{"id":2708,"date":"2026-05-14T14:28:08","date_gmt":"2026-05-14T12:28:08","guid":{"rendered":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2708"},"modified":"2026-05-17T14:41:03","modified_gmt":"2026-05-17T12:41:03","slug":"repenser-la-coupure-epistemologique-lire-marx-avec-et-contre-althusser-par-urs-lindner-actuel-marx-n49-2011","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2708","title":{"rendered":"Repenser la \u00ab coupure \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb. Lire Marx avec et contre Althusser, par Urs Lindner (Actuel Marx n\u00b049, 2011)"},"content":{"rendered":"<div style=\"width: 311px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/artifexinopere.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/crivelli_madone_1472-MET-detail.jpg\" alt=\"https:\/\/artifexinopere.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/crivelli_madone_1472-MET-detail.jpg\" width=\"301\" height=\"242\" \/><p class=\"wp-caption-text\">Vierge \u00e0 l\u2019Enfant (D\u00e9tail), Crivelli, 1472.<\/p><\/div>\n<p align=\"justify\">Cela fait maintenant pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle que, dans les articles r\u00e9unis dans <em>Pour Marx<\/em>\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re1no1\">[1]<\/a>, Louis Althusser a transpos\u00e9 au d\u00e9veloppement intellectuel de Marx la conception bachelardienne d\u2019une rupture entre th\u00e9ories scientifiques et exp\u00e9rience ordinaire (id\u00e9ologie) et qu\u2019il y a identifi\u00e9 une \u00ab\u00a0coupure \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb. Selon Althusser, il convient de distinguer dans l\u2019\u0153uvre de Marx une p\u00e9riode de jeunesse, \u00ab\u00a0id\u00e9ologique\u00a0\u00bb, qui porte la marque de l\u2019anthropologie de Feuerbach, et une p\u00e9riode \u00ab\u00a0scientifique\u00a0\u00bb, qui d\u00e9bute en 1845-1846 avec les <em>Th\u00e8ses sur Feuerbach<\/em> et <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>, et durant laquelle Marx est cens\u00e9 avoir d\u00e9velopp\u00e9 tant une nouvelle science de l\u2019histoire qu\u2019une nouvelle philosophie.<\/p>\n<p align=\"justify\"><!--more--><\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019interpr\u00e9tation althuss\u00e9rienne, n\u00e9e dans une conjoncture sp\u00e9cifique, a rapidement suscit\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019un large public et elle est devenue l\u2019objet de vives controverses bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de la France. En outre, m\u00eame si la th\u00e8se de la \u00ab\u00a0coupure \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb ne trouve plus aujourd\u2019hui qu\u2019un petit nombre de d\u00e9fenseurs, elle constitue un point de rep\u00e8re pour toute interpr\u00e9tation de Marx\u00a0: impossible de dire quoi que ce soit d\u2019important sur le d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e marxienne sans s\u2019y r\u00e9f\u00e9rer d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre et prendre position \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans les pages qui suivent\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re2no2\">[2]<\/a>, je voudrais revenir sur la th\u00e8se althuss\u00e9rienne de la coupure en partant de d\u00e9veloppements plus r\u00e9cents dans la discussion sur Marx ainsi que dans la philosophie et la th\u00e9orie sociale en g\u00e9n\u00e9ral, tout en la soumettant \u00e0 une critique constructive. Par \u00ab critique constructive \u00bb, j\u2019entends le fait de partager certaines pr\u00e9misses de l\u2019argumentation althuss\u00e9rienne, de montrer que les conclusions qui en ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9es restent pourtant unilat\u00e9rales et de les remplacer par d\u2019autres, plus complexes. Ma th\u00e8se centrale est donc qu\u2019il y a bien, en 1845-1846, une coupure dans l\u2019\u0153uvre de Marx, mais que celle-ci ne peut \u00eatre entendue comme une coupure <em>\u00e9pist\u00e9mologique<\/em>, au sens bachelardo-althuss\u00e9rien d\u2019un passage de l\u2019id\u00e9ologie \u00e0 la science. Ce qui a lieu chez Marx en 1845-1846 est plut\u00f4t une coupure purement <em>philosophique<\/em>, un changement de \u00ab\u00a0probl\u00e9matique\u00a0\u00bb philosophique \u2013 pour parler comme Althusser \u2013, qui ne sera compl\u00e9t\u00e9 par une \u00ab\u00a0d\u00e9couverte\u00a0\u00bb scientifique importante, par une rupture relevant de la constitution <em>d\u2019une science sociale<\/em>, qu\u2019en 1858. Afin de comprendre d\u2019o\u00f9 vient, chez Marx, la rupture de 1845-1846, je soumets d\u2019abord l\u2019interpr\u00e9tation althuss\u00e9rienne du jeune Marx \u00e0 une re-lecture critique. Je montre ainsi qu\u2019il faut consid\u00e9rer le Marx des ann\u00e9es 1843 et 1844 moins comme un \u00ab\u00a0feuerbachien\u00a0\u00bb que comme un auteur qui participe de fa\u00e7on cr\u00e9ative au discours jeune-h\u00e9g\u00e9lien. Dans un second temps, j\u2019en viens \u00e0 la coupure de 1845-1846 elle-m\u00eame. \u00c0 la diff\u00e9rence d\u2019Althusser, je con\u00e7ois celle-ci non comme un refus global de l\u2019anthropologie et de l\u2019\u00e9thique, mais comme la critique d\u2019une philosophie de type m\u00e9taphysique, qui entra\u00eene une rupture avec le jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme. Pour le dire positivement, chez le Marx de 1845-1846 se produit une rencontre du mat\u00e9rialisme et de la science \u2013 dans un cadre qui demeure celui de la philosophie \u2013, un passage \u00e0 une philosophie sociale r\u00e9aliste, qui conserve cependant, en un premier temps, un rapport ambivalent \u00e0 l\u2019histoire. Cela permet en m\u00eame temps de d\u00e9finir l\u2019enjeu central de cet article\u00a0: il s\u2019agit de trancher le n\u0153ud gordien qui subsiste chez Marx entre philosophie sociale, philosophie de l\u2019histoire et science sociale, et de contribuer ainsi \u00e0 une compr\u00e9hension \u00e0 la fois plus critique et plus complexe de son \u0153uvre.<\/p>\n<h1 class=\"western\" align=\"justify\">Le jeune Marx\u00a0: feuerbachien ou jeune-h\u00e9g\u00e9lien\u00a0?<\/h1>\n<p align=\"justify\">Quand on lit attentivement les prises de position d\u2019Althusser sur le jeune Marx, on se heurte rapidement \u00e0 un paradoxe. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on y trouve une tentative de comprendre la pens\u00e9e de Marx \u00e0 partir de son contexte sp\u00e9cifique\u00a0: le jeune Marx appara\u00eet alors comme un jeune-h\u00e9g\u00e9lien qui, dans le cadre de ce courant philosophico-politique, a accompli des choses tr\u00e8s int\u00e9ressantes. Ainsi mentionne-t-on, par exemple, le fait qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, le \u00ab\u00a0retour de Marx aux productions th\u00e9oriques du XVIIIe si\u00e8cle anglais et fran\u00e7ais est un vrai <em>retour en de\u00e7\u00e0 de Hegel, aux objets<\/em> m\u00eames dans leur r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re3no3\">[3]<\/a>. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 \u2013 et c\u2019est la tendance qui domine chez Althusser \u2013, les positions marxiennes de l\u2019\u00e9poque sont identifi\u00e9es \u00e0 des auteurs particuliers et r\u00e9duites \u00e0 leurs probl\u00e9matiques\u00a0: Marx est cens\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0d\u2019abord kantien-ficht\u00e9en, puis feuerbachien\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re4no4\">[4]<\/a>. \u00c0 l\u2019exception des <em>Manuscrits \u00e9conomico-philosophiques<\/em>, dans lesquels il \u00e9tait aussi \u00ab\u00a0<em>h\u00e9g\u00e9lien<\/em>\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re5no5\">[5]<\/a>, selon Althusser, le Marx des ann\u00e9es 1843-1844 \u00e9tait simplement un \u00ab\u00a0feuerbachien d\u2019avant-garde qui applique <em>une probl\u00e9matique \u00e9thique \u00e0 l\u2019intelligence de l\u2019histoire humaine<\/em>. On pourrait dire, en d\u2019autres termes, que Marx, en ce temps, n\u2019a fait qu\u2019appliquer la th\u00e9orie de l\u2019ali\u00e9nation, c\u2019est-\u00e0-dire de la \u2018nature humaine\u2019 feuerbachienne, \u00e0 la politique et l\u2019activit\u00e9 concr\u00e8te des hommes, avant de l\u2019\u00e9tendre dans les <em>Manuscrits<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e9conomie politique\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re6no6\">[6]<\/a>. La teneur de ces propos est claire\u00a0: le jeune Marx a simplement fait usage des questions et des concepts de quelques \u00ab\u00a0grands\u00a0\u00bb auteurs, surtout Feuerbach.<\/p>\n<p align=\"justify\">Face \u00e0 ce type de lecture, o\u00f9 le principe d\u2019autorit\u00e9 prend une forme grotesque \u2013 le besoin marxiste d\u2019un ma\u00eetre est projet\u00e9 sur Marx lui-m\u00eame \u2013, il me semble f\u00e9cond de suivre la premi\u00e8re ligne interpr\u00e9tative, marginalis\u00e9e par Althusser, et de situer le texte du jeune Marx dans son contexte sp\u00e9cifique, celui des d\u00e9bats jeunes-h\u00e9g\u00e9liens. Je me propose donc de reprendre en les poussant plus loin, gr\u00e2ce aux ressources de l\u2019analyse du discours, les perspectives qui ont \u00e9t\u00e9 acquises \u00e0 cet \u00e9gard ces derni\u00e8res ann\u00e9es, principalement dans la litt\u00e9rature anglophone\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re7no7\">[7]<\/a> et francophone\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re8no8\">[8]<\/a>. Dans la lign\u00e9e de <em>L\u2019Arch\u00e9ologie du savoir<\/em> de Foucault\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re9no9\">[9]<\/a>, on peut d\u2019abord lier les conditions de possibilit\u00e9 des \u00e9nonc\u00e9s jeunes-h\u00e9g\u00e9liens \u00e0 certains objets (philosophie h\u00e9g\u00e9lienne, religion, Allemagne du <em>Vorm\u00e4rz<\/em>), \u00e0 certains concepts (ali\u00e9nation, transformation, essence humaine, r\u00e9conciliation, conscience, praxis, vie) et \u00e0 certaines m\u00e9thodes (critique, parodie, retournement, relativisation philosophico-historique, comparaison France-Allemagne). Ensuite, ce discours se caract\u00e9risait par un croisement entre positions sp\u00e9cifiques et modalit\u00e9s d\u2019expression (celles du philosophe, du r\u00e9volutionnaire, du journaliste et du missionnaire), dont les traits collectifs, envisag\u00e9s sociologiquement, correspondaient \u00e0 ceux de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9cole philosophique\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0parti politique\u00a0\u00bb, de la \u00ab\u00a0boh\u00e8me journalistique\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0secte ath\u00e9e\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re10no10\">[10]<\/a>. Enfin, le jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme avait un ennemi principal, sur le plan strat\u00e9gique\u00a0: le discours de restauration du \u00ab\u00a0personnalisme\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re11no11\">[11]<\/a>, dans lequel \u00e9taient l\u00e9gitim\u00e9s la souverainet\u00e9 absolue de type monarchique et le droit illimit\u00e9 \u00e0 disposer sur le plan priv\u00e9 d\u2019une conception chr\u00e9tienne de Dieu qui soit personnelle\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re12no12\">[12]<\/a>. Les strat\u00e9gies dont disposaient pour s\u2019y opposer les jeunes-h\u00e9g\u00e9liens \u00e9taient, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, une strat\u00e9gie \u00ab\u00a0r\u00e9publicaine\u00a0\u00bb, consistant \u00e0 opposer \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9go\u00efsme\u00a0\u00bb, per\u00e7u comme omnipr\u00e9sent, un \u00c9tat rationnel organis\u00e9 sur une base participative, et, de l\u2019autre, une strat\u00e9gie socialiste-communiste, qui reposait sur la propri\u00e9t\u00e9 collective.<\/p>\n<p align=\"justify\"><a name=\"pa5\"><\/a><a name=\"re13no13\"><\/a><a name=\"re14no14\"><\/a><a name=\"re15no15\"><\/a><a name=\"re16no16\"><\/a><a name=\"re17no17\"><\/a> Envisag\u00e9 dans le cadre d\u2019une th\u00e9orie de la philosophie, le jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme se pr\u00e9sente comme un discours de philosophie sociale qui tend fortement vers la philosophie de l\u2019histoire\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re13no13\">[13]<\/a>. Le type de position des probl\u00e8mes faisant l\u2019unit\u00e9 d\u2019une telle configuration, mutuellement partag\u00e9e par des auteurs aussi diff\u00e9rents que Cieszkowski, Bauer, Feuerbach, Ruge, Hess et Marx, c\u2019est-\u00e0-dire la \u00ab\u00a0probl\u00e9matique\u00a0\u00bb au sens althuss\u00e9rien, reposait alors sur le projet de rendre la philosophie pratique, de la \u00ab\u00a0r\u00e9aliser\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re14no14\">[14]<\/a>. Hegel, telle est du moins la fa\u00e7on dont ses disciples radicaux le comprenaient, aurait conduit la philosophie jusqu\u2019aux hauteurs supr\u00eames, il aurait surmont\u00e9 le d\u00e9chirement du monde et \u00ab\u00a0r\u00e9concili\u00e9\u00a0\u00bb ses contradictions \u2013 mais dans la th\u00e9orie seulement. \u00c0 pr\u00e9sent, l\u2019heure serait donc venue de mettre aussi en \u0153uvre la \u00ab\u00a0r\u00e9conciliation\u00a0\u00bb sur le plan pratique, en faisant en sorte que la philosophie s\u2019occupe de la vie effective et des rapports sociaux, et qu\u2019elle descende \u2013 telle est l\u2019une des m\u00e9taphores centrales de ce discours \u2013 \u00ab\u00a0du ciel sur la terre\u00a0\u00bb. Pour les jeunes-h\u00e9g\u00e9liens, ce projet d\u2019une \u00ab\u00a0<em>Philosophie de la praxis<\/em>\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re15no15\">[15]<\/a> impliquait la construction de principes absolus, en lesquels devait s\u2019accomplir la \u00ab\u00a0r\u00e9conciliation\u00a0\u00bb. Que l\u2019\u00ab\u00a0identit\u00e9 substantielle du penser et de l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb ait eu pour lieu le \u00ab\u00a0champ de l\u2019<em>action r\u00e9elle<\/em>\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re16no16\">[16]<\/a>, comme chez Cieszkowski, la \u00ab\u00a0conscience de soi\u00a0\u00bb de Bauer, ou l\u2019\u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb de Feuerbach \u2013 toujours, il s\u2019agissait d\u2019instances qui prenaient la suite du \u00ab\u00a0savoir absolu\u00a0\u00bb de Hegel. \u00c9coutons, \u00e0 ce propos, l\u2019auteur jeune-h\u00e9g\u00e9lien favori d\u2019Althusser\u00a0: \u00ab\u00a0La philosophie nouvelle n\u2019est plus une <em>qualit\u00e9 abstraite<\/em>, elle n\u2019est pas une <em>facult\u00e9 particuli\u00e8re<\/em> \u2013 elle est l\u2019<em>homme<\/em> m\u00eame <em>qui pense<\/em> \u2013 [\u2026] l\u2019homme qui <em>est<\/em> et <em>sait<\/em> qu\u2019il est l\u2019<em>identit\u00e9 r\u00e9elle<\/em> (et non imaginaire) <em>absolue<\/em> de toutes les oppositions et de toutes les contradictions\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re17no17\">[17]<\/a>.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il n\u2019est pas sans int\u00e9r\u00eat de remarquer que la signification de ce discours, sur le plan de la philosophie de l\u2019histoire, tient \u00e0 des caract\u00e9ristiques qui allaient \u00e9galement jouer un r\u00f4le important dans la conception de la philosophie d\u2019Althusser lui-m\u00eame. Au sein du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme, la critique politique, la \u00ab\u00a0critique de ce qui existe\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re18no18\">[18]<\/a>, devient une t\u00e2che philosophique\u00a0; la philosophie se transforme en une \u00ab\u00a0ar\u00e8ne\u00a0\u00bb politique, o\u00f9 l\u2019on cesse de tourner ind\u00e9finiment en rond \u00e0 la recherche de justifications pour, au contraire, produire des \u00ab\u00a0th\u00e8ses\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re19no19\">[19]<\/a>. Au sens de cette politisation et de cette volont\u00e9 d\u2019aboutir \u00e0 des th\u00e8ses, il est donc incontestable que l\u2019on peut d\u00e9j\u00e0 parler, \u00e0 propos du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme, d\u2019une \u00ab\u00a0nouvelle pratique de la philosophie\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re20no20\">[20]<\/a>. Or, comment concevoir le r\u00f4le de Marx au sein de ce discours\u00a0? Outre le fait qu\u2019il use de m\u00e9thodes et de concepts jeunes-h\u00e9g\u00e9liens, dans le cadre des modalit\u00e9s d\u2019\u00e9nonciation que nous avons \u00e9voqu\u00e9es, en leur faisant subir des d\u00e9placements qui sont, \u00e0 certains \u00e9gards, consid\u00e9rables, deux choses surtout sont significatives\u00a0: d\u2019une part, une r\u00e9flexion et une radicalisation de la probl\u00e9matique jeune-h\u00e9g\u00e9lienne de la r\u00e9alisation de la philosophie qui est unique en son genre\u00a0; d\u2019autre part, le jeune Marx a \u00e9t\u00e9 le seul des jeunes-h\u00e9g\u00e9liens \u00e0 faire l\u2019essai tant de la strat\u00e9gie discursive r\u00e9publicaine que de la strat\u00e9gie socialiste, ou, plus exactement, on peut d\u00e9crire son chemin comme un passage du r\u00e9publicanisme au socialisme\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re21no21\">[21]<\/a>.<\/p>\n<p align=\"justify\"><a name=\"pa7\"><\/a><a name=\"re22no22\"><\/a><a name=\"re23no23\"><\/a><a name=\"re24no24\"><\/a><a name=\"re25no25\"><\/a><a name=\"re26no26\"><\/a><a name=\"re27no27\"><\/a><a name=\"re28no28\"><\/a><a name=\"re29no29\"><\/a><a name=\"re30no30\"><\/a><a name=\"re31no31\"><\/a><a name=\"re32no32\"><\/a><a name=\"re33no33\"><\/a><a name=\"re34no34\"><\/a><a name=\"re35no35\"><\/a> Commen\u00e7ons par le second point. Althusser divise \u00e9galement les premiers \u00e9crits de Marx en deux p\u00e9riodes\u00a0: le \u00ab\u00a0moment rationaliste-lib\u00e9ral des articles de la <em>Gazette Rh\u00e9nane<\/em>\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0moment rationaliste-communautaire\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re22no22\">[22]<\/a> qui lui succ\u00e8de, de sorte que les probl\u00e9matiques de chacune de ces deux p\u00e9riodes sont cens\u00e9es correspondre \u00e0 celles de Kant et de Fichte pour la premi\u00e8re, \u00e0 celle de Feuerbach pour la seconde. C\u2019est ce qui lui interdit d\u2019apercevoir les enjeux d\u00e9cisifs du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme, sur le plan politique comme sur celui de la philosophie sociale. Car, si parler de lib\u00e9ralisme poss\u00e8de un sens sp\u00e9cifique\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re23no23\">[23]<\/a>, alors il faut dire que les jeunes-h\u00e9g\u00e9liens \u00e9taient anti-lib\u00e9raux, ce qui les conduisait par exemple \u00e0 des conflits incessants avec les bailleurs de fonds lib\u00e9raux de la <em>Gazette Rh\u00e9nane<\/em>. Aussi s\u2019agissait-il, au sein du courant r\u00e9publicain dominant du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme, de d\u00e9passer l\u2019individualisme possessif du monde moderne dans un \u00c9tat rationnel r\u00e9publicain. Les travaux de journaliste de Marx \u00e0 partir de 1842 sont enti\u00e8rement r\u00e9dig\u00e9s dans cet esprit, et, en mai 1843, il proclame encore avec emphase\u00a0: \u00ab\u00a0Des hommes, ce seraient des \u00eatres pourvus d\u2019un esprit, des hommes libres, des r\u00e9publicains [\u2026]. La dignit\u00e9 personnelle de l\u2019homme, la libert\u00e9, il faudrait d\u2019abord la r\u00e9veiller dans la poitrine de ces hommes. Seul ce sentiment qui, avec les Grecs, dispara\u00eet de ce monde, et qui, avec le christianisme, s\u2019\u00e9vanouit dans l\u2019azur vaporeux du ciel, peut \u00e0 nouveau faire de la soci\u00e9t\u00e9 une communaut\u00e9 des hommes visant \u00e0 atteindre leurs fins les plus hautes\u00a0: un \u00c9tat d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re24no24\">[24]<\/a>. Ce qui a lieu chez Marx, durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1843, ce n\u2019est donc pas un passage de l\u2019individualisme \u00e0 la pens\u00e9e communautaire (pr\u00e9cis\u00e9ment, une forme universaliste de celle-ci est d\u00e9j\u00e0 constitutive du r\u00e9publicanisme), mais un changement de strat\u00e9gie politique qui tend vers le socialisme. Sur le plan philosophique, les cons\u00e9quences imm\u00e9diates en sont que les \u00ab\u00a0fins\u00a0\u00bb \u00e9thiques \u00ab\u00a0les plus hautes\u00a0\u00bb sont lib\u00e9r\u00e9es de leur \u00e9troitesse au regard de la politique et que la critique cesse d\u00e9sormais pour Marx de se tenir \u00ab\u00a0au dessus des partis\u00a0\u00bb pour \u00eatre associ\u00e9e, au contraire, \u00e0 \u00ab\u00a0une prise de parti en politique\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re25no25\">[25]<\/a>.<\/p>\n<p align=\"justify\">Alors que le passage de Marx au socialisme poss\u00e8de un potentiel philosophique qui exc\u00e8de le cadre du discours jeune-h\u00e9g\u00e9lien, le noyau dur de son jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme consiste en une radicalisation r\u00e9flexive de la probl\u00e9matique de la r\u00e9alisation de la philosophie. D\u00e9j\u00e0, dans une note de sa th\u00e8se de 1841, Marx revendique contre les autres jeunes-h\u00e9g\u00e9liens la n\u00e9cessit\u00e9 que le \u00ab\u00a0devenir-philosophique du monde\u00a0\u00bb soit accompagn\u00e9 d\u2019un \u00ab\u00a0devenir-monde de la philosophie\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re26no26\">[26]<\/a>. Les textes des <em>Annales franco-allemandes<\/em> exacerbent cette consid\u00e9ration en exigeant en m\u00eame temps une \u00ab\u00a0r\u00e9alisation\u00a0\u00bb <em>et<\/em> une \u00ab\u00a0suppression\u00a0\u00bb de la philosophie\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la critique philosophique, qui vise la \u00ab\u00a0r\u00e9forme de la conscience\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l\u2019auto-compr\u00e9hension [\u2026] par l\u2019\u00e9poque de ses luttes et de ses aspirations\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re27no27\">[27]<\/a> est tenue de r\u00e9fl\u00e9chir sur ses propres pr\u00e9suppositions\u00a0; de l\u2019autre, elle est destin\u00e9e \u00e0 une alliance avec le prol\u00e9tariat en tant que \u00ab\u00a0classe universelle\u00a0\u00bb qui est cens\u00e9e accomplir ad\u00e9quatement la revendication d\u2019universalit\u00e9 de la philosophie. Finalement, les <em>Manuscrits de 1844<\/em> d\u00e9veloppent un grand r\u00e9cit philosophico-historique, dans lequel, avec la r\u00e9alisation de la philosophie, doit aussi \u00eatre surmont\u00e9e, dans le communisme, la \u00ab\u00a0s\u00e9paration\u00a0\u00bb entre philosophie et sciences positives. En somme, les <em>Manuscrits parisiens<\/em> sont, en un sens, le texte le plus jeune-h\u00e9g\u00e9lien de l\u2019\u0153uvre de Marx. Non seulement Marx introduit ici, avec l\u2019\u00e9conomie politique, un nouvel objet pour le jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme, mais il d\u00e9couvre \u00e9galement, au terme d\u2019une longue recherche, ce qui est l\u2019\u00e9quivalent fonctionnel pour son propre discours de l\u2019\u00ab\u00a0action\u00a0\u00bb de Cieszkowski, de la \u00ab\u00a0conscience de soi\u00a0\u00bb de Bauer et de l\u2019\u00ab\u00a0homme\u00a0\u00bb de Feuerbach\u00a0: le communisme. Il dit de celui-ci qu\u2019\u00ab\u00a0en tant que naturalisme achev\u00e9, il est humanisme, en tant qu\u2019humanisme achev\u00e9, il est naturalisme, il est la <em>v\u00e9ritable<\/em> solution de l\u2019antagonisme entre l\u2019homme et la nature, entre l\u2019homme et l\u2019homme, il est la vraie solution du conflit entre l\u2019existence et l\u2019essence, entre l\u2019objectivation et l\u2019affirmation de soi, entre la libert\u00e9 et la n\u00e9cessit\u00e9, entre l\u2019individu et le genre. Il est l\u2019\u00e9nigme r\u00e9solue de l\u2019histoire et il se sait comme cette solution\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re28no28\">[28]<\/a>.<br \/>\nIl me semble qu\u2019il convient ici d\u2019introduire une distinction dans la critique du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme de Marx. Althusser avait parfaitement raison de faire preuve de scepticisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard du pr\u00e9tendu mat\u00e9rialisme de Feuerbach et de parler d\u2019\u00ab\u00a0<em>anthropologie<\/em> id\u00e9aliste\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re29no29\">[29]<\/a> pour caract\u00e9riser sa position. Seulement, le jeune Marx, pr\u00e9cis\u00e9ment, ne partage pas ce que je propose de nommer \u00ab\u00a0la m\u00e9taphysique de l\u2019homme\u00a0\u00bb de Feuerbach\u00a0; chez lui, ce qui est m\u00e9taphysique, c\u2019est plut\u00f4t la conception du communisme et la philosophie de l\u2019histoire. En revanche, on peut dissocier du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme le diagnostic marxien sur l\u2019ali\u00e9nation et l\u2019anthropologie de la vie bonne qui le sous-tend. Comment cela est-il possible\u00a0? Selon Allen Wood\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re30no30\">[30]<\/a>, le concept d\u2019ali\u00e9nation peut avoir une fonction \u00ab\u00a0diagnostique\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0descriptive-normative\u00a0\u00bb aussi bien qu\u2019\u00ab\u00a0explicative\u00a0\u00bb. Dans les <em>Manuscrits parisiens<\/em>, ces deux fonctions co\u00efncident. Althusser, et surtout Ranci\u00e8re, dans sa contribution \u00e0 <em>Lire le Capital<\/em>\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re31no31\">[31]<\/a>, ont fait remarquer \u00e0 juste titre que le jeune Marx n\u2019avait encore aucune compr\u00e9hension du mode de fonctionnement des discours scientifiques et opposait de l\u2019ext\u00e9rieur le concept d\u2019ali\u00e9nation comme cat\u00e9gorie explicative \u00e0 l\u2019\u00e9conomie politique, ce qui renvoie, selon moi, au fait qu\u2019au sein du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme, il n\u2019y avait pas de place pour un mode d\u2019expression scientifique autonome vis-\u00e0-vis de la philosophie. C\u2019\u00e9tait en tout cas une conclusion erron\u00e9e de la part d\u2019Althusser et de ses collaborateurs que de croire qu\u2019avec sa fonction explicative cesse aussi la fonction diagnostique du concept d\u2019ali\u00e9nation. Non seulement le concept d\u2019ali\u00e9nation joue encore chez Marx un r\u00f4le de diagnostic important apr\u00e8s 1845-46, dans la critique ult\u00e9rieure de l\u2019\u00e9conomie politique (un regard superficiel sur les <em>Grundrisse<\/em> suffit \u00e0 le montrer), mais, d\u00e8s 1844, celui-ci pr\u00e9sente une riche ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019impuissance, de la d\u00e9possession, de l\u2019indiff\u00e9rence, de l\u2019apathie ainsi que de la perte d\u2019objet et de sens, qui va bien au-del\u00e0 de Feuerbach et de Hess et est, aujourd\u2019hui encore, indispensable \u00e0 une th\u00e9orie sociale critique\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re32no32\">[32]<\/a>.<br \/>\nOutre son aspect descriptif, la fonction diagnostique du concept d\u2019ali\u00e9nation poss\u00e8de en m\u00eame temps une fonction d\u2019\u00e9valuation normative. Chez le jeune Marx, celle-ci renvoie \u2013 comme l\u2019a principalement mis en \u00e9vidence la discussion anglo-saxonne\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re33no33\">[33]<\/a> \u2013 moins \u00e0 Feuerbach qu\u2019\u00e0 une impulsion \u00e9thique qui remonte \u00e0 Aristote et que l\u2019on qualifie depuis Rawls de \u00ab\u00a0perfectionniste\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re34no34\">[34]<\/a>. Ce qui joue un r\u00f4le central dans le perfectionnisme moral, c\u2019est l\u2019hypoth\u00e8se que la vie bonne d\u00e9pend d\u2019un d\u00e9veloppement et d\u2019une r\u00e9alisation de certaines propri\u00e9t\u00e9s de la nature humaine. Face \u00e0 l\u2019accusation d\u2019essentialisme fr\u00e9quemment port\u00e9e contre le jeune Marx (y compris par Althusser), je voudrais ici mettre en valeur deux aspects de son anthropologie normative. D\u2019une part, d\u00e8s 1844, Marx ne con\u00e7oit absolument pas la nature humaine de mani\u00e8re statique. Pour lui, les \u00eatres humains sont des \u00eatres capables de r\u00e9fl\u00e9chir sur eux-m\u00eames et de se faire \u00e9cho les uns aux autres, chez qui la vie bonne d\u00e9pend d\u2019une capacit\u00e9 \u00e0 agir avec ma\u00eetrise sur soi et sur son environnement et \u00e0 trouver un \u00ab\u00a0accomplissement\u00a0\u00bb, tant dans les rapports sujet-sujet que dans les rapports sujet-objet. Au sein de la modernit\u00e9 capitaliste, ces capacit\u00e9s de r\u00e9flexion sur soi et de r\u00e9sonance mutuelle inscrites dans la nature humaine sont en m\u00eame temps d\u00e9velopp\u00e9es et entrav\u00e9es, ce qui suscite des formes sp\u00e9cifiques de souffrance. D\u2019autre part, \u00e0 partir de l\u2019\u00e9t\u00e9 1843, Marx \u2013 \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019Aristote \u2013 renonce \u00e0 hi\u00e9rarchiser et \u00e0 figer de mani\u00e8re t\u00e9l\u00e9ologique les formes de vie\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re35no35\">[35]<\/a>. Sa \u00ab\u00a0critique de la politique\u00a0\u00bb inclut une rupture avec l\u2019unilat\u00e9ralisme r\u00e9publicain pour lequel les fins \u00e9thiques les plus hautes se limitent \u00e0 la forme de vie du <em>citoyen<\/em>. Il lui oppose un perfectionnisme <em>socialiste<\/em>, qui d\u00e9signe une pluralit\u00e9 de param\u00e8tres sociaux comme conditions de la vie bonne, notamment des rapports r\u00e9ciproques et riches de sens sur le plan du travail, un mode d\u2019auto-gouvernement d\u00e9mocratique et un \u00e9panouissement artistique.<\/p>\n<h1 class=\"western\" align=\"justify\">La coupure de 1845-1846 est-elle \u00ab\u00a0\u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb ou philosophico-sociale\u00a0?<\/h1>\n<p align=\"justify\">S\u2019il y a donc chez le jeune Marx une dimension anthropologico-normative, irr\u00e9ductible \u00e0 la m\u00e9taphysique feuerbachienne de l\u2019homme, cela signifie-t-il pour autant que l\u2019\u0153uvre du Marx de 1845-1846 ne serait le lieu d\u2019aucune coupure significative\u00a0? Arr\u00eatons-nous un instant, encore une fois, sur ce qu\u2019Althusser veut dire avec sa th\u00e8se de la \u00ab\u00a0coupure \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb. Par opposition \u00e0 une probl\u00e9matique qui \u00e9tait auparavant \u00ab\u00a0id\u00e9ologique\u00a0\u00bb, il s\u2019agirait d\u2019une \u00ab\u00a0double fondation\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re36no36\">[36]<\/a>\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, Marx d\u00e9couvre le \u00ab\u00a0continent histoire\u00a0\u00bb et \u00e9tablit le \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme historique\u00a0\u00bb en tant que \u00ab\u00a0th\u00e9orie scientifique\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re37no37\">[37]<\/a>\u00a0; de l\u2019autre, il fonde une \u00ab\u00a0nouvelle philosophie\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re38no38\">[38]<\/a>, d\u00e9finie, dans la continuit\u00e9 du marxisme-l\u00e9ninisme, comme \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme dialectique\u00a0\u00bb et qui est cens\u00e9e se caract\u00e9riser par un \u00ab\u00a0antihumanisme th\u00e9orique\u00a0\u00bb et par une \u00e9pist\u00e9mologie conventionnaliste-rationaliste (en gros bachelardienne). Cependant, Althusser souligne aussi que la c\u00e9sure de 1845-1846 \u00ab\u00a0n\u2019a pu produire d\u2019embl\u00e9e, dans une forme <em>achev\u00e9e<\/em> et <em>positive<\/em>, la probl\u00e9matique nouvelle qu\u2019elle inaugure\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re39no39\">[39]<\/a>\u00a0; aussi distingue-t-il \u00ab\u00a0les \u0153uvres de la coupure\u00a0\u00bb, celles de la \u00ab\u00a0maturation\u00a0\u00bb et celles de la \u00ab\u00a0maturit\u00e9\u00a0\u00bb. Pour les textes marxiens \u00e9crits entre 1845 et 1857, pour les \u00ab\u00a0\u0153uvres de la coupure\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0maturation\u00a0\u00bb, il faudrait affirmer qu\u2019elles se caract\u00e9risent par une s\u00e9rie de formulations et de concepts ambivalents, qui ont surtout \u00e0 voir avec une r\u00e9f\u00e9rence emphatique \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience et \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Toutefois, avec les consid\u00e9rations m\u00e9thodologiques de l\u2019Introduction des <em>Grundrisse<\/em>, ces ambivalences seraient surmont\u00e9es et cela inaugurerait les \u00ab\u00a0\u0153uvres de la maturit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ma principale objection \u00e0 la th\u00e8se d\u2019Althusser comporte deux aspects : d\u2019une part, il est faux de conclure de la critique de la m\u00e9taphysique feuerbachienne de l\u2019homme d\u00e9velopp\u00e9e en 1845-1846 que Marx aurait \u00e9galement rompu avec ses propres hypoth\u00e8ses anthropologico-normatives ; d\u2019autre part, ce qui se produit \u00e0 cette \u00e9poque dans l\u2019\u0153uvre de Marx, ce n\u2019est pas un passage \u00ab \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb \u00e0 la science, mais une coupure qui a pour lieu exclusif le champ de la philosophie : Marx ne veut plus r\u00e9aliser la philosophie en la supprimant, mais il entreprend une critique de la philosophie de type m\u00e9taphysique, et ce au nom de la science. Surgit ainsi chez lui, en lieu et place du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme, une philosophie sociale r\u00e9aliste. Ce qui est ici en jeu, c\u2019est le statut de la soi-disant \u00ab conception mat\u00e9rialiste de l\u2019histoire \u00bb, celui du rapport de Marx \u00e0 la philosophie ainsi que les positions philosophiques dont il est le repr\u00e9sentant. Selon mon interpr\u00e9tation, le plaidoyer marxien de 1845-1846 en faveur de la science demeure int\u00e9rieur \u00e0 la philosophie, et il introduit des r\u00e9flexions comparables \u00e0 celles dont on d\u00e9bat aujourd\u2019hui en mettant en avant le terme de \u00ab r\u00e9alisme scientifique \u00bb. On ne peut encore parler, \u00e0 cette \u00e9poque, d\u2019activit\u00e9 scientifique chez Marx. Il en va de m\u00eame pour la \u00ab conception mat\u00e9rialiste de l\u2019histoire \u00bb ; il ne s\u2019agit pas d\u2019une th\u00e9orie scientifique, mais d\u2019une perspective philosophique qui repose en d\u00e9finitive sur deux \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il faut absolument distinguer : une ontologie sociale r\u00e9aliste et une philosophie de l\u2019histoire techno-fonctionnaliste. C\u2019est celle-ci, et non l\u2019emphase de Marx sur la r\u00e9alit\u00e9, qui introduit des ambivalences dans la coupure de 1845-1846.<\/p>\n<p align=\"justify\">Avant de dessiner plus avant la coupure philosophique dans l\u2019\u0153uvre de Marx, je voudrais rapidement combler une lacune qui subsiste chez Althusser et indiquer pourquoi c\u2019est en 1845-1846 que survient la coupure. Je vois \u00e0 cela au moins quatre raisons. Tout d\u2019abord, Marx a d\u00fb rapidement percevoir que sa confrontation parisienne avec l\u2019\u00e9conomie politique comportait des d\u00e9ficiences et que la philosophie sociale jeune-h\u00e9g\u00e9lienne ne lui fournissait pas les instruments ad\u00e9quats pour venir \u00e0 bout d\u2019une discipline scientifique qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pleinement d\u00e9velopp\u00e9e. En second lieu, entre la r\u00e9daction de <em>La Sainte Famille<\/em> et celle des <em>Th\u00e8ses sur Feuerbach<\/em>, est paru le livre de Max Stirner, <em>L\u2019Unique et sa propri\u00e9t\u00e9<\/em>. La \u00ab\u00a0d\u00e9construction\u00a0\u00bb stirn\u00e9rienne du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme a laiss\u00e9 chez Marx une impression durable et elle l\u2019a mis en demeure de r\u00e9agir sur le plan th\u00e9orique, r\u00e9action dont les essais laborieux de <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> pour produire une r\u00e9futation de Stirner offrent un t\u00e9moignage \u00e9loquent. En troisi\u00e8me lieu, gr\u00e2ce aux \u00ab\u00a0vrais socialistes\u00a0\u00bb influenc\u00e9s par Hess et Feuerbach, Marx pouvait observer \u00e0 quel point le jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme menait \u00e0 une moralisation de la politique qui passait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des v\u00e9ritables probl\u00e8mes sociaux. Et finalement, en quatri\u00e8me lieu, Marx a lu, selon toute vraisemblance dans les premiers mois de 1845 \u2013 comme l\u2019a montr\u00e9 Danga Vileisis\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re40no40\">[40]<\/a> \u2013 le livre d\u2019Adam Ferguson, <em>Essay on the History of Civil Society<\/em> (1767), ce qui l\u2019amenait \u00e0 une nouvelle \u00e9valuation de la tradition philosophique mat\u00e9rialiste.<\/p>\n<p align=\"justify\">La coupure philosophique de 1845-1846 concerne en premier lieu le rapport de Marx \u00e0 la philosophie. Selon moi, Marx ne rompt pas \u2013 comme l\u2019a dit Althusser \u2013 avec l\u2019anthropologie et l\u2019\u00e9thique en tant que telles, pas plus qu\u2019il n\u2019oppose \u00e0 la philosophie \u2013 ainsi que le pr\u00e9tend, par exemple, Daniel Brudney\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re41no41\">[41]<\/a> \u2013 un refus anti-philosophique. Ses pol\u00e9miques critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la philosophie sont plut\u00f4t dirig\u00e9es contre la philosophie comme m\u00e9taphysique et, du m\u00eame coup, contre une certaine utilisation des consid\u00e9rations anthropologico-normatives. <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> le dit lorsqu\u2019elle \u00e9voque de fa\u00e7on lapidaire\u00a0: \u00ab\u00a0la morale, la religion, la m\u00e9taphysique et le reste de l\u2019id\u00e9ologie\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re42no42\">[42]<\/a>. Dans les ann\u00e9es 1845-1847, Marx entreprend une critique de la m\u00e9taphysique qui entend montrer que les recherches philosophiques au sujet de l\u2019absolu, l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019existence d\u2019\u00eatres non-spatiaux et non-temporels, ou encore la construction de mondes parall\u00e8les id\u00e9aux sont nocives et sans objet. Dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>, ce sont les jeunes-h\u00e9g\u00e9liens et leur pr\u00e9tention \u00e0 philosopher en partant de principes absolus qui constituent la cible premi\u00e8re\u00a0; dans le texte que Marx r\u00e9dige peu apr\u00e8s, <em>Mis\u00e8re de la philosophie<\/em>, il s\u2019agit de Proudhon et de son hypoth\u00e8se de l\u2019existence de lois \u00e9ternelles et de principes intemporels de la justice. Lorsque Marx et Engels mettent la morale sur le m\u00eame plan que la m\u00e9taphysique en la subsumant sous le concept d\u2019id\u00e9ologie, leur attaque vise donc deux choses\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des philosophies morales de style kantien bas\u00e9es sur le droit et, de l\u2019autre, une pratique moralisatrice qui laisse dans l\u2019ombre les contextes de conditionnement social du comportement individuel. Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019un refus global des consid\u00e9rations \u00e9thiques, mais d\u2019un d\u00e9placement de leur statut argumentatif\u00a0: alors que le Marx de 1843-1844 utilisait <em>aussi<\/em> son anthropologie normative pour mobiliser l\u2019indignation morale contre l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9go\u00efsme\u00a0\u00bb, depuis les ann\u00e9es 1845-1846, son perfectionnisme socialiste n\u2019\u00ab\u00a0a plus\u00a0\u00bb pour fonction que d\u2019\u00eatre une hypoth\u00e8se \u00e9thique d\u2019arri\u00e8re-plan, qui permet une critique des effets du capitalisme sur la possibilit\u00e9 de mener une vie humaine accomplie.<\/p>\n<p align=\"justify\"><a name=\"pa12\"><\/a><a name=\"re43no43\"><\/a><a name=\"re44no44\"><\/a><a name=\"re45no45\"><\/a> La \u00ab\u00a0nouvelle pratique de la philosophie\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re43no43\">[43]<\/a> de Marx \u2013 pour parler comme Althusser dans <em>L\u00e9nine et la philosophie<\/em> \u2013 se d\u00e9ploie donc par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une opposition entre la m\u00e9taphysique et la science\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 cesse la sp\u00e9culation, c\u2019est dans la vie r\u00e9elle que commence donc la science r\u00e9elle, positive. [\u2026] Avec la pr\u00e9sentation de la r\u00e9alit\u00e9, la philosophie autonome perd son milieu d\u2019existence\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re44no44\">[44]<\/a>. La connaissance mat\u00e9rielle du monde n\u2019incombe plus \u00e0 une \u00ab\u00a0philosophie autonome\u00a0\u00bb dot\u00e9e d\u2019une primaut\u00e9 sp\u00e9culative, elle rel\u00e8ve de la \u00ab\u00a0science positive\u00a0\u00bb. Ce que la philosophie sait du monde, elle le sait par l\u2019entremise des sciences. Lorsque, dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>, Marx et Engels parlent de \u00ab\u00a0science <em>positive<\/em>\u00a0\u00bb, lorsqu\u2019ils insistent sur la fondation empirique du savoir r\u00e9el, cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec un \u00ab\u00a0positivisme\u00a0\u00bb, ou m\u00eame un \u00ab\u00a0empirisme\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit plut\u00f4t de se d\u00e9marquer de la \u00ab\u00a0science du concept\u00a0\u00bb (jeune-) h\u00e9g\u00e9lien, et, plus particuli\u00e8rement, de marquer une distance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Moses Hess, celui qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque leur compagnon le plus proche\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re45no45\">[45]<\/a>. La \u00ab\u00a0nouvelle pratique de la philosophie\u00a0\u00bb du Marx de 1845-1846 consiste pour l\u2019essentiel \u00e0 obliger la philosophie sociale \u00e0 se tourner vers les sciences. Cela ne veut pas dire que la politisation jeune-h\u00e9g\u00e9lienne de la philosophie serait abandonn\u00e9e, mais seulement qu\u2019elle est munie d\u2019un correctif \u00e9pist\u00e9mique\u00a0: alors que le jeune Marx avait privil\u00e9gi\u00e9 une mise en relation romantique entre philosophie et politique, il se d\u00e9bat d\u00e9sormais dans un <em>m\u00e9nage \u00e0 trois<\/em> entre philosophie, science et transformation du monde, o\u00f9 le statut de la philosophie devient pr\u00e9caire.<\/p>\n<p align=\"justify\">On peut ici parler, avec Emmanuel Renault\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re46no46\">[46]<\/a>, du passage d\u2019une conception \u00ab\u00a0maximaliste\u00a0\u00bb de la philosophie \u00e0 une conception \u00ab\u00a0d\u00e9flationniste\u00a0\u00bb. Toutefois, \u00e0 la diff\u00e9rence de Renault, je pense que la \u00ab\u00a0nouvelle pratique\u00a0\u00bb marxienne \u00ab\u00a0de la philosophie\u00a0\u00bb s\u2019accompagne tout \u00e0 fait d\u2019une \u00ab\u00a0nouvelle philosophie\u00a0\u00bb au sens d\u2019une position philosophique distincte, et que, de ce fait, la fonction qui incombe au mat\u00e9rialisme est plus qu\u2019une simple \u00ab\u00a0fonction critique\u00a0\u00bb. Dans <em>La Sainte Famille<\/em>, Marx avait encore affirm\u00e9 que \u00ab\u00a0la vieille opposition du spiritualisme et du mat\u00e9rialisme a donn\u00e9 lieu \u00e0 des combats en tous sens et a \u00e9t\u00e9 surmont\u00e9e une fois pour toutes par Feuerbach\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re47no47\">[47]<\/a>. Dans les <em>Th\u00e8ses sur Feuerbach<\/em>, il plaide en revanche pour un \u00ab\u00a0nouveau mat\u00e9rialisme\u00a0\u00bb qui doit d\u00e9tacher la tradition philosophique mat\u00e9rialiste de ses liens historiques avec des positions empiristes, utilitaristes, ou favorables \u00e0 un d\u00e9terminisme m\u00e9caniste. Son \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme de la pratique\u00a0\u00bb combine pour l\u2019essentiel trois perspectives\u00a0: un r\u00e9alisme ontologique, pour lequel il y a des objets ind\u00e9pendants de la pens\u00e9e, un constructivisme \u00e9pist\u00e9mologique, qui se caract\u00e9rise par une appr\u00e9hension anti-empiriste de l\u2019observation comme pratique, ainsi qu\u2019une th\u00e8se d\u2019ontologie sociale, selon laquelle \u00ab\u00a0toute vie sociale est essentiellement <em>pratique<\/em>\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re48no48\">[48]<\/a>. Ma fa\u00e7on de lire les <em>Th\u00e8ses sur Feuerbach<\/em> se distingue de celle d\u2019Althusser avant tout par le fait que je ne discerne, dans la sixi\u00e8me th\u00e8se, aucun plaidoyer en faveur d\u2019un \u00ab\u00a0antihumanisme th\u00e9orique\u00a0\u00bb\u00a0; Marx \u00e9taye davantage ici ce qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 soutenu en 1844\u00a0: les \u00eatres humains ne doivent pas simplement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme un \u00ab\u00a0genre\u00a0\u00bb naturel, mais aussi, en m\u00eame temps et de fa\u00e7on constitutive, comme des \u00eatres sociaux, dont la socialit\u00e9 varie historiquement. Seul est nouveau dans la 6e th\u00e8se le fait que Marx per\u00e7oit \u00e0 pr\u00e9sent avec clart\u00e9 les diff\u00e9rences entre sa propre anthropologie (normative) et celle de Feuerbach\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re49no49\">[49]<\/a>.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le nouveau mat\u00e9rialisme de la pratique est pouss\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exigence critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019id\u00e9alisme de rapporter les \u00ab\u00a0Id\u00e9es\u00a0\u00bb \u00e0 leurs porteurs mat\u00e9riels et de consid\u00e9rer leur naissance en partant des pratiques sociales. De l\u2019autre, il est concr\u00e9tis\u00e9 en une ontologie sociale r\u00e9aliste, qui con\u00e7oit la soci\u00e9t\u00e9 comme un contexte d\u2019actions, ins\u00e9r\u00e9 dans la nature, qui est variable dans l\u2019histoire et pr\u00e9sente un aspect conflictuel. Cette ontologie sociale est \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb dans la mesure o\u00f9, selon elle, appartiennent de fa\u00e7on constitutive au contexte de l\u2019action sociale l\u2019ensemble des rapports qui, en tant que r\u00e9sultats de pratiques pass\u00e9es, exercent un effet conditionnant sur les possibilit\u00e9s actuelles d\u2019action, c\u2019est-\u00e0-dire un effet qui les rend possibles et les restreint \u00e0 la fois. Dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em>, il est dit de fa\u00e7on pol\u00e9mique \u00ab\u00a0<em>Rapport pour les philosophes = Id\u00e9e<\/em>. Ils connaissent simplement le rapport \u2018<em>de l\u2019homme<\/em>\u2019 \u00e0 lui-m\u00eame, et c\u2019est pourquoi tous les rapports r\u00e9els deviennent pour eux des Id\u00e9es\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re50no50\">[50]<\/a>. Je consid\u00e8re que l\u2019innovation conceptuelle centrale de<em> L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> r\u00e9side, outre le concept d\u2019id\u00e9ologie, dans le concept de \u00ab\u00a0rapports r\u00e9els\u00a0\u00bb, par lequel Marx con\u00e7oit les rapports sociaux comme des modes de mise \u00e0 disposition des ressources et des hommes, qui influent sur les possibilit\u00e9s d\u2019action comme sur les conflits. \u00c0 la diff\u00e9rence de ce qui se passe dans les th\u00e9ories sociales herm\u00e9neutiques et dans les positions de type <em>rational-choice<\/em>, Marx con\u00e7oit ces entit\u00e9s (les \u00ab\u00a0rapports r\u00e9els\u00a0\u00bb) comme irr\u00e9ductibles aux conditions culturelles et mentales de la soci\u00e9t\u00e9\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re51no51\">[51]<\/a>. En outre, l\u2019ontologie sociale r\u00e9aliste de <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> se caract\u00e9rise par une transformation du \u00ab\u00a0naturalisme\u00a0\u00bb des <em>Manuscrits de 1844<\/em>. Si, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, la conception de la nature se situait encore dans la lign\u00e9e des philosophies de la nature id\u00e9alistes (dans le communisme, la nature advient \u00e0 elle-m\u00eame en tant qu\u2019hyper-sujet spirituel), Marx et Engels admettent \u00e0 pr\u00e9sent un \u00ab\u00a0primat de la nature ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re52no52\">[52]<\/a>, un primat des processus mat\u00e9riels fondamentaux de la nature, et ils insistent, sur cette base, sur la transformation permanente de la nature \u00ab\u00a0superficielle\u00a0\u00bb par le travail humain\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re53no53\">[53]<\/a>.<\/p>\n<p align=\"justify\">\nVenons-en \u00e0 l\u2019ambivalence de la coupure de 1845-1846. L\u2019ontologie sociale r\u00e9aliste de Marx, qui est sensible aux contingences historiques et au caract\u00e8re ouvert du cours des actions humaines, interf\u00e8re, dans <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> et par la suite, avec une philosophie de l\u2019histoire qui suppose une logique de d\u00e9veloppement invariante et supra-historique. Alors qu\u2019en 1844, l\u2019histoire \u00e9tait con\u00e7ue comme un proc\u00e8s d\u2019ali\u00e9nation qui s\u2019approfondit tout en se dirigeant vers un point d\u2019inversion historico-mondial, c\u2019est maintenant une contradiction universelle entre le d\u00e9veloppement des forces productives et celui des rapports de production (<em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> parle encore dans la lign\u00e9e de Hess de \u00ab\u00a0rapports de commerce mutuel\u00a0\u00bb) qui se manifeste dans des luttes de classes et qui se produit \u00e0 travers ces divers \u00ab\u00a0modes de production en tant qu\u2019\u00e9poques progressives de la formation \u00e9conomique de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re54no54\">[54]<\/a>. Les \u00e9l\u00e9ments singuliers de ce \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme historique\u00a0\u00bb n\u2019ont rien de sp\u00e9cialement neuf\u00a0: il s\u2019agit du <em>topoi<\/em> de l\u2019<em>Aufkl\u00e4rung<\/em> \u00e9cossaise (une suite progressive de \u00ab\u00a0modes de subsistance\u00a0\u00bb, qui a pour moteur une \u00ab\u00a0disposition\u00a0\u00bb humaine au \u00ab\u00a0perfectionnement\u00a0\u00bb), du saint-simonisme (la lutte des classes comme milieu d\u2019existence de l\u2019histoire) et du jeune-h\u00e9g\u00e9lianisme marxien (la mission \u00e9mancipatrice du prol\u00e9tariat). Dans l\u2019\u0153uvre de Marx, cette philosophie de l\u2019histoire n\u2019est pas demeur\u00e9e sans effets\u00a0: d\u2019une part, elle conduit \u2013 comme le prouvent de fa\u00e7on frappante les articles sur l\u2019Inde des ann\u00e9es 1850 \u2013, \u00e0 la vision europ\u00e9ocentrique d\u2019une seule et unique voie de d\u00e9veloppement\u00a0; d\u2019autre part, c\u2019est ici que se trouve la source d\u2019une conception techno-fonctionnaliste de la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les rapports de production, avec leur r\u00f4le incitateur\/inhibiteur pour le d\u00e9veloppement des forces productives, sont tenus pour la \u00ab\u00a0base\u00a0\u00bb des \u00ab\u00a0superstructures\u00a0\u00bb politico-id\u00e9ologiques et de leur fonction stabilisatrice. Lorsque, dans <em>L\u00e9nine et la philosophie<\/em>, Althusser r\u00e9affirme que Marx \u00ab\u00a0fonde la science de l\u2019histoire, l\u00e0 o\u00f9 n\u2019existaient que des philosophies de l\u2019histoire\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re55no55\">[55]<\/a>, il l\u2019immunise donc contre une critique dont la n\u00e9cessit\u00e9 est urgente, strat\u00e9gie d\u2019immunisation qui, chez Althusser lui-m\u00eame \u2013 comme on peut le voir dans l\u2019essai sur l\u2019id\u00e9ologie \u2013 conduit \u00e0 une reproduction non critique des arguments fonctionnalistes.<\/p>\n<p align=\"justify\">\nSelon mon interpr\u00e9tation, Marx n\u2019a une activit\u00e9 scientifique qu\u2019\u00e0 partir de 1850, lorsque, dans son exil londonien, il reprend une fois encore \u00e0 partir de z\u00e9ro ses \u00e9tudes \u00e9conomiques, se forge son propre mat\u00e9riel empirique (il n\u2019y avait pas encore \u00e0 l\u2019\u00e9poque de statistique \u00e9conomique d\u00e9velopp\u00e9e) et produit simultan\u00e9ment, avec <em>Le 18 Brumaire<\/em> et <em>Les Luttes de classes en France<\/em>, deux analyses d\u2019histoire contemporaine richement document\u00e9es. En renouant avec l\u2019\u00e9conomie politique, il en vient \u00e9galement, \u00e0 l\u2019automne 1858, avec la d\u00e9couverte du \u00ab\u00a0caract\u00e8re double du travail\u00a0\u00bb, \u00e0 une perc\u00e9e r\u00e9ellement <em>scientifique<\/em>\u00a0: Marx d\u00e9couvre ainsi le th\u00e9or\u00e8me \u00e0 partir duquel il peut expliquer les m\u00e9canismes et les contradictions qui fondent le mode de production capitaliste. D\u00e8s lors, sa critique de l\u2019\u00e9conomie politique d\u00e9ploie un nouveau type de \u00ab\u00a0science socio-historique\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re56no56\">[56]<\/a>\u00a0: face aux deux seules disciplines institu\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9poque dans le champ des sciences sociales, l\u2019\u00e9conomie politique, oublieuse de l\u2019histoire, et la science historique, fascin\u00e9e par l\u2019\u00e9v\u00e8nement, Marx d\u00e9veloppe une approche de l\u2019\u00e9conomie capitaliste qui la saisit autant dans sa sp\u00e9cificit\u00e9 historique que dans sa constitution socio-structurelle. Alors que son ontologie sociale r\u00e9aliste en facilite l\u2019\u00e9laboration, en ce qu\u2019elle con\u00e7oit les relations de disponibilit\u00e9 comme des entit\u00e9s irr\u00e9ductiblement sociales, la philosophie de l\u2019histoire du \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme historique\u00a0\u00bb est en contradiction directe avec la critique de l\u2019\u00e9conomie politique\u00a0: il ne s\u2019agit plus pour Marx d\u2019\u00e9tudier des logiques supra-historiques de d\u00e9veloppement, mais des proc\u00e8s et des rapports sp\u00e9cifiquement historiques\u00a0; aussi le d\u00e9veloppement des forces productives cesse-t-il d\u2019\u00eatre un principe explicatif pour devenir ce qu\u2019il faut expliquer. Corr\u00e9lativement, les explications fonctionnelles n\u2019ont pratiquement plus aucun r\u00f4le \u00e0 jouer dans des \u0153uvres telles que <em>Le Capital<\/em>\u00a0: Marx combine des explications g\u00e9n\u00e9tiques, qui retracent la formation historique des structures et des institutions capitalistes, avec des explications \u00ab\u00a0m\u00e9canismiques\u00a0\u00bb (le terme vient de Bunge\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re57no57\">[57]<\/a>) orient\u00e9es vers les processus fondamentaux de ce mode de production, envisag\u00e9s autant dans les propri\u00e9t\u00e9s qui caract\u00e9risent leur d\u00e9roulement que dans leurs formes de manifestation contre-ph\u00e9nom\u00e9nales. En derni\u00e8re analyse, on peut dire qu\u2019avec l\u2019\u00e9laboration de la critique de l\u2019\u00e9conomie politique, le \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme historique\u00a0\u00bb passe toujours davantage au second plan, jusqu\u2019\u00e0 ce que finalement, peu avant sa mort, Marx parle du \u00ab\u00a0passe-partout d\u2019une th\u00e9orie historico-philosophique g\u00e9n\u00e9rale dont la supr\u00eame vertu consiste \u00e0 \u00eatre supra-historique\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re58no58\">[58]<\/a>.<\/p>\n<p align=\"justify\">\nAlthusser a tent\u00e9 de saisir la philosophie implicite du <em>Capital<\/em> dans le sens d\u2019une \u00e9pist\u00e9mologie conventionnaliste-rationaliste fortement marqu\u00e9e par Bachelard. Elle avait pour devise\u00a0: \u00ab\u00a0Concevoir la connaissance comme production\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re59no59\">[59]<\/a>, ce qui revient \u00e0 comprendre la production de connaissances comme une construction conceptuelle o\u00f9 l\u2019empirie est \u00e9trangement absente, o\u00f9 l\u2019objet de connaissance ne cesse de s\u2019\u00e9loigner toujours davantage de l\u2019objet r\u00e9el et o\u00f9 la diff\u00e9rence, centrale pour Marx, entre \u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne\u00a0\u00bb, entre structure int\u00e9rieure fondamentale et ph\u00e9nom\u00e9nalit\u00e9 ext\u00e9rieure, suscite le soup\u00e7on d\u2019empirisme\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re60no60\">[60]<\/a>. Si l\u2019orientation d\u2019Althusser vers l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie bachelardienne pouvait encore revendiquer une certaine originalit\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, aujourd\u2019hui la possibilit\u00e9 est ouverte de comprendre le plaidoyer philosophico-social de Marx en faveur de la science ainsi que la logique scientifique de sa critique de l\u2019\u00e9conomie politique dans le sens du \u00ab\u00a0r\u00e9alisme scientifique\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re61no61\">[61]<\/a>. Je voudrais encore montrer rapidement, pour finir, que Marx partage les sept hypoth\u00e8ses fondamentales du r\u00e9alisme scientifique actuel\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re62no62\">[62]<\/a>, et lui ajoute trois pr\u00e9cisions significatives.<\/p>\n<p align=\"justify\">\nMarx n\u2019a pas fait sortir d\u2019un seul coup de son chapeau par une op\u00e9ration magique son r\u00e9alisme scientifique de 1845-1846, et les positions qui y correspondent n\u2019ont \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement d\u00e9velopp\u00e9es qu\u2019au cours de l\u2019\u00e9laboration de la critique de l\u2019\u00e9conomie politique. La premi\u00e8re hypoth\u00e8se fondamentale du r\u00e9alisme scientifique, selon laquelle il y a une r\u00e9alit\u00e9 qui est, \u00e0 chaque fois, ind\u00e9pendante de notre pens\u00e9e, appartient \u00e0 l\u2019arsenal fondamental du \u00ab\u00a0nouveau mat\u00e9rialisme\u00a0\u00bb de Marx\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re63no63\">[63]<\/a>. Qu\u2019en second lieu, les choses observables ne suffisent pas \u00e0 \u00e9puiser le monde et qu\u2019existent en outre des entit\u00e9s qu\u2019il faut d\u00e9couvrir th\u00e9oriquement, cela est constitutif de l\u2019ontologie sociale r\u00e9aliste de 1845-1846, mais Marx ne parvient \u00e0 en donner une expression conceptuelle satisfaisante que dans les ann\u00e9es 1860, en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019essence et du ph\u00e9nom\u00e8ne. En ce qui concerne les trois autres convictions du r\u00e9alisme scientifique, le fait que les structures et les m\u00e9canismes fondamentaux du monde soient intelligibles (d\u2019une fa\u00e7on partielle et approch\u00e9e), le fait que les sciences aient \u00e0 ce propos une vocation particuli\u00e8re et le fait qu\u2019elles ne visent pas simplement la description, mais d\u2019abord l\u2019explication de ce monde, ce sont des conceptions que Marx partage au moins depuis 1845-1846. En revanche, pour ce qui est de la sixi\u00e8me hypoth\u00e8se fondamentale de cette position, le concept de v\u00e9rit\u00e9 qui lui correspond sur le plan th\u00e9orique, on rencontre chez Marx un d\u00e9placement significatif\u00a0: alors que la deuxi\u00e8me th\u00e8se sur Feuerbach identifie sur un mode instrumentaliste la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb, Marx d\u00e9finit en 1860 la v\u00e9rit\u00e9 des th\u00e9ories par ce qu\u2019elles peuvent expliquer du monde\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re64no64\">[64]<\/a>. En dernier lieu, la septi\u00e8me conviction, propre au r\u00e9alisme scientifique, le fait qu\u2019il y ait des progr\u00e8s (discontinus) dans les sciences, se montre clairement dans l\u2019estime que porte Marx aux \u0153uvres de Smith, Ricardo et Darwin, et dans son m\u00e9pris pour les \u00ab\u00a0\u00e9conomistes vulgaires\u00a0\u00bb, dont il ne veut m\u00eame pas retenir ou approuver le moindre point de vue.<\/p>\n<p align=\"justify\">\nOr, ce qu\u2019il y a de sp\u00e9cifique dans le r\u00e9alisme scientifique de Marx, c\u2019est le fait qu\u2019au lieu de suivre une orientation \u00ab\u00a0newtoniano-classique\u00a0\u00bb, il adopte la voie du \u00ab\u00a0scientifico-complexe\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re65no65\">[65]<\/a>. Cela se manifeste surtout de trois fa\u00e7ons\u00a0: 1) Au lieu de revendiquer pour les sciences, comme Newton, un \u00ab\u00a0regard divin\u00a0\u00bb, Marx les con\u00e7oit \u2013 \u00e0 cet \u00e9gard, Althusser a parfaitement raison \u2013 comme des proc\u00e8s sociaux de production. Les <em>Th\u00e8ses sur Feuerbach<\/em> d\u00e9fendent une conception pratique de l\u2019observation, que l\u2019introduction aux <em>Grundrisse<\/em> va compl\u00e9ter, en mettant l\u2019accent sur le fait que toute formation de th\u00e9orie repose sur une construction conceptuelle. 2) Contre un physicalisme r\u00e9ducteur, qui cherche \u00e0 r\u00e9duire l\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes du monde aux m\u00e9canismes fondamentaux de la physique, les conceptions de Marx se meuvent depuis 1845-1846 dans l\u2019horizon d\u2019un \u00ab\u00a0mat\u00e9rialisme de l\u2019\u00e9mergence\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re66no66\">[66]<\/a> qui con\u00e7oit les m\u00e9canismes mentaux, culturels, sociaux, biologiques, chimiques et physiques autant comme irr\u00e9ductiblement dynamiques que comme interd\u00e9pendants (pour une part de fa\u00e7on sym\u00e9trique, pour une autre de fa\u00e7on asym\u00e9trique). 3) \u00c0 la diff\u00e9rence du mod\u00e8le \u00ab\u00a0positiviste\u00a0\u00bb, en termes de r\u00e9gularit\u00e9, de causalit\u00e9, de loi et d\u2019explication, Marx ne con\u00e7oit pas la causalit\u00e9 comme une \u00ab\u00a0liaison constante d\u2019\u00e9v\u00e8nements\u00a0\u00bb\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re67no67\">[67]<\/a> mais il utilise depuis <em>L\u2019Id\u00e9ologie allemande<\/em> le vocabulaire des pr\u00e9suppositions et des conditions, dont l\u2019enjeu est de saisir les sp\u00e9cificit\u00e9s d\u2019entit\u00e9s dot\u00e9es d\u2019une efficace propre dans un dispositif complexe. Dans <em>Le Capital<\/em>, les lois sont envisag\u00e9es comme des espaces de possibilit\u00e9 (\u00ab\u00a0loi de la valeur\u00a0\u00bb) et des tendances effectives (\u00ab\u00a0loi universelle de l\u2019accumulation capitaliste\u00a0\u00bb) que des entit\u00e9s poss\u00e8dent n\u00e9cessairement en raison de leur structure interne, et non comme des successions fix\u00e9es par l\u2019interm\u00e9diaire de r\u00e9gularit\u00e9s strictes. Corr\u00e9lativement, dans sa science sociale historique, Marx ne suit pas non plus un projet d\u2019explication \u00ab\u00a0nomologico-d\u00e9ductif\u00a0\u00bb dirig\u00e9 vers des lois intemporelles\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re68no68\">[68]<\/a>, mais, chez lui, les explications sont orient\u00e9es \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9tiquement\u00a0\u00bb vers la configuration singuli\u00e8re d\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes, ou \u00ab\u00a0m\u00e9canismiquement\u00a0\u00bb vers des proc\u00e8s sp\u00e9cifiques de formation qui se r\u00e9p\u00e8tent, tels l\u2019\u00e9change, l\u2019exploitation, la rationalisation, l\u2019accumulation et la crise. En un mot, on peut dire que le r\u00e9alisme scientifique poss\u00e8de chez Marx un caract\u00e8re non-newtonien accus\u00e9\u202f<a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr#re69no69\">[69]<\/a>.<\/p>\n<h1 class=\"western\" align=\"justify\">Que reste-t-il de la \u00ab\u00a0coupure \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0\u00bb\u00a0?<\/h1>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai formul\u00e9 dans ce texte toute une s\u00e9rie d\u2019objections contre la th\u00e8se althuss\u00e9rienne de la coupure. Apr\u00e8s ces objections, que reste-t-il de celle-ci ? Selon moi, l\u2019actualit\u00e9 des consid\u00e9rations d\u2019Althusser tient, \u00e0 cet \u00e9gard, surtout \u00e0 trois points. En premier lieu, il existe toujours des interpr\u00e9tations de Marx qui m\u00e9langent grossi\u00e8rement des positions appartenant \u00e0 divers contextes discursifs ou qui pr\u00e9sentent Marx comme un penseur chez qui aucun proc\u00e8s d\u2019apprentissage ne semble \u00eatre intervenu. Althusser a r\u00e9agi contre cela en permettant une interpr\u00e9tation de Marx qui rende compr\u00e9hensible le d\u00e9veloppement de sa pens\u00e9e comme un proc\u00e8s qui n\u2019est plus continu et porte la marque de c\u00e9sures. En second lieu, Althusser avait parfaitement raison de souligner le caract\u00e8re central de la coupure de 1845-1846 : \u00e0 cette \u00e9poque a r\u00e9ellement lieu chez Marx une r\u00e9volution th\u00e9orique. En distinguant \u00ab nouvelle philosophie \u00bb et \u00ab nouvelle pratique de la philosophie \u00bb, Althusser nous a en outre fourni un instrument important pour penser le passage de Marx \u00e0 une philosophie sociale r\u00e9aliste, \u00e0 la fois critique et orient\u00e9e vers la science. Son geste, consistant \u00e0 affirmer r\u00e9solument la <em>differentia specifica<\/em> de Marx en philosophie, a peut-\u00eatre pour sens aujourd\u2019hui de renforcer l\u2019id\u00e9e que Marx constitue un contrepoint \u00e0 la tradition philosophique herm\u00e9neutique qui, entre-temps, est \u00e9galement devenue dominante dans le champ de la constitution d\u2019une th\u00e9orie critique. En dernier lieu, Althusser a sans doute \u00e9t\u00e9, de tous les philosophes marxistes, celui qui a \u00e9t\u00e9 le plus coh\u00e9rent dans son analyse de la diff\u00e9rence entre science et philosophie. Ses interventions nous invitent d\u2019autant plus aujourd\u2019hui \u00e0 voir en Marx un th\u00e9oricien qui a inaugur\u00e9 un projet scientifique d\u2019explication du capitalisme et de ses contradictions unique en son genre.<\/p>\n<p align=\"justify\"><a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-actuel-marx-2011-1-page-121?lang=fr\">Article \u00e0 retrouver ici<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela fait maintenant pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle que, dans les articles r\u00e9unis dans Pour Marx\u202f[1], Louis Althusser a transpos\u00e9 au d\u00e9veloppement intellectuel de Marx la conception bachelardienne d\u2019une rupture entre th\u00e9ories scientifiques et exp\u00e9rience ordinaire (id\u00e9ologie) et qu\u2019il y a identifi\u00e9 &hellip; <a href=\"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/?p=2708\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":14481,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10,184,173,176,32],"tags":[],"class_list":["post-2708","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-capital","category-ethique","category-histoire-du-marxisme","category-introductions-a-marx","category-theorie-marxiste"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2708","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/14481"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2708"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2708\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2709,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2708\/revisions\/2709"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2708"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2708"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/liremarx.noblogs.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2708"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}