Recension de Critique de l’économie politique. Une introduction aux trois livres du Capital de Marx de Michael Heinrich par Estela Fernández Nadal

Critique de l'économie politique Une introduction au Capital de Marx -  broché - Michael Heinrich, Ivan Jurkovic - Achat Livre | fnac

Le texte qui suit est une recension de l’édition espagnole du livre de Michael Heinrich Critique de l’économie politique. Une introduction aux trois Livres du Capital de Marx paru en France en novembre 2021 aux éditions Smolny. 

Le livre de Michael Heinrich a le double mérite d’être une médiation permettant d’accéder à l’œuvre-phare de Karl Marx, rédigée dans une langue claire et accessible, et d’en proposer, dans le même temps, une interprétation dense et érudite. Non seulement l’auteur évite les simplifications et les schématismes, mais en outre il pénètre les complexités et les paradoxes de la pensée marxienne qui ont été la source de discussions et de polémiques inépuisables ; enfin, il apporte toujours une position argumentée et fiable, solidement ancrée dans une profonde connaissance des textes de Marx.

L’œuvre est précédée d’un excellent prologue écrit par César Ruiz Sanjuán, qui est aussi le traducteur de l’édition espagnole. Il nous avertit que, pour bien comprendre les objectifs du livre, il convient de le situer dans le cadre d’un programme collectif mis en œuvre par un ensemble de spécialistes allemands qui cherche à promouvoir une « nouvelle lecture de Marx », c’est-à-dire une lecture qui soit à même de se ressaisir des apports fondamentaux de Marx permettant de comprendre la structure et le fonctionnement du mode de production capitaliste, sans confondre son projet théorique-critique avec les versions vulgaires du « marxisme idéologique », diffusées tout au long du XXe siècle dans le feu des luttes politiques.

Au sein de ce vaste programme, il apparaît décisif de comprendre le concept de « critique de l’économie politique ». L’expression, utilisée par Marx comme sous-titre du Capital, désigne précisément le noyau de son projet théorique : soumettre à la critique l’économie politique en tant que système scientifique fournissant les apports théoriques qui permettent à la société capitaliste de se comprendre et de se justifier. Cette critique de la rationalité capitaliste exprimée comme « science » d’elle-même rend compte de l’essence d’une société où le processus social se mesure à l’échange généralisé de marchandises : les hommes n’ont de rapports entre eux que du fait des rapports existant entre les choses. La conséquence inévitable, qui se produit spontanément « dans le dos » des acteurs, en est que ceux-ci restent de fait soumis à des processus objectifs, indépendants de leur volonté, processus qui acquièrent la consistance d’une structure « naturelle » et, par suite, impossible à modifier.

Le phénomène du « fétichisme » (de la marchandise, de l’argent, du capital) est l’objet fondamental de la « critique » que formule Marx à l’économie politique en tant que science qui reproduit, naturalise et justifie en théorie tant la perception spontanée qu’ont les sujets de cette société que l’inversion objectivement produite sur le plan pratique, par lequel les hommes sont devenus l’appendice du monde des choses.

Cette compréhension du concept marxien de « critique » remet en question son interprétation restreinte comme une critique économique de la science bourgeoise, qui aboutirait à une « économie politique marxiste ». Celle-ci, à la différence de la science critiquée, mettrait à nu l’exploitation capitaliste et le caractère structurel des crises, mais elle se développerait sur un même plan théorique.

Dans la continuité de cette « nouvelle lecture de Marx », Heinrich comprend l’entreprise théorique de Marx comme un questionnement méta-discursif posé à tout le champ théorique généré par le mode de production capitaliste sur lequel est bâtie l’économie politique en tant que science et toutes les façons de penser objectives que la société capitaliste rend possibles. Si le propre du capitalisme est de générer « dans le dos » des sujets un pouvoir autonome qui les soumet et les détruit, la compréhension de la façon dont cela se passe sert le but pratique de l’émancipation humaine par la voie de la réappropriation par les hommes du contrôle sur le monde « objectif » produit par l’activité elle-même.

Dans la mesure où l’entreprise critique de Marx fait ressortir l’essence de la société capitaliste, en dévoilant « la loi économique qui régit le mouvement de la société moderne », il apparaît clairement que le Capital ne représente pas une analyse du mode de fonctionnement du capitalisme au XIXe siècle, ni d’une de ses manifestations empiriques parmi d’autres. Au contraire, il s’agit de dévoiler, au niveau théorique, la structure invariable et commune à toute la diversité des configurations historiques du capitalisme en tant que mode de production.

Entendant ainsi l’objet du Capital, Heinrich développe une explication des catégories fondamentales présentées par Marx. Il comprend que cette œuvre comporte, par la difficulté de la tâche envisagée, un entrelacs complexe d’approximations théoriques, à divers degrés d’abstraction, qui ne devient clairement compréhensible qu’à partir d’une lecture complète de l’œuvre. Par conséquent, il consacre les deux premiers chapitres à l’exposé des hypothèses théoriques et méthodologiques déjà évoquées.

À partir du troisième chapitre, Heinrich développe une explication ordonnée et extrêmement éclairante de l’argumentation de Marx dans les trois livres du Capital. Du chapitre III au chapitre V, il aborde le contenu du Livre I. « Valeur d’usage » et « valeur d’échange » ; « travail abstrait », « abstraction réelle » et « relation de validité » entre travail concret et abstrait, « objectivité fantomatique » de la valeur ; « forme de la valeur » comme rapport social, fonction de la « monnaie » sont quelques-uns des concepts fondamentaux exposés dans le chapitre III. Puis, Heinrich présente son interprétation de la théorie de la valeur de Marx comme une théorie non substantialiste : contre l’idée que l’on s’en fait habituellement, la valeur n’est pas directement déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à la production d’une marchandise individuelle ; ce n’est pas une « substance » qui s’installe dans chaque marchandise prise isolément. La valeur est déterminée par le rapport entre le « travail individuel » concret et le travail social global ; donc, elle apparaît dans le rapport entre marchandises dans le processus d’échange. En-dehors de celui-ci, les produits du travail ne sont pas des marchandises, ils n’ont pas de valeur. Quoique le processus d’échange ne génère pas en soi de valeur, il est la condition qui rend possible la médiation entre les travaux concrets individuels des producteurs de marchandises. La valeur est générée dans l’unité des deux sphères. Il s’ensuit que la théorie de Marx est une théorie monétaire de la valeur ; l’argent n’est pas seulement un moyen technique auxiliaire qui facilite l’échange, mais le moyen nécessaire par lequel se constitue la forme sociale des produits du travail individuel.

Une fois révélée la connexion entre marchandise et monnaie, Heinrich entreprend au chapitre IV de dévoiler le rapport entre monnaie et capital ; son objectif est de démontrer que la prétendue neutralité du marché en tant qu’institution efficace pour distribuer les biens et satisfaire les besoins est une autre des mystifications propres à la société capitaliste. L’autonomie et la permanence de la valeur ne sont garanties que si la marchandise est intégrée au mouvement du capital, à la production de plus-value. L’analyse de la valeur de la marchandise-force de travail et des concepts de plus-value et d’exploitation conduit à démontrer que l’idée de « valeur du travail » (c’est-à-dire que le salaire paie la valeur produite par le travailleur) est aussi une représentation inversée, une mystification supplémentaire, qui occulte l’exploitation et l’existence d’un travail non-payé. Le travail produit de la valeur, mais lui-même n’en a pas : ce que le capitaliste paie n’est pas la valeur du produit du travail réalisé (sans cela, il n’y aurait pas d’exploitation), mais la valeur de la force de travail en tant que marchandise.

L’analyse du processus de production capitaliste (chapitre V) suppose de réexaminer une série de concepts fondamentaux pour la compréhension de l’essence du mode de production capitaliste : « capital constant » et « variable », « taux de plus-value », « plus-value absolue » et « relative ». Tout ceci conduit à mettre en relief le potentiel destructif du développement capitaliste comme une chose inhérente au système : à la différence de la simple circulation de marchandises (M – A – M) qui trouve sa mesure dans les besoins humains, le mouvement du capital en tant que valeur qui prend de la valeur (A – M – A’) trouve en lui-même son propre but : rien ne peut le limiter, il ne se subordonne à aucun objectif hormis son propre accroissement sans fin et, dans son déploiement infini, il dévaste tout, y compris l’humanité et la nature.

Voici ce qui constitue le noyau de la critique marxienne du capitalisme, ce n’est pas la thèse selon laquelle le capital tend à produire une armée de réserve toujours plus grande, thèse qui a été attribuée à Marx par erreur. La menace que renferme le capitalisme ne se réduit pas au problème de l’inégale répartition des revenus ; l’enjeu est beaucoup plus grave et plus profond : c’est la possibilité de survivre sur cette planète.

Le chapitre VI est consacré à l’explication du Livre II du Capital, où Marx traite du processus de circulation. L’auteur passe en revue les distinctions à opérer entre « capital monétaire » et « productif », « commercial » et « industriel », « fixe » et « circulant », « reproduction simple » et « élargie ».

Les thèmes traités par Marx dans le Livre III du Capital concernant l’exposé du fonctionnement des rapports capitalistes sur le plan empirique constituent l’objet des chapitres VII à X. Dans le premier de ces chapitres, après avoir examiné les concepts de « profit », de « taux de profit », de « profit moyen », de « prix de coût » et de « prix de production », l’auteur aborde la discussion autour de la « loi de baisse tendancielle du taux de profit » que Marx attribue au mode de production capitaliste. Heinrich démontre de façon technique qu’une telle baisse n’est pas un effet nécessaire du capitalisme, mais il minimise la portée de l’erreur de Marx : à rebours de ce qu’a soutenu l’interprétation vulgaire de la théorie marxiste, cette prétendue « loi » n’est pas liée à la « théorie des crises » et sa disqualification ne remet absolument pas en question les considérations sur la capacité de destruction inhérente à la logique capitaliste.

Au chapitre VIII, Heinrich examine de près le capital financier, expression maximale du fétichisme dénoncé par Marx. Il explique en outre le fonctionnement du système de crédit (banques et marchés de capitaux) qu’il considère comme une instance directrice structurelle de l’économie capitaliste. En effet, celle-ci doit recourir à d’énormes masses de capital, dont elle ne peut disposer qu’auprès du système de crédit pour satisfaire aux investissements qu’exige la recherche constante de profits plus importants.

Le chapitre IX est consacré à expliquer la conception des crises chez Marx. S’il les considère bien comme inhérentes au système capitaliste (qui rétablit son équilibre précisément grâce à la capacité destructrice de ces crises), Heinrich affirme qu’on ne peut pas dire pour autant qu’il en résulte que Marx défendrait l’idée d’un effondrement définitif et nécessaire du système. Rien ne garantit que le capitalisme disparaîtra un jour, mais si cela arrive, cela ne sera pas du fait d’une évolution interne, mais du fait de l’action de ceux qui sont soumis à sa domination et à son pouvoir de destruction.

Au chapitre X, le thème du fétichisme réapparaît : il sert à montrer la connexion de toutes les mystifications générées par la société capitaliste, dans ce que Marx appelle « la formule trinitaire ». L’expression désigne l’illusion selon laquelle le capital, la propriété du sol et le travail sont les sources de la valeur produite dans une société, et non de simples sources de revenus pour leurs détenteurs. La plus-value produite par les travailleurs durant leur temps de travail extra, non nécessaire pour couvrir les coûts de reproduction, est répartie entre profit pour l’entreprise et paiement de la location foncière. Mais, pour l’homme ordinaire, à l’instar de la majorité des théories économiques, la situation se présente comme inversée : à l’illusion que le travail génère de la valeur sous la forme d’un salaire (quand en réalité, celui-ci est la rétribution de la force de travail, et non du travail) s’ajoute une seconde illusion, selon laquelle le capital et la propriété peuvent générer de la valeur, l’un sous la forme du profit, l’autre sous la forme de la location.

Le chapitre XI est consacré à la discussion sur le rôle de l’État dans la société capitaliste : ni simple instrument de la classe dominante, ni sphère autonome et neutre quant aux différents intérêts en lutte, Heinrich souligne sa fonction active dans la régulation des rapports capitalistes de production : reproduction de la force de travail des salariés, accumulation permanente de la plus-value (sans exclure la possibilité que, dans certains cas, il soit nécessaire de nuire aux intérêts immédiats de quelques capitalistes). Finalement, au dernier chapitre (XII), l’auteur analyse la conception marxienne du communisme comme « association d’hommes libres ».

Critique de l’économie politique. Une Introduction aux trois livres du Capital de Marx est un outil précieux tant pour ceux qui s’apprêtent à lire ce célèbre texte pour la première fois que pour ses lecteurs assidus. Il ne se substitue pas à sa lecture, mais bien au contraire il fournit un ensemble d’éléments en permettant une étude systématique ainsi qu’un cadre théorico-interprétatif dans lequel le fondamental se détache de l’accessoire, l’anecdotique de l’apport substantiel de Marx : dans une société fondée sur la production et l’échange de marchandises a lieu – « dans le dos » des sujets et comme produit involontaire de leur propre pratique – une inversion, une « objectivité fantomatique » qui invisibilise, sous une apparence de naturalité, la subordination des êtres humains au pouvoir réifiant du marché et leur sujétion au mouvement infini de valorisation du capital. Cependant, il est possible de se soustraire au fétichisme et de faire passer sous le contrôle des humains ce pouvoir autonome du monde des choses. Il n’est pas sûr que cela se produise, mais il dépend de cette possibilité que le potentiel dévastateur du capital soit arrêté et que les produits nés de l’activité humaine soient mis au service de la vie.

Traduit par Clément Magnier

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.