Qui est Cajo Brendel ? Par Dik van der Meulen et Geert van der Meulen

Qui est Cajo Brendel ? Par Dik van der Meulen et Geert van der Meulen

Traduction de l’allemand au français publiée dans Echanges et mouvement

C’était en 1975, Cajo, dans sa R4, était en route pour Paris. Il était accompagné de trois camarades communistes de conseils. Une pipe brûlante pendue au bec, tenant dans la main gauche un plan de Paris de 1938 (l’année où il s’était pour la première fois rendu à Paris) et sa main droite faisant de larges gestes, il était pris avec ses passagers dans une intense discussion. Plus tard, nous constaterions que le bouchon du réservoir à essence était resté sur une aire de repos en Belgique. Nous nous rendions tous à un congrès international de communistes de conseils. Cajo projetait de tenir pendant le congrès un discours qui n’avait pas été annoncé. Tout se déroula comme prévu. Lors de l’exposé d’un intervenant, Cajo se leva, et prononça pour le réfuter, dans un français parfait, un discours qui dura trois quarts d’heure.

Au sommet de sa vie, Cajo excellait dans cet exercice. Mais qui est donc Cajo Brendel ? On ne peut répondre en seulement quelques lignes. Cela commence déjà par son nom. Ses parents avaient décidé de s’unir en ce qu’on appelle un « mariage libre », sans être donc officiellement mariés. Ainsi, Cajo s’appelait en fait pour l’administration Carel Johan [Cajo] Hinlópen. Il s’est pourtant toujours fait appeler Brendel.

Cajo provenait « de la grande bourgeoisie, une classe que j’exècre », comme il le disait lui-même. Aux alentours de 1935, il étudia pendant quelques années les sciences économiques, et s’intéressa particulièrement à la Gemeinschafstkunde (1), l’histoire et la sociologie. Mais, contraint de travailler parce qu’il n’avait plus d’argent, il ne put jamais finir ses études. « Je n’ai pas suffisamment étudié, je n’ai pas pu, mais c’était pour ne pas crever de faim », écrivait-il le 27 mars 1938 dans une lettre à ses parents. Il y avait cependant encore une autre raison à ce qu’il n’étudiât pas : Cajo cherchait la vérité. Dans cette même lettre à ses parents, il écrivait : « Déjà enfant, j’avais soif de connaissance », citant alors Multatuli, l’écrivain hollandais du xixe siècle : « Des études libres consistent en un désir illimité de vérité. » – Cette vérité, il ne la trouva pas à l’université.

La misère joua un grand rôle dans sa vie. Dans les années 1930, les Pays-Bas connurent ce qu’on appelle les années de crises. Nombreux étaient ceux qui ne pouvaient pas trouver de travail, et il n’en fut pas autrement pour Cajo. Il eut plusieurs petits emplois pendant de courtes périodes, comme vendeur de savon et de thé, emplois qui ne suffisaient pas à survivre. On retrouve dans ses archives également de nombreuses candidatures. C’est ainsi qu’on apprend qu’en 1937, il tenta sans succès d’obtenir un poste à l’Institut International d’histoire sociale (IISG) à Amsterdam. Ironie du sort, cet institut considère aujourd’hui Cajo comme un marxiste important (on ne le savait pas encore) et a depuis accueilli ses archives, y compris cette candidature. Cajo reçut pour réponse que « malheureusement aucun poste » n’était disponible pour lui. C’était la réponse habituelle à ses candidatures.

Ainsi, Cajo dû se tourner vers les services d’assistance aux plus démunis. Mais les aides étaient difficiles à obtenir. Pour Cajo, cela était particulièrement difficile parce qu’il n’était pas un chômeur normal. Un agent des services sociaux se rendit un jour chez lui pour lui dire qu’il y avait un problème : il avait été condamné pour avoir collé des affiches appelant à l’agitation. L’agent lui fit comprendre qu’il devait abandonner ses convictions politiques s’il ne voulait pas perdre les aides. Cajo lui rétorqua qu’il préférerait mourir que d’abandonner son « niveau de vie intérieure ». Et l’agent, au fond, un homme bon, fit en sorte que Cajo perçoive tout de même des aides, pour ne pas mourir de faim.

Mais qu’était donc ce « niveau de vie intérieure » ? Il avait commencé au début des années trente à s’intéresser au mouvement ouvrier. A propos de cette période, il dira plus tard qu’il avait sympathisé tout d’abord avec les trotskystes. Au printemps 1934, il eut l’audace de débattre avec David Wijnkoop [1876-1941], dirigeant du Parti communiste hollandais, c’est-à-dire avec des bolcheviks. Il ne brilla pas dans ce débat parce que Wijnkoop utilisa de lamentables tours de passe-passe rhétoriques. Le courage de Cajo impressionna quelques ouvriers qui étaient présents et qui lui firent part de leurs désaccords autant avec Wijnkoop qu’avec Trotsky. C’est ainsi qu’il entra en contact avec le GIK (Gruppe Internationalte Kommunisten). Alors qu’il habitait en sous-location à La Haye avec Jan Tinbergen, futur prix Nobel d’économie, il rejoignit un groupe indépendant et proche du GIK, dans lequel il contribua notamment à diversifier la revue Proletarische Beschouwingen (Réflexions prolétariennes). Ce journal, renommé par la suite Prolétaire (Proletarier), suivait l’orientation de quelques marxistes hollandais, en particulier celle de l’astronome Anton Pannekoek et du poète Herman Gorter.

Le GIK, qui travaillait avec d’autres groupes en Allemagne, en France et encore dans d’autres pays, n’était pas vraiment organisé aux Pays-Bas. Pannekoek, le plus important théoricien des communistes de conseils, s’il écrivait certes beaucoup, ne s’occupait pas du tout de l’organisation au quotidien. Cela était caractéristique des groupes auxquelles Cajo appartenait : il n’y avait pas de personnalité dirigeante : cela ne correspondait pas aux principes au fondement de ce mouvement.

Les membres du GIK n’avaient aucunement besoin de dirigeants pour leurs activités. Ils organisaient des cours le dimanche matin, une heure qui n’avait pas été choisie au hasard étant donné que la grande majorité de la population à cette époque allait encore à l’église. Ils se déroulaient dans un des locaux de l’assistance chômage (Stempellokal), dans lesquels les chômeurs devaient se rendre afin d’obtenir leurs aides. Le GIK y distribuait un petit journal, la Voix des prolétaires (Proletenstemmen), très populaire et rédigé de bout en bout dans la « langue des ouvriers ».

L’absence de dirigeants permettait que des esprits libres et authentiques comme celui de Cajo puissent se déployer pleinement. Mais par contre cette absence menait à des scissions incessantes au sein des groupes. Comme par exemple le conflit qui surgit en 1935, face auquel les camarades communistes de conseil, inquiets, réagirent rapidement. Cajo répondit dans une lettre aux camarades de Copenhague, en allemand : « Et là vous allez demander : n’était-il pas possible de discuter d’un point de vue objectif de nos divergences d’opinion et de parvenir à un certain accord ? A cela nous devons malheureusement répondre : Non ! »

Dans d’autres lettres (en hollandais), il se montre ouvert au débat et optimiste :

« Chers amis, il y a tant à raconter ! Tout d’abord, le plus magnifique et passionnant ! Nous autres, camarades de l’ultra-gauche, avions raison. Le développement de la société se déroule comme nous l’avions prédit, et il s’avère que notre interprétation de Karl Marx est en accord avec la réalité. »

On voit là une joie presque naïve et légère qui rappelle celle des poèmes de celui que Cajo admirait et qui était son ami très proche, le poète Herman Gorter :

Le poème a-t-il déjà été traduit ?

Mais à la différence de Gorter, Cajo, lui, connaissait le mouvement ouvrier de l’intérieur. Il s’était lié d’amitié avec des ouvriers et assistait à leurs grèves, et il faut dire qu’elles ne manquaient pas en ces années trente. En juin 1935, il partit en voyage dans la région minière de Belgique, le Borinage. « Dans la rue, j’ai discuté avec un ouvrier à propos de la grève », écrivait-il, et il fit plus encore. Il poursuit : « Hier soir, j’ai tenu un petit discours en français contre les syndicats. »

« Comment est la situation actuelle ? Ces gens veulent lutter. Pourtant ils comprennent bien trop peu la société bourgeoise. En analysant ce mouvement de grève, j’ai eu un net aperçu sur le processus général de la révolution. »

Sur la base de ces expériences, il avait déjà constaté en avril 1935 :

« Qui pourrait mieux connaître le “peuple” que nous, révolutionnaires ? Nous en connaissons le mauvais côté (qui est très mauvais d’ailleurs) et le bon côté (qui est très bon). Seul celui qui se sacrifie pour porter secours au prolétariat afin qu’il se libère du marécage dans lequel il est pris au piège, seul celui-là a le droit de critiquer le prolétariat. »

Son talent pour les langues – aussi bien pour les langues étrangères que pour le hollandais lui-même – le fit gagner en notoriété dans le GIK. « Cajo traduisait toujours de telle manière que je devais dire : C’est exactement cela », disait un camarade à son sujet. Son influence grandit également parce qu’il écrivait beaucoup. Des articles, des dissertations, des brochures – sur tous les thèmes possibles, mais le thème central demeurait la politique. Autant que cela était possible depuis La Haye, il suivait de près la situation en Espagne, plongée dans la guerre civile depuis 1936, et écrivit une brochure à ce sujet la même année. Il était très actif d’une autre manière encore : il tenait des discours et collait des affiches, comme déjà dit, « des affiches d’agitation ».

A la fin, l’administration hollandaise décida de mettre le hola. En avril 1937, Cajo fut arrêté et condamné à quatre jours de prison. « Chaque nerf est tendu », se rappellera-t-il plus tard à propos de sa détention. « On veut ouvrir ses ailes et on ne le peut pas. On veut tout ce qui vit en l’homme, toute sa vie passée et mobiliser toutes ses forces, et on ne peut pas, cela n’est pas autorisé. »

En septembre 1939, Cajo fut appelé au service militaire. Un jour, il est convoqué chez le commandant. L’officier lui montre un épais dossier.

« Brendel ! Qu’est-ce donc que j’ai là dans la main ? Voici ton dossier, que je viens de recevoir des services secrets. Es-tu communiste ?

« Oui mon commandant, je le suis. »

« Et qu’est-ce que je dois faire avec ça, moi, maintenant ? Te faire enfermer ?

Il hocha la tête.

« Je ne vois qu’une seule solution. »

Il prit le dossier et le jeta à la corbeille. De cette manière, il épargnait à Cajo de grandes difficultés pour les cinq années à venir.

Lorsque le 10 mai 1940 les troupes allemandes entrèrent en Hollande, le soldat Cajo se trouvait dans une région où, proportionnellement à d’autres, peu de combats avaient lieu. Après la capitulation des Pays-Bas le 15 mai, il fut fait prisonnier de guerre. Plus tard, il expliquera qu’il était parvenu à s’échapper du camp de Mecklenburg. Dans un train, il échangea avec deux officiers qui ne devinèrent pas que Cajo était hollandais, puisqu’il parlait un allemand sans accent. A Hambourg, il lut dans un journal que tous les prisonniers hollandais étaient libérés. Cajo se rendit sur-le-champ à Mecklenburg. Quelques semaines plus tard, il était à nouveau aux Pays-Bas, chômeur, comme avant. En décembre 1940, il parvint enfin à obtenir un emploi qui lui convenait : il était correspondant pour la Volksblad voor Gelderland, journal régional de l’est des Pays-Bas. Cajo habitait alors à Doetinchem, un village situé proche de la frontière allemande. Il y rencontra Riek van der Meulen, la fille d’un instituteur, avec laquelle il se maria le 5 mai 1943.

Pendant la guerre, de nombreux camarades de Cajo entrèrent dans la résistance à l’occupation allemande. Cajo, lui, non. Les personnes qui l’ont bien connu disent qu’il n’était pas un héros, et lui-même l’avouait le premier. Il n’était pas pour autant un lâche. Pendant ces années de guerre, il se déclarait ouvertement marxiste, même dans une lettre envoyée à J. Londhorst Homan, le chef de Nederlandse Unie (L’Union hollandaise), une des organisations les plus importantes qui cherchait à travailler avec les Allemands. Cajo lui écrit :

« Je suis, et je ne vois aucune raison de vous le dissimuler, un socialiste. Dans les circonstances actuelles et à cet instant précisément où tout un chacun, pour des raisons très condamnables par ailleurs, se pare de cette étiquette, il n’est peut-être pas superflu de préciser que je ne suis ni un bolchevik, ni un social-démocrate (j’ai toujours de très nombreuses critiques à faire à la démocratie), ni un anarchiste ni encore un national-socialiste (et ce, quel qu’en soit le sens). Je suis simplement socialiste dans la signification que ce mot avait pour les précurseurs des théories socialistes.

Linthorst Homan Cajo n’a pas trahi cette conception. Il répondait seulement que son objectif était une organisation corporative (kooperatives Staatswesen) et qu’il souhaitait faire interdire les grèves. Rien que pour ces raisons, Cajo n’était pas très enclin à rejoindre la Niederlandse Unie, même s’il avait encore de nombreux autres arguments pour ne pas le faire.

Après la guerre, Cajo put poursuivre sa carrière de journaliste. Il devint rédacteur au Biltse en Bilthovense Courant, journal local de la région de De Bilt et Bilthoven, localités proche d’Utrecht. Cajo et Riek déménagèrent alors à Bilthoven avec leur fils Henk, né en 1946. Ils ne tardèrent pas à faire face à certaines difficultés. Les positions de Cajo et celles des lecteurs étaient très souvent différentes. Les abonnés du journal régional n’attendaient pas d’informations sur des grèves sauvages, sur la nationalisation de l’industrie minière en Angleterre ou encore concernant la politique coloniale hollandaise. Les autorités politiques de Bilthoven et de De Bilt se plaignirent le 4 juin 1946 de la manière dont Cajo traitait les communiqués officiels :

Mon cher Monsieur,

Nous vous prions instamment de veiller à ce que les communiqués officiels de la commune soient rendus particulièrement visibles dans votre journal.

Nous vous renvoyons par exemple à l’édition du Bilthovensche Courant de vendredi dernier, le 31 mai, dans laquelle en haut de la troisième page, sous le titre « Nouvelles locales » ont été intégrés les communiqués officiels, et pêle-mêle dans la foulée, sans interruption ni différenciation typographique, il est relaté la fuite d’un cheval, le vol d’une poule, etc.

Le maire et le conseil municipal de De Bilt

Le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre que Cajo se décidera rapidement à chercher un autre emploi. Il devint en 1948 journaliste pour le Nieuw Utrechts Daglblad (quotidien d’Utrecht). On fit en sorte qu’à partir de ce moment-là il ne publie plus aucun article politique. Son revenu était plutôt confortable, mais cela ne suffisait pourtant pas : Riek et Cajo avaient entre temps, après la naissance de leur deuxième fils, Cajo (en 1949), eu une fille, Hetty, qui suite à une maladie cérébrale était devenue handicapée mentale. Le traitement médical s’avérait très coûteux.

Même si à ce nouveau poste Cajo n’avait aucun moyen de concilier travail et activité politique, cette dernière restera tout de même centrale et dominant toute sa vie. Dans l’immédiat après-guerre, la politique coloniale hollandaise était un thème important dans le débat public puisque l’Indonésie menait alors une guerre d’indépendance contre les Pays-Bas. L’opinion de Cajo à ce sujet était très claire : le colonialisme était condamnable et l’Indonésie devait accéder à son indépendance. Peu de personnes partageaient cet avis. Il écrivait à ce sujet, et notamment dans sa correspondance avec ses proches qui avaient été envoyés au front en Indonésie et qui étaient d’avis que pour l’instant la présence hollandaise à Jakarta était encore nécessaire.

Plus encore que par cette situation, Cajo était particulièrement intéressé par ce qui se passait en Chine et en Espagne. Cajo écrivit des livres entiers au sujet de ces pays ou encore au sujet du Manifeste communiste, mais aucune maison d’édition ne les publia. Comme réponse, Cajo recevait toujours, qu’en ces temps d’après-guerre il manquait de papier, et il ne fait aucun doute que cela a joué un véritable rôle. A vrai dire, la raison de ces refus se trouve dans une lettre que la célèbre maison d’édition hollandaise Geert van Oorschot2 envoya à Cajo :

« Ces derniers jours, j’ai lu avec une grande attention vos deux manuscrits [au sujet de l’Espagne et du Manifeste Communiste]. Comprenez bien que tout cela est trop orthodoxe pour moi, trop figé, trop ajusté à l’infaillible doctrine marxiste. Je ne publie pas les livres de croyants et un livre dans lequel à chaque page est répétée la confiance indéfectible en l’Église marxiste me laisse pour le moins dubitatif si ce n’est même, totalement indifférent. »

Les textes – livres, brochures et dissertations – de Cajo étaient simplement trop dogmatiques pour les maisons d’éditions et journaux classiques qui ne souhaitaient d’aucune manière avoir un lien avec le marxisme. Et Cajo persistait à refuser de s’adresser à des éditeurs et des journaux communistes « officiels », ceux-ci étant ouvertement bolcheviks.

Au début des années cinquante, Cajo trouva un moyen de faire publier ses écrits. Il entra en contact avec le Communistenbond Spartacus, un groupe de communistes de conseil. S’y trouvait la personnalité de premier rang qu’était Theo Maassen, ancien membre du GIK et qui avait connu Cajo déjà avant la guerre. Cajo entra dans la rédaction de Spartacus, le journal publié par ce groupe. Il fut apprécié pour son travail consciencieux et il donnait souvent le la des discussions.

Comme auparavant, Cajo ne se consacrait pas qu’à la théorie seule, mais aussi aux grèves dans son pays et à l’étranger. Il était souvent en voyage et partout il échangeait avec les ouvriers. En 1947, il partit par l’intermédiaire de la World Friendship Association en Galles du Sud, où il discuta avec des mineurs de la politique menée par le gouvernement Attlee (3). Quelques années plus tard, en 1953, il se rendit à Paris et prit contact avec le groupe français Socialisme ou Barbarie. Il se lia d’amitié jusqu’à la fin de sa vie avec l’un de ses membres, Henri Simon. Le thème le plus important des discussions dans le groupe était alors naturellement le soulèvement ouvrier en Allemagne orientale dans lequel il voyait une nouvelle preuve de l’abjection du stalinisme (4). Le soulèvement hongrois de 1956 vint à nouveau en apporter la preuve. Ces soulèvements étaient pour Cajo les exemples d’une « véritable révolution prolétarienne ».

Les années qui suivirent furent encore placées sous le signe de grèves sauvages et de révoltes contre les syndicats. Dans ce contexte, Cajo traîna ses guêtres dans le port de Rotterdam, se rendit à nouveau dans la région belge du Borinage, et en Angleterre pour rencontrer Joe Jacob du Solidarity Group. Il séjournait souvent en Allemagne et en France. Pendant la révolte étudiante de 1968, il se trouvait à Paris et suivait les événements de près. Il était irrité du fait que les étudiants concentrent plus l’attention que les ouvriers. S’il ne pouvait toujours pas écrire à ce sujet en tant que journaliste, il écrivait d’autant plus en tant que militant politique : tout d’abord dans Spartacus puis plus tard, à partir de 1956, dans le Daad in Gedachte (Acte et pensée).

Fin 1964 survint une crise importante au sein du petit mouvement de communistes de conseil aux Pays-Bas. Depuis longtemps déjà, les camarades du Communistenbond Spartacus étaient divisés. La scission apparut entre ceux qui avant la guerre avaient appartenu à des partis trotskystes et ceux qui avaient fait partie du GIK. En décembre, les anciens trotskystes (parmi eux Stan Poppe et Bertus Sansink) publièrent une lettre ouverte dans laquelle ils prenaient leur distance avec Cajo et les autres communistes de conseil. Les débats furent virulents au sujet du matériel d’impression et des stocks de brochures.

Cajo en fut profondément affecté. Il rédigea immédiatement une défense pleine d’émotions. « Pendant trente ans, Spartacus a tout été pour moi », écrivait-il le 6 février 1965. Après la lettre de Nansink et Poppe, il passa de nombreuses nuits blanches. Mais il ne songea pas à s’arrêter. « Toute ma vie, j’ai été un combattant, et je reste un combattant. » Il ne voulait pourtant pas se disputer avec ceux qui étaient responsables de la « calomnieuse lettre ouverte » et qui exigeaient de leurs camarades d’être tout le temps cent pour cent en accord avec eux.

Cajo, Theo Maassen et les autres exclus, avec parmi eux Jaap Meulenkamp, le fils d’un anarchiste, fondèrent début 1965 Daad en Gedachte, un groupe de discussion publiant un mensuel du même nom. Les membres du groupe se retrouvaient souvent à Amersfoort, ville où Cajo et Riek avaient déménagé avec leurs enfants en 1961.

Cajo connut ses années les plus productives à Amersfoort. En plus de son activité journalistique, il rédigea des centaines de contributions pour Daad en Gedachte, ainsi que de nombreuses brochures et quelques livres. Enfin il parvint à trouver des éditeurs pour certains d’entre eux. En juin 1970 parut Anton Pannekoek, Theoretikus van het socialisme et en 1975 enfin son œuvre maîtresse, Revolutie en contrarevolutie in Spanje, qui avait en grande partie été écrite dans les années quarante. Au même moment, des dissertations et des brochures de lui furent publiés régulièrement en Allemagne, en France, en Angleterre et dans d’autres pays encore, comme au Mexique. Nombre de ces textes sont à présent disponibles sur internet.

Après la mort d’Anton Pannekoek en 1960, et celle de Theo Maassen en 1975, Cajo devint le théoricien communiste de conseil le plus important au Pays-Bas. Il écrivit presque tous ses articles pour Daad en Gedachte. Des camarades venaient de tous les coins du monde à Amersfoort pour s’entretenir avec lui. Et il intervenait partout, aux Pays-Bas, en Belgique, en France, en Angleterre et en Allemagne.

La mort de Riek en 1985 fut un coup dur pour Cajo. Sans aucun doute, son activité politique l’a aidé à traverser cette période difficile. Il écrivait inlassablement ses contributions dans Daad en Gedachte. Pendant les dernières années, une amie, Marja van der Klok, l’aida à les rédiger. Au début des années quatre-vingt, il partit visiter l’URSS avec un ami allemand, Günter Meyer. Tout ce qu’avait écrit Cajo à propos de l’idéologie bolchevique se trouva confirmé lors de ce voyage.

En juillet 1997, il fut décidé d’arrêter la parution du mensuel Daad en Gedachte. Cajo avait besoin de tout son temps pour écrire un livre consacré aux syndicats qu’il avait critiqués toute sa vie durant. Malgré son grand âge, il put finir de rédiger certains chapitres qui témoignent de sa constante vivacité d’esprit.

Qui est donc Cajo ? Nous avons plutôt bien connu Cajo ces dernières décennies, naturellement, seulement autant qu’il est possible de bien connaître une personnalité aussi riche que la sienne. Tout d’abord, nous le connûmes avec Riek, puis après 1985, sans elle. Tous deux formaient un duo remarquable, ils se complétaient parfaitement, et ce dans toutes les circonstances de la vie. Cajo a toujours été un homme sociable, non seulement dans la théorie, mais aussi dans la pratique. Riek n’était pas moins serviable que lui. Dans leur quartier habitaient de nombreux travailleurs immigrés, et il y avait constamment devant leur porte des gens en demande de conseil, avec eux, leur déclaration d’impôts ou des courriers de l’agence pour l’emploi.

Nous gardons de très bon souvenirs de nos nombreuses visites chez eux. Cajo recevait des journaux et des coupures de journaux du monde entier, et avait besoin d’aide pour les archiver. Dans ces occasions, nous pouvions toujours rencontrer des camarades étrangers, comme des Anglais ou des Allemands. Des gens venaient aussi d’autres continents. Comme quelques Chinois de Hong Kong qui se faisaient appeler Minus 12, en référence à 1984 d’Orwell. L’année suivante, ils étaient à nouveau à Amersfoort, il s’appelaient alors Minus 11. En 1982, alors qu’ils avaient changé leur nom pour Minus 2, nous les perdîmes de vue. (Nous ne savons pas s’il existe maintenant quelque part un groupe Plus 23.)

Lors de ces rencontres, Cajo menait souvent les discussions, et pas seulement sur les questions politiques. Ses intérêts étaient très diversifiés : les livres, la musique, les programmes télé, la cuisine, la conduite, l’histoire, l’amour, les voyages, le vin… Mais la littérature occupait chez lui une place particulièrement importante. Il avait écrit quelques petites nouvelles (qui n’ont pas été publiées). Et il lisait beaucoup. Une fois, il avait dû passer plusieurs jours à l’hôpital. Nous lui avions donné un exemplaire de la Montagne magique de Thomas Mann. Trois jours plus tard, il l’avait déjà dévoré d’une seule traite. Ce séjour contraint lui avait en fait bien plu : ses cinq camarades de chambre buvaient ses paroles.

Et cela vaut pour tout un chacun qui le connaît ou l’a connu parce que Cajo, le théoricien du communisme de conseil, est un personnage intéressant, sympathique et débordant d’enthousiasme.

Février 2007.

1Gemeinschaftskunde, littéralement, « science de la communauté », correspond à ce qu’on appelle en France l’éducation civique, juridique et sociale. Cet enseignement ne recouvre pas exactement les mêmes domaines étant donné qu’il s’agit ici d’une discipline universitaire et non de l’éducation civique dispensée dans le secondaire.

2

3 Clement Attlee (1883-1967) fut Premier ministre (travailliste) de 1945 à 1951 au Royaume-Uni. Il est caractérisé par un ensemble de mesures d’austérité.

4Voir L’Insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est, juin 1953:lutte de classe contre la bolchevisme, de Cajo Brendel, éd. Echanges et Mouvement ; « Le stalinisme en Allemagne orientale », d’Hugo Bell [Benno Sarel], Socialisme ou Barbarie nos 7 (août-septembre 1950) et 8 (janvier-février 1951) ; « Signification de la révolte de juin 1953 en Allemagne orientale », d’Alberto Véga, et « Le prolétariat d’Allemagne orientale après la révolte de juin 1953 », d’Hugo Bell, Socialisme ou Barbarie n°13 (janvier-mars 1954), ; et « Deux grèves sauvages en Allemagne », par Hugo Bell, Socialisme ou Barbarie n°21 (mars-mai 1957). Disponibles sur le site http://archivesautonomies.org/spip.php?article758.

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