00e9alis\u00e9e) du capitalisme d&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Entre 1950 et 1975, il pouvait sembler que le capitalisme (du moins dans les m\u00e9tropoles) \u00e9tait devenu pratiquement d\u00e9pourvu de crises. Des taux de croissance \u00e9lev\u00e9s rendaient apparemment compatibles la r\u00e9alisation de profits importants et l&rsquo;augmentation des salaires r\u00e9els ou encore le renforcement de l&rsquo;\u00c9tat social.<\/p>\n<blockquote><p><strong>\u00ab\u00a0&#8230;nous atteignons en fait historiquement la situation que Marx avait \u00e0 l&rsquo;esprit lorsqu&rsquo;il a voulu analyser dans <em>Le Capital<\/em> le mode de production capitaliste \u00ab dans sa moyenne id\u00e9ale \u00bb&#8230;<\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Ce \u00ab miracle \u00e9conomique \u00bb (particuli\u00e8rement visible en Allemagne de l&rsquo;Ouest) \u00e9tait toutefois li\u00e9 \u00e0 des conditions historiques sp\u00e9cifiques qui ont disparu au cours de ce m\u00eame miracle \u00e9conomique. Le capitalisme \u00ab d\u00e9brid\u00e9 \u00bb d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, qui d\u00e9truit toutes les relations sociales qui ne s&rsquo;inscrivent pas dans la logique de valorisation du capital, est en revanche le capitalisme \u00ab normal \u00bb. Dans la mesure o\u00f9 ce capitalisme, qui s&rsquo;accompagne de crises et de processus de paup\u00e9risation croissants, s&rsquo;impose d\u00e9sormais \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, il se lib\u00e8re d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;obstacles et s&rsquo;\u00e9tablit comme un capitalisme concurrentiel mondial, de telle sorte que nous atteignons en fait historiquement la situation que Marx avait \u00e0 l&rsquo;esprit lorsqu&rsquo;il a voulu analyser dans <em>Le Capital<\/em> le mode de production capitaliste \u00ab dans sa moyenne id\u00e9ale \u00bb et a constat\u00e9 que \u00ab le march\u00e9 mondial [&#8230;] constitue la base et l&rsquo;atmosph\u00e8re vitale \u00bb du capitalisme.<\/p>\n<blockquote><p><strong>\u00ab\u00a0&#8230;le plein emploi, la s\u00e9curit\u00e9 sociale, l&rsquo;\u00e9limination de la pauvret\u00e9, etc. ne sont pas les objectifs du processus de valorisation, mais tout au plus ses d\u00e9chets temporaires&#8230;\u00a0\u00bb<\/strong><\/p><\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Si l&rsquo;on exige d\u00e9sormais de l&rsquo;\u00c9tat qu&rsquo;il r\u00e9gule socialement ce capitalisme d\u00e9brid\u00e9, on suppose alors que la politique des Etats pourrait \u00eatre tout autre si seulement le gouvernement le voulait, s&rsquo;il se soustrayait \u00e0 l&rsquo;influence du capital et faisait enfin ce qui est bon et juste. Certes, la politique d\u00e9pend toujours des luttes sociales et est donc dans une certaine mesure ouverte ; il existe toujours diff\u00e9rentes voies qui peuvent \u00eatre emprunt\u00e9es. Cependant, il ne faut pas perdre de vue les contraintes structurelles, qui sont beaucoup plus importantes que les bonnes ou mauvaises intentions du gouvernement. Quel que soit le parti au pouvoir, \u00ab l&rsquo;\u00e9conomie \u00bb doit fonctionner, ce qui signifie, dans un contexte capitaliste, qu&rsquo;une valorisation suffisante doit \u00eatre possible. Sans profits suffisants, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;accumulation, et sans accumulation, les recettes fiscales sont insuffisantes, tandis que les d\u00e9penses sociales sont \u00e9lev\u00e9es en raison de la hausse du ch\u00f4mage. M\u00eame sans corruption, sans collusion, etc., l&rsquo;\u00c9tat doit avant tout veiller \u00e0 une \u00ab bonne \u00bb valorisation du capital. Et le plein emploi, la s\u00e9curit\u00e9 sociale, l&rsquo;\u00e9limination de la pauvret\u00e9, etc. ne sont pas les objectifs du processus de valorisation, mais tout au plus ses d\u00e9chets temporaires. Un capitalisme social, \u00e9cologique ou je ne sais quoi d&rsquo;autre n&rsquo;existera que dans la mesure o\u00f9 cela sera possible du point de vue de la valorisation \u2013 et au plus tard lors de la prochaine crise, les am\u00e9liorations sociales qui auront \u00e9t\u00e9 obtenues \u00e0 un moment donn\u00e9 seront \u00e0 nouveau remises en question.<\/p>\n<p align=\"justify\"><em><strong>Le mot-cl\u00e9 \u00ab crise \u00bb nous am\u00e8ne \u00e0 la question suivante. Les nombreux krachs boursiers et mon\u00e9taires des ann\u00e9es 90 ont souvent \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9s comme les signes avant-coureurs d&rsquo;un effondrement d\u00e9finitif du capitalisme. Que penses-tu des pr\u00e9visions de ces th\u00e9ories de la crise ? Le capitalisme a-t-il vraiment atteint ses limites ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Au contraire, le capitalisme mondialis\u00e9 et concurrentiel n&rsquo;en est qu&rsquo;\u00e0 ses d\u00e9buts, et les krachs boursiers et les crises sont non seulement normaux, mais \u00e9galement n\u00e9cessaires au d\u00e9veloppement futur du capitalisme : les d\u00e9rives, les blocages de l&rsquo;accumulation, etc. ne peuvent \u00eatre \u00e9limin\u00e9s autrement dans une \u00e9conomie capitaliste. Le fait que ces krachs d\u00e9truisent de nombreux moyens de subsistance, qu&rsquo;ils engendrent la mis\u00e8re et qu&rsquo;ils causent la ruine de nombreuses entreprises constitue en quelque sorte une \u00ab cure de jouvence \u00bb pour le capitalisme dans son ensemble, en tant que syst\u00e8me. Les th\u00e9ories de l&rsquo;effondrement, qui sont revenues \u00e0 la mode dans les ann\u00e9es 90, ne sont en aucun cas nouvelles. Elles font partie depuis un si\u00e8cle de l&rsquo;arsenal de base du marxisme ouvrier. Ces th\u00e9ories ne sont pas seulement influenc\u00e9es par la brutalit\u00e9 des crises, suivant l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;avec tant de destructions, le capitalisme ne peut gu\u00e8re continuer d&rsquo;exister. Elles sont \u00e9galement domin\u00e9es par la recherche d&rsquo;une limite \u00ab objective \u00bb du capitalisme, d&rsquo;une limite au d\u00e9veloppement au-del\u00e0 de laquelle le capitalisme ne peut tout simplement plus aller. Je consid\u00e8re cette id\u00e9e comme une illusion, car jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, le capitalisme a toujours surmont\u00e9 chacune de ces limites pr\u00e9tendument objectives. Les th\u00e9ories de l&rsquo;effondrement des ann\u00e9es 90 int\u00e9graient toutefois une autre id\u00e9e, \u00e0 savoir que le capitalisme du miracle \u00e9conomique des ann\u00e9es 60 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 70 repr\u00e9sentait le capitalisme \u00ab normal \u00bb et qu&rsquo;un capitalisme caract\u00e9ris\u00e9 par le ch\u00f4mage de masse et une tendance \u00e0 la paup\u00e9risation sonnait donc son propre glas. Le capitalisme du miracle \u00e9conomique est en effet r\u00e9volu, et le \u00ab plein emploi \u00bb n&rsquo;existera probablement plus dans un avenir pr\u00e9visible. Mais cela signifie seulement que nous atteignons la fin d&rsquo;une certaine phase du capitalisme, et non la fin du capitalisme en soi.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>L&rsquo;exacerbation des contradictions et l&rsquo;aggravation des contradictions sociales dans le capitalisme concurrentiel mondial ne pourraient-elles pas \u00e9galement cr\u00e9er une nouvelle dynamique pour un mouvement anticapitaliste ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Eh bien, il ne faut pas perdre espoir. Cependant, il faut d&rsquo;abord s&rsquo;attendre \u00e0 une augmentation des courants de droite au sens large, qui incluent toutes sortes de tendances fascistes et racistes. M\u00eame pour beaucoup de choses qui peuvent sembler anticapitalistes \u00e0 premi\u00e8re vue, je resterais prudent quant \u00e0 savoir s&rsquo;il s&rsquo;agit vraiment d&rsquo;un anticapitalisme fondamental ou seulement d&rsquo;un capitalisme \u00ab meilleur \u00bb, peut-\u00eatre national.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>Actuellement, la gauche radicale se demande s&rsquo;il est judicieux d&rsquo;int\u00e9grer ses id\u00e9es anticapitalistes dans le mouvement altermondialiste. Cela pourrait-il \u00eatre une perspective ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : En ce qui concerne le mouvement altermondialiste, il faut tenir compte du fait qu&rsquo;il est tellement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit en r\u00e9alit\u00e9 pas d&rsquo;un seul mouvement, mais de plusieurs mouvements qui ont \u2013 parfois \u2013 un ennemi commun. Le spectre s&rsquo;\u00e9tend des (rares) approches anticapitalistes aux courants r\u00e9formistes qui veulent un capitalisme \u00ab meilleur \u00bb et r\u00e9gul\u00e9, en passant par des tendances plut\u00f4t conservatrices qui veulent avant tout sauver leur propre \u00ab nation \u00bb et les acquis sociaux que cette nation est cens\u00e9e garantir. Et entre les deux, il y a encore beaucoup de recoupements. Je trouverais erron\u00e9 de simplement adh\u00e9rer \u00e0 ce mouvement avec le vague espoir de pouvoir un jour apporter quelque chose de diff\u00e9rent. Il serait n\u00e9cessaire de mener une r\u00e9flexion critique sur les points de vue qui pr\u00e9dominent dans le mouvement altermondialiste, ce qui n&rsquo;exclut pas du tout la possibilit\u00e9 de mener des actions communes avec certains groupes.<\/p>\n<p align=\"justify\"><strong><em>Quelle forme d&rsquo;intervention politique a encore un sens aujourd&rsquo;hui ? Tu as toi-m\u00eame critiqu\u00e9 \u00e0 G\u00f6ttingen la conception classique de la politique comme \u00e9tant ce qui est possible et faisable. Le mieux est-il de rester chez soi \u00e0 lire des livres intelligents ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Heinrich : Eh bien, je n&rsquo;ai pas non plus de recette miracle pour la \u00ab bonne \u00bb forme d&rsquo;intervention. En tout cas, lire des livres intelligents n&rsquo;est certainement pas une mauvaise chose, mais cette lecture devrait ensuite \u00eatre diffus\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, on constate un regain d&rsquo;engagement chez les jeunes, qui, apr\u00e8s un certain temps, ne se contentent plus de chercher la bonne forme d&rsquo;action, mais veulent aussi mieux comprendre les tenants et aboutissants. Or, il existe souvent peu d&rsquo;offres permettant de transmettre ne serait-ce que les analyses d\u00e9j\u00e0 existantes. L&rsquo;\u00e9tude de la \u00ab th\u00e9orie \u00bb rev\u00eat toutefois une importance fondamentale pour la politique de gauche. Si l&rsquo;on agit \u00e0 partir d&rsquo;une position radicalement anticapitaliste, il faut non seulement \u00eatre conscient que la destruction du capitalisme ne sera probablement pas \u00e0 l&rsquo;ordre du jour dans les 20 ou 30 prochaines ann\u00e9es, mais aussi \u00eatre toujours conscient de l&rsquo;\u00e9norme pouvoir d&rsquo;int\u00e9gration du syst\u00e8me capitaliste dans son ensemble. Un syst\u00e8me parlementaire qui fonctionne ne consiste pas simplement \u00e0 imposer les int\u00e9r\u00eats financiers existants. Ces int\u00e9r\u00eats doivent d&rsquo;abord \u00eatre articul\u00e9s, harmonis\u00e9s entre eux, et la r\u00e9sistance \u00e0 ces int\u00e9r\u00eats joue \u00e9galement un r\u00f4le, cette r\u00e9sistance pouvant \u00eatre tout \u00e0 fait productive \u00e0 long terme pour le syst\u00e8me dans son ensemble (si toutes les centrales nucl\u00e9aires initialement pr\u00e9vues avaient \u00e9t\u00e9 construites dans les ann\u00e9es 70 et 80, de nombreuses entreprises de l&rsquo;\u00e9nergie seraient probablement en faillite aujourd&rsquo;hui). Il est toujours possible d&rsquo;int\u00e9grer certaines de ses propres revendications dans le processus politique (qui se d\u00e9roule non seulement dans les parlements, mais aussi dans l&rsquo;opinion publique et dans les m\u00e9dias), et l&rsquo;on peut alors esp\u00e9rer qu&rsquo;en s&rsquo;impliquant davantage dans le syst\u00e8me, on finira par fonder le bon parti et gagner en influence dans les parlements, ou en occupant une fonction dans un comit\u00e9 consultatif important, ou en apparaissant dans des m\u00e9dias importants, etc. \u2013 on pourrait alors obtenir encore plus. Et pour mieux s&rsquo;int\u00e9grer dans le syst\u00e8me, on fait alors tr\u00e8s lentement concession apr\u00e8s concession. On en arrive ainsi \u00e0 consid\u00e9rer la politique comme \u00ab l&rsquo;art du possible \u00bb. Face \u00e0 la supr\u00e9matie du capitalisme, la gauche court toujours le risque de se r\u00e9signer, de se limiter aux fameux petits pas et de devenir peu \u00e0 peu un rouage bien huil\u00e9 de la machine qu&rsquo;elle voulait \u00e0 l&rsquo;origine abolir. Il est alors tr\u00e8s utile, en particulier lorsqu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de mouvement de masse radical, de se rappeler sans cesse dans quel type de soci\u00e9t\u00e9 on vit, de s&rsquo;int\u00e9resser au fonctionnement de l&rsquo;\u00c9tat et du capital. La condition pr\u00e9alable \u00e0 toute intervention est de ne pas se laisser pi\u00e9ger de quelque fa\u00e7on que ce soit, mais de maintenir une critique radicale de la domination \u00e9tatique et de l&rsquo;exploitation capitaliste \u2013 une critique qui ne se limite pas \u00e0 des phrases toutes faites, mais qui est formul\u00e9e \u00e0 la hauteur du d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00c9tat et du capital, ce qui n&rsquo;est pas si simple.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\" align=\"justify\"><em>Traduit par I. J.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview donn\u00e9e \u00e0 Phase et parue le 2 ao\u00fbt 2001. Texte source \u00e0 retrouver ici. Le terme \u00ab mondialisation \u00bb recouvre des id\u00e9es et des concepts tr\u00e8s divers. Que d\u00e9signe-t-il exactement ? Heinrich : Ce terme d\u00e9signe les nouvelles \u00e9volutions &hellip; <a href=\"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2693\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":14481,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[183,36,37,14,176,18,20,32],"tags":[],"class_list":["post-2693","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-analyses-du-capitalisme-contemporain","category-colonialisme-imperialisme","category-crise","category-etat","category-introductions-a-marx","category-lutte-de-classe","category-michael-heinrich","category-theorie-marxiste"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2693","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/14481"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2693"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2693\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2695,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2693\/revisions\/2695"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2693"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2693"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2693"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}