Travail abstrait: des introductions

3.3 Travail abstrait : abstraction réelle et rapport de validation sociale

Pour comprendre ce qui confère au travail producteur de marchandises son caractère spécifiquement social, nous devons considérer la distinction que Marx établit entre travail « concret » et travail « abstrait ». Dans la plupart des présentations de la théorie marxienne de la valeur, cette distinction est souvent mentionnée rapidement, sans que son importance ne soit véritablement saisie. Marx avait pourtant lui-même précisé que cette distinction était fondamentale :

J’ai été le premier à mettre le doigt, de manière critique, sur cette nature bifide du travail contenu dans la marchandise. Comme c’est autour de ce point que tourne la compréhension de l’économie politique, il convient de l’éclairer un peu plus ici 1.

Que cela veut-il dire ? Si la marchandise est quelque chose de double (valeur d’usage et valeur), alors le travail producteur de marchandises doit aussi avoir un caractère double, puisque c’est un travail qui produit non seulement de la valeur d’usage, mais aussi de la valeur (il est important de souligner ici que tout travail ne possède pas un caractère double, mais seulement le travail producteur de marchandises).

Les « travaux concrets » sont qualitativement différents les uns des autres et ils produisent des valeurs d’usage qualitativement différentes : le travail du menuisier produit une chaise, le travail du tisseur, une toile, etc. Quand on « suit une formation professionnelle » on apprend les spécificités d’une activité concrète, quand on regarde quelqu’un travailler, on le voit réaliser un travail concret.

Toutefois, la valeur n’est pas formée par un travail concret particulier, ou par un de ses aspects. Tout travail dont le produit (qui peut aussi être un service) est échangé, produit de la valeur. Comme les marchandises sont, en tant que valeur, qualitativement identiques, il faut que les différents types de travail qui produisent de la valeur, quelque soit leurs différences qualitatives concrètes, valent eux aussi comme du travail humain qualitativement identique. Le travail du menuisier ne produit pas de la valeur en tant que travail du menuisier (en tant que travail du menuisier, il produit une chaise), mais il produit de la valeur dans la mesure où il est du travail humain dont le produit est échangé avec le produit d’un autre travail humain. Le travail du menuisier produit donc de la valeur abstraction faite de sa forme concrète de travail de menuisier, c’est pourquoi Marx appelle « travail abstrait » le travail producteur de valeur.

Le travail abstrait n’est ainsi pas un type particulier de dépense de travail, comme on pourrait distinguer le travail à la chaîne monotone et abrutissant, du travail artisanal du menuisier requérant habileté et savoirs-faire 2. En tant que travail qui produit de la valeur d’usage, le travail à la chaîne est tout autant un travail concret que le travail du menuisier. Le travail à la chaîne (de même que le travail du menuisier) est producteur de valeur seulement en tant que travail humain identique, c’est-à-dire abstraction faite de son caractère concret, ou pour résumer : le travail à la chaîne, comme le travail du menuisier, est producteur de valeur seulement en tant qu’il est du travail abstrait.

Les marchandises sont des « valeurs » en tant qu’elles sont des « cristallisations » 3 du travail abstrait. C’est pourquoi Marx appelle le travail abstrait également « substance constitutive de valeur » ou encore « substance de la valeur ».

L’expression « substance de la valeur » a souvent été comprise dans un sens presque physique, de manière dirons-nous « substantialiste » : le travailleur a dépensé une certaine quantité de travail abstrait et cette quantité est ensuite dans la marchandise individuelle sous forme de substance de la valeur, faisant ainsi d’une chose un objet porteur de valeur. Il est assez évident que les choses ne sont pas si simples puisque Marx désigne l’objectivité de valeur comme une « objectivité fantomatique » 4. On trouve même dans les notes de révision de la première édition du Capital l’expression « une objectivité purement fantastique » 5. Si une compréhension « substantialiste » de la théorie marxienne de la valeur était juste, il serait difficile de comprendre ce que cette objectivité de valeur devrait avoir de « fantomatique » ou de « fantastique ».

Nous devons cependant encore examiner plus en détail ce qu’est le travail abstrait. Le travail abstrait n’est pas visible, seul un travail concret particulier est visible. Il est tout aussi peu visible que l’est le concept d’« arbre » puisqu’il est seulement possible de voir un corps végétal concret. Le travail abstrait est une abstraction comme « arbre », toutefois c’est un type très différent d’abstraction. Normalement, les abstractions sont construites dans la pensée humaine. Nous identifions des points communs entre des exemplaires singuliers et nous forgeons alors un concept général abstrait (comme par exemple « arbre »). Or le travail abstrait n’est pas une telle « abstraction de pensée », c’est une « abstraction réelle », c’est-à-dire une abstraction qui se réalise réellement dans le comportement actuel des hommes, qu’ils en soient conscients ou non.

Pendant l’acte d’échange, il est fait abstraction de la valeur d’usage, les marchandises se font face en tant que valeurs (évidemment, l’acheteur particulier n’achète que parce qu’il est intéressé par cette valeur d’usage, il peut aussi s’abstenir d’échanger s’il ne veut pas cette valeur d’usage ; cependant si l’échange a lieu, alors les marchandises se font face en tant que valeurs). Seulement, en réduisant les marchandises à des valeurs qui se font face, on fait réellement abstraction des spécificités du travail qui les a produites : ce travail ne vaut alors plus que comme travail producteur de valeur, comme travail « abstrait ». L’abstraction a donc réellement lieu, indépendamment de ce qu’en pensent les possesseurs de marchandises.

Précisons que Marx n’est pas toujours très clair sur ce point. Il lui arrive de parler du travail abstrait comme d’une « dépense de force de travail humaine au sens physiologique » 6. Or la réduction des différents travaux à du travail pris en un sens physiologique n’est justement qu’une pure abstraction de pensée qui, en plus de cela, peut être appliquée à tout travail, qu’il produise ou non des marchandises. Qui plus est, cette formulation suggère que le travail abstrait aurait un caractère non-social, pour ainsi dire, naturel, ce qui a ouvert la voie à des interprétations « naturalistes » du travail abstrait 7. Dans d’autres passages, Marx s’exprime de manière univoque sur le caractère non-naturel du travail abstrait, comme dans le manuscrit des révisions à la première édition du Capital :

La réduction des différents travaux concrets privés à cette abstraction de travail humain identique n’a lieu que par l’échange qui pose effectivement à égalité les produits de différents travaux 8.

Par conséquent, c’est tout d’abord l’échange lui-même qui réalise l’abstraction qui sous-tend le concept de travail abstrait (indépendamment du fait que les personnes qui échangent ont conscience ou non de l’existence cette abstraction). Il s’ensuit que le travail abstrait ne peut pas être mesuré en heures de travail : chaque heure de travail mesurée avec une montre est une heure d’un travail particulier concret qui est effectué par un individu particulier (que son produit soit échangé ou non). Le travail abstrait ne peut donc absolument pas être « effectué ». Le travail abstrait est un rapport de validation sociale qui a lieu dans l’acte d’échange. Lors de cet acte, le travail concret effectué acquiert le statut d’un travail produisant une quantité déterminée de valeur, et ainsi il est reconnu comme étant une partie du travail social global.

Ce rapport de validation sociale comporte trois « réductions » différentes :

1) Le temps de travail dépensé individuellement est réduit au temps de travail social nécessaire. Seul le travail nécessaire dans les conditions moyennes de production d’une valeur d’usage vaut comme du travail qui produit de la valeur. Le niveau moyen de productivité ne dépend pas des producteurs particuliers, mais de l’ensemble des producteurs d’une valeur d’usage. Cette moyenne varie constamment et elle ne devient véritablement visible que dans l’échange ; le producteur singulier apprend alors dans quelle mesure le temps de travail qu’il a dépensé individuellement correspond au temps de travail socialement nécessaire.

2) On a souvent considéré dans le marxisme traditionnel que le « temps de travail socialement nécessaire » était, d’une part, fondamentalement déterminé par la technique, et d’autre part, qu’il était l’unique élément qui venait déterminer si le travail avait produit de la valeur. Or cette conception fait abstraction d’un aspect majeur : les valeurs d’usage produites doivent aussi répondre à une demande de marchandise, et si seul le temps de travail socialement nécessaire est la source de la valeur, alors cette demande ne paraît pas jouer de rôle dans la détermination de la valeur du travail. Pourtant, Marx rappelle que pour produire une marchandise, il n’est pas suffisant de produire une valeur d’usage, puisqu’il faut « que ce soit une valeur d’usage pour d’autres, de la valeur d’usage sociale » 9. Si une valeur d’usage, par exemple la serviette, a été produite dans l’ensemble plus qu’il n’existe de besoin pour ce type de marchandise dans la société, alors cela signifie

qu’une trop grande partie du temps de travail social global a été dépensée sous forme de tissage. L’effet est identique à celui que l’on aurait obtenu si chaque tisserand pris individuellement avait appliqué à son produit individuel plus que le temps de travail social nécessaire 10.

Il n’y a donc que le temps de travail, d’une part, dépensé dans les conditions moyennes de production, et d’autre part, nécessaire à la satisfaction d’un besoin social (d’un besoin qui peut être satisfait par une marchandise) qui produit de la valeur. Par conséquent, le rapport entre le travail dépensé de manière privée et le besoin auquel il doit répondre dépend de la demande quantitative existante pour ce besoin, et du volume de production des autres producteurs de cette marchandise – chacun des deux devient seulement visible dans l’échange.

3) Différents types de travail singuliers peuvent se distinguer non seulement par leur aspect concret (en tant que travail du menuisier, du tailleur, etc.), mais aussi en terme de qualification requise de la force de travail. « Le travail moyen simple » est la « dépense de la force de travail simple que tout homme ordinaire possède en moyenne » 11. Ce qui est considéré comme la qualification simple de la force de travail varie selon les pays et les époques (selon qu’on y intègre lire, écrire ou bien avoir des compétences informatiques par exemple), mais cela est fixé dans un pays donné à un temps t. Les forces de travail qui sont plus qualifiées effectuent un travail appelé « complexe », on le considère comme produisant plus de valeur que le travail simple. À nouveau, c’est seulement l’échange qui rend visible le rapport quantitatif entre le travail simple et complexe. Il montre dans quelle mesure une quantité donnée de travail complexe produit plus de valeur que la même quantité de travail simple. Si Marx souligne l’importance de la qualification de la force de travail, cela ne signifie pas que c’est la seule chose qui entre en compte dans ce rapport quantitatif. Les mécanismes qui influencent ce que l’on considère être une activité « simple » ou « complexe » sont aussi ceux qui proviennent de la hiérarchisation sociale et qui peuvent se refléter, par exemple, dans le fait que certaines professions sont qualifiées de « professions féminines » et qu’on les estime inférieures aux « professions masculines ».

Ces trois réductions ont lieu simultanément dans l’acte d’échange et elles déterminent dans quelle mesure le travail individuel dépensé de manière privée vaut comme travail abstrait producteur de valeur.

 

Entrée: Travail abstrait (1994)

Dans : W.F.Haug (éd.), Historisch-kritisches Wörterbuch des Marxismus, vol. 1, Hambourg, 1994

Marx utilise le terme « travail abstrait » occasionnellement dans les Ms 44 (MEGA I.2, 208) pour caractériser le travail aliéné et unilatéral, reprenant ainsi l’utilisation que fait Hegel de « travail abstrait » en rapport avec la division du travail (Rechtsphil. § 198, Enzykl. §§ 525,526).

Dans une nouvelle acception, le « travail abstrait » devient un concept central en 1859 dans Zur Kritik. Marx distingue ici pour la première fois le travail qui produit la valeur d’usage du travail qui crée la valeur d’échange. Comme ce dernier est « indifférent à la matière particulière de la valeur d’usage », il est également « indifférent à la forme particulière du travail » et est donc qualifié par Marx de « travail abstrait général » (MEGA II.2, 109). Dans Zur Kritik, le « travail abstrait » est encore largement identifié au travail « simple » : « Cette abstraction du travail humain général existe dans le travail moyen que tout individu moyen d’une société donnée peut accomplir… C’est un travail simple auquel tout individu moyen peut être formé… Le travail simple constitue de loin la plus grande partie de tout le travail de la société bourgeoise… » (MEGA II.2, 110) Marx reprend ainsi l’argumentation développée dans Misère de la philosophie, selon laquelle le travail simple est une mesure de valeur et que c’est là un résultat produit par l’industrie moderne (MEW 4, 85). Cependant, Marx n’avait pas encore fait la distinction entre travail abstrait et travail concret. En identifiant le travail abstrait et le travail simple, deux processus très différents sont désormais mis sur le même plan : la perte de travail qualifié dans le processus de production mécanisé, c’est-à-dire un changement historique du côté du travail concret, et l’abstraction, dans l’échange, des différentes qualités réellement existantes des différents travaux concrets. Dans la 1ère édition du Capital, Marx souligne ensuite que le double caractère du travail est le « point central » « autour duquel s’articule la compréhension de l’économie politique » (MEGA II.5, 22). Mais ce n’est que dans la 2ème édition que le travail abstrait est strictement distingué du travail simple. Ce n’est qu’à ce moment-là que Marx utilise le terme de travail abstrait dès le début du premier chapitre. Ainsi, il ne dit plus qu’une valeur d’usage a de la valeur « parce que le travail y est objectivé » (MEGA II.5, 20), mais « parce que le travail humain abstrait y est objectivé » (MEGA II.6, 72).

Teneur critique du terme — Marx critique l’économie politique classique en lui reprochant de « n’avoir nulle part distingué explicitement et en toute conscience le travail qui se traduit en valeur du même travail dans la mesure où il se traduit en valeur d’usage de son produit ».

« Elle fait bien sûr la différence, puisqu’elle considère le travail tantôt quantitativement, tantôt qualitativement. Mais il ne lui vient pas à l’esprit que la simple différence quantitative des travaux présuppose leur unité ou leur égalité qualitative, c’est-à-dire leur réduction au travail humain abstrait. » (MEGA II.5, 48). Le contenu critique du concept de « travail abstrait » ne se limite toutefois pas au fait que Marx précise simplement la théorie classique de la valeur-travail en ajoutant une distinction qui n’y était pas faite. Cette distinction est également d’une importance capitale pour des domaines centraux de l’exposé qui suit (comme l’analyse de la forme-valeur). Avec le « travail abstrait », Marx saisit en effet le caractère spécifiquement social du travail producteur de marchandises, qui est négligé dans la théorie classique. A. Smith a justifié le travail comme mesure de la valeur d’échange en affirmant que « le prix réel de toute chose […] est la peine et la difficulté nécessaires à son acquisition » (Smith, 37, voir aussi 40f). Le travail apparaît ici comme un processus individuel et non social entre l’homme et la nature, qui, en raison de sa pénibilité, constitue la valeur des marchandises. Marx met en revanche en évidence le « double caractère social » du travail privé producteur de marchandises : celui-ci doit satisfaire à la fois un besoin social déterminé et les besoins de ses producteurs. Or, il ne peut satisfaire ces derniers que « dans la mesure où chaque travail privé utile particulier est interchangeable avec tout autre type de travail privé utile, où il lui est indifférent ». L’égalité toto coelo de travaux différents ne peut exister que dans une abstraction de leur inégalité réelle, dans la réduction au caractère commun qu’ils possèdent en tant que dépense de force de travail humaine, travail humain abstrait. » (MEGA II.6, 104) Si le premier caractère (satisfaction des besoins sociaux) est commun à toute production fondée sur la division du travail, le second caractère (valeur égale en tant que travail humain abstrait) est spécifique à la production de marchandises et, en tant que tel, il renferme le caractère social spécifique du travail producteur de marchandises. Il exprime le fait que, dans la société bourgeoise, le travail dépensé individuellement n’est pas immédiatement social, mais n’acquiert ce caractère que par l’échange : « Le travail qui se présente sous la forme de valeur d’échange est présupposé comme travail de l’individu isolé. Il devient social en prenant la forme de son contraire immédiat, la forme de l’universalité abstraite. » (MEGA II.2, 113) Comme l’économie classique et néoclassique ne disposent d’aucun concept analogue au « travail abstrait » et ne peuvent donc pas saisir le caractère spécifiquement social du travail, leur vision du contexte économique reste réduite à la perspective de « l’individu isolé » : la rationalité des calculs individuels est censée expliquer ce qui est en réalité le résultat de structures qui précèdent l’action individuelle.

Historicité du « travail abstrait » — Marx désigne également le « travail abstrait », que l’on obtient en faisant abstraction de toute détermination productive du travail, comme « dépense du cerveau, des muscles, des nerfs et des mains humains »

(MEGA II.5, 24) et dans la 2e édition du Capital, il est question du travail humain abstrait comme dépense de la force de travail humaine « au sens physiologique » (MEGA II.6, 79). De telles formulations suggèrent que le « travail abstrait » serait une caractéristique physiologique générale inhérente à toute dépense de travail. À d’autres endroits, Marx précise toutefois que le travail abstrait n’est pas l’incarnation de caractéristiques naturelles, mais une attribution imposée par la société. Dans Zur Kritik, il parle de « l’équation objective que le processus social établit de force entre les travaux inégaux » (MEGA II.2, 136f). Et dans la révision de la 1ère édition du Capital, il note : « La réduction des différents travaux privés concrets à cet abstractum de travail humain égal ne s’effectue que par l’échange, qui met effectivement sur un pied d’égalité les produits de différents travaux. » (MEGA II.6, 41) L’abstraction du travail ne désigne pas les déterminations les plus générales du travail, que le sujet réfléchi (indépendamment des processus sociaux tels que l’échange) peut constater en comparant différents travaux, mais l’abstraction, qui se produit pratiquement dans l’assimilation des produits dans l’échange, des caractères particuliers des différents travaux qui ont produit ces produits. Le résultat de cette abstraction imposée par une pratique sociale déterminée n’est pas une généralité physiologique, mais une détermination sociale spécifique de la forme du travail.

L’ambivalence dans la définition du « travail abstrait » a conduit à la question souvent débattue de savoir si le « travail abstrait » existait dans tous les modes de production ou seulement dans la production de marchandises : en tant qu’incarnation des propriétés physiologiques, le « travail abstrait » serait supra-historique, mais en tant qu’expression d’une relation particulière entre les travaux, constituée par l’échange, elle ne le serait pas. Dans Le Capital, Marx ne s’est pas exprimé explicitement sur le caractère historique du « travail abstrait », mais dans son analyse du processus de travail, le seul endroit où ses aspects supra-historiques sont examinés, il n’est pas question de « travail abstrait ». Dans Zur Kritik, il est toutefois clairement indiqué : « En tant qu’activité utile à l’appropriation du naturel sous une forme ou une autre, le travail est une condition naturelle de l’existence humaine… Le travail qui crée une valeur d’échange est en revanche une forme spécifiquement sociale du travail. Le travail de couture… produit la jupe, mais pas la valeur d’échange de la jupe. Il ne produit pas cette dernière en tant que travail de couture, mais en tant que travail abstrait général, et celui-ci appartient à un contexte social que le couturier n’a pas mis en place. » (MEGA II.2, 115)

Le travail abstrait en tant que substance de la valeur — Ce n’est pas le travail en soi, mais le « travail abstrait » qui est défini par Marx comme la « substance » de la valeur ; l’objet de valeur est un bien dans la mesure où le « travail abstrait » y est « objectivé » (MEGA II.6, 72). Le fait que cette objectivation du « travail abstrait » ne consiste pas à insérer un substrat quasi matériel dans le produit individuel, qui constituerait alors sa valeur, est déjà clairement indiqué par la métaphore utilisée par Marx. Il qualifie cette objectivité de la valeur « d’objectivité abstraite, d’objet de pensée » (MEGA II.5, 30), d’« objectivité fantomatique » (MEGA II.6, 72), d’« objectivité purement fantastique » (MEGA II.6, 32). La valeur des marchandises est une matérialité fantastique dans la mesure où, bien qu’elle s’impose aux propriétaires des marchandises comme une propriété objective des choses indépendante d’eux, elle n’a aucune base objective dans les choses elles-mêmes. Cette objectivité de la valeur est un rapport de validité pratiqué socialement, une attribution socialement valable qui n’est toutefois pas le résultat d’une action intentionnelle, mais l’effet d’une certaine forme de contexte social. Comme Marx le souligne dans la section sur le fétichisme de la marchandise, le rapport social des producteurs se reflète comme une propriété objective des choses. En tant qu’expression d’un rapport social, la matérialité de la valeur ne peut toutefois apparaître que dans les relations sociales, ce qui souligne encore son caractère « fantastique ». Le fait que la matérialité de la valeur ne s’applique justement pas au bien individuel n’est nulle part exprimé aussi clairement par Marx que dans le manuscrit révisé de la 1ère édition du Capital. Marx y écrit en commentaire de la présentation de la première édition : « Si la jupe et la toile sont réduites à leur matérialité en tant que valeurs, alors cette réduction « oublie que ni l’une ni l’autre ne sont en soi une telle matérialité de valeur, mais qu’elles ne le sont que dans la mesure où elles ont une matérialité commune. En dehors de leur relation mutuelle – la relation dans laquelle ils sont égaux –, ni la jupe ni la toile ne possèdent de valeur objective » (MEGA II.6, 30).

Marx veut mesurer la grandeur de la valeur par le « quantum de la substance créatrice de valeur qu’elle contient, le travail », et le travail trouve sa mesure dans la durée (MEGA II.5, 20). Cependant, ce n’est pas le temps de travail individuellement dépensé par un producteur qui crée de la valeur, mais seulement le « temps de travail socialement nécessaire », c’est-à-dire le temps de travail moyen nécessaire à la production d’une marchandise dans des conditions sociales normales (MEGA II.6, 73). Le « temps de travail socialement nécessaire » ainsi déterminé ne fait toutefois que ramener à une moyenne les différentes dépenses individuelles du même type de travail concret. Si cela est déjà considéré comme le mot de la fin sur la mesure de la valeur, on a non seulement fait du travail concret la mesure, ce qui aplanit la différence entre les deux, mais on suppose également que la valeur d’un bien individuel peut être mesurée indépendamment de l’échange. Mais si la valeur objective n’est attribuée aux marchandises que conjointement, dans le cadre du rapport d’échange, la valeur ne peut pas non plus être déterminée en dehors de ce rapport. Dans le cadre du rapport d’échange, la valeur d’une marchandise ne peut toutefois être exprimée de manière adéquate que si elle est rapportée à l’argent en tant qu’existence indépendante de la valeur.

Dans Zur Kritik, cela est déjà établi dans les premières pages de l’ouvrage, lorsque Marx souligne que la valeur exprime le temps de travail de l’individu en tant que « temps de travail général » et que ce temps de travail général doit se représenter dans un « produit général, un équivalent général » (MEGA II.2, 111f). Dans Le Capital, ce lien est expliqué en détail dans les sections consacrées à la forme de la valeur et au processus d’échange. Être la mesure de la valeur est la première fonction déterminante de l’argent dans la circulation simple. Le fait que cette fonction de mesure de l’argent ne peut être annulée par un calcul du temps de travail (même si celui-ci se réfère au « temps de travail socialement nécessaire ») apparaît clairement dans la discussion de Marx sur les différentes théories du salaire (MEGA II.2, 155ff, MEGA II.5, 59).

Réception — Il est significatif que le concept de valeur relative n’ait pas joué de rôle particulier dans la réception superficielle de la critique de l’économie politique avant la Première Guerre mondiale. Ce concept n’apparaît pas seulement dans les descriptions vulgarisées de Kautsky (1887) et de Luxemburg (1925). Hilferding (1904) ne se réfère pas non plus au « travail abstrait » dans sa défense de la théorie de la valeur de Marx contre la critique de Böhm-Bawerk (1896), et chez Lénine, le terme « travail abstrait » ne joue pas non plus un rôle particulier. L’analyse la plus détaillée du concept de « travail abstrait » jusqu’alors n’a pas été fournie par un marxiste, mais par F. Petry (1916). Partant de la distinction opérée par Rickert entre la méthode scientifique et la méthode culturelle, il pensait pouvoir constater chez Marx également un dualisme entre l’explication scientifique-causale et une approche « sociale ». Si cette construction ne rend guère justice à l’œuvre de Marx dans son ensemble, elle a toutefois conduit Petry, qui souhaitait présenter le « contenu culturel » de la théorie de la valeur de Marx (Petry 1916, 3), à se pencher sur le caractère sociologique des concepts marxistes. Il souligne ainsi que le « travail abstrait » n’est en aucun cas un concept scientifique, mais la forme sociale du travail privé, cette socialité étant toutefois réduite à l’activité de l’homme en tant que sujet de droit (ibid., 23f). Alors que Hilferding (1919), dans une longue critique, critiquait la méthodologie néo-kantienne de Petry, mais ignorait son analyse du « travail abstrait », Rubin parvint à la conclusion sans doute juste que Petry soulevait une série de questions sur la théorie de Marx qui n’avaient même pas été abordées par les marxistes, mais que Petry lui-même n’avait pas pu résoudre (Rubin 1928, 365).

Dans les années 1920, un débat intense sur la théorie de la valeur a eu lieu en Union soviétique, dont le résultat le plus significatif a probablement été les travaux de Rubin. Rubin a examiné en détail le travail abstrait et a fait la distinction entre le travail physiologiquement égal, le travail socialement égal et le travail abstrait général (Rubin 1924, 50ff,

100ff) et, contrairement à la conception naturaliste du travail abstrait issue de la conception « physiologique » de cette catégorie, il a clairement montré que le travail abstrait était une « forme spécifiquement historique d’assimilation du travail ». Le travail abstrait est donc « non seulement un concept social, mais aussi un concept historique » (ibid., 95). Avec l’avènement du stalinisme, dont Rubin fut très tôt victime, ces discussions furent toutefois étouffées.

Avec la négligence du concept de travail abstrait, la théorie de la valeur de Marx fut principalement interprétée comme une explication des rapports d’échange quantitatifs et comme une condition préalable à la justification de l’exploitation, tandis que les implications sociologiques de la théorie de la valeur n’étaient généralement perçues que de manière réductrice. Cela vaut en particulier pour la littérature marxiste anglo-saxonne plus ancienne représentée par Sweezy (1942), Meek (1956) et Dobb (1977). En Allemagne de l’Ouest, l’étude de la théorie marxiste a d’abord été fortement influencée par la théorie critique, qui a certes mis en évidence ses implications philosophiques et méthodologiques, mais sans s’intéresser de plus près à l’analyse marxiste de la marchandise. Seul Krahl (1971), disciple d’Adorno, lui a consacré une étude spécifique, dans laquelle le « travail abstrait » ne jouait toutefois pas un rôle important. Un débat plus nuancé sur la théorie de la valeur, qui tenait également compte des implications sociologiques du concept de valeur ajoutée dans le cadre de la « logique du capital », a débuté avec les travaux de Backhaus (1969, 1974) et Reichelt (1970). Dans les études sociologiques sur l’industrie, en revanche, le « travail abstrait » a parfois été mal compris comme une catégorie tangible exprimant la mécanisation et la perte de sens des processus de travail au cours de l’automatisation. Dans les pays anglo-saxons, la traduction du livre de Rubin a notamment conduit à une intensification du débat sur la théorie de la valeur et à une réflexion sur le concept de valeur ajoutée (cf. par exemple Itoh 1976 et les contributions dans Elson 1979). Dans le même temps, la critique de la théorie de la valeur de Marx s’est également intensifiée. En utilisant le concept « néoricardien » développé par Sraffa (1960) pour calculer les prix de production sur la base de la structure de reproduction quantitative d’un système économique, la théorie de la valeur a été déclarée « redondante », car les prix de production pouvaient être déterminés même sans connaissance préalable des valeurs (Steedman 1977). Le calcul des valeurs n’était toutefois possible dans le cadre des modèles néo-cardésiens que parce que, d’une part, un équilibre de reproduction stationnaire était supposé et que, d’autre part, le « travail abstrait » créateur de valeur était facilement identifiés à une quantité de travail homogène nécessaire à la production, déjà déterminée avant l’échange. La formulation néo-cardienne de la théorie de la valeur de Marx a donc été critiquée pour avoir omis la problématique du caractère spécifiquement social du travail producteur de marchandises, que le concept de « travail abstrait » visait précisément à aborder (DeVroey 1982, Ganßmann 1983).

Une nouvelle discussion sur la théorie de la valeur a débuté en République fédérale à la fin des années 80. Brentel (1988) a présenté la théorie de la valeur-travail comme une théorie de la constitution d’une objectivité économique et sociale spécifique découverte par Marx. Comme cette théorie de la valeur ne peut être explicite qu’en tant que théorie du capital (ibid., 265f), Brentel comprend la valeur comme un « concept anticipatoire de totalité » de la socialisation du travail dans les conditions capitalistes (ibid., 124). Alors que Brentel souhaite reconstruire la découverte de Marx et la défendre contre les interprétations erronées, considérant que les problèmes ne se situent pas du côté de Marx, mais plutôt du côté des interprètes, Heinrich (1991) se concentre précisément sur les problèmes internes de la théorie marxiste : d’une part, Marx serait à l’origine d’une révolution scientifique qui rompt avec le champ théorique de l’économie politique classique, d’autre part, Marx lui-même resterait largement ancré dans ce champ, de sorte que la superposition des deux discours conduirait à de multiples ambivalences. Ainsi, des concepts incompatibles se croisent dans la notion de « travail abstrait » : une conception « sociale » (le « travail abstrait » comme résultat d’une assimilation socialement imposée de choses qualitativement différentes) est superposée à une conception « naturaliste » (le « travail abstrait » comme incarnation de déterminations physiologiques). C’est surtout sous l’angle épistémologique que le débat sur la théorie des valeurs se poursuit dans les essais rassemblés par Behrens (1993).

 

Bibliographie: H.-G.Backhaus, Zur Dialektik der Wertform, in: A.Schmidt (Hg.), Beiträge zur marxistischen Erkenntnistheorie, Frankfurt/M 1969, S.128-152; ders. Materialien zur Rekonstruktion der Marxschen Werttheorie, in: Gesellschaft. Beiträge zur Marxschen Theorie 1, Frankfurt/M 194, S.52-77; D.Behrens (Hg.), Gesellschaft und Erkenntnis. Zur materialistischen Erkenntnis- und Ökonomiekritik, Freiburg 1993; E.v.Böhm-Bawerk, Zum Abschluß des Marxschen Systems (1896), in: F.Eberle (Hg.), Aspekte der Marxschen Theorie 1, Frankfurt/M 1973, S.25-129; H.Brentel, Soziale Form und ökonomisches Objekt. Studien zum Gegenstands- und Methodenverständnis der Kritik der politischen Ökonomie, Opladen 1989; M.DeVroey, On the Obsolescence of the Marxian Theory of Value: A Critical Review, in: Capital & Class no.17, 1982, S.34-59; M.Dobb, Wert- und Verteilungstheorien seit Adam Smith, Frankfurt/M 1977; D.Elson, (ed.), Value. The Representation of Labour in Capitalism, London 1979; H.Ganßmann, Marx ohne Arbeitswerttheorie?, in: Leviathan, Jg. 11, 1983, Nr. 3, S.394-412; G.W.F.Hegel, Grundlinien der Philosophie des Rechts (1821), in: ders., Werke, Bd. 7, Frankfurt/M 1970; ders., Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse (1830), in: ders., Werke Bd. 8-10, Frankfurt/M 1970; M.Heinrich, Die Wissenschaft vom Wert. Die Marxsche Kritik der politischen Ökonomie zwischen wissenschaftlicher Revolution und klassischer Tradition, Hamburg 1991; R.Hilferding, Böhm-Bawerks Marx-Kritik (1904), in: F.Eberle (Hg.), Aspekte der Marxschen Theorie 1, Frankfurt/M 1973, S.130-192; ders., Rezension von Petry, Der soziale Gehalt der Marxschen Werttheorie, in: Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung, 8.Jg, Leipzig 1919, S.439-448; M.Itoh, A Study of Marx’s Theory of Value, in: Science & Society, vol. 40, 1976, no.3; K.Kautsky, Karl Marx Oekonomische Lehren. Gemeinverständlich dargestellt und erläutert, Stuttgart 1887; H.-J.Krahl, Zur Wesenslogik der Marxschen Warenanalyse, in: ders., Konstitution und Klassenkampf, Frankfurt/M 1971, S.31-81; R.Luxemburg, Einführung in die Nationalökonomie (1925), in: dies., Gesammelte Werke Bd.5, Berlin 1975; R.L.Meek, Studies in the Labour Theory of Value, London 1956; F.Petry, Der soziale Gehalt der Marxschen Werttheorie, Jena 1916; H.Reichelt, Zur logischen Struktur des Kapitalbegriffs bei Karl Marx, Frankfurt/M 1970; I.I.Rubin, Studien zur Marxschen Werttheorie (1924), Frankfurt/M 1973; ders., Zwei Schriften über die Marxsche Werttheorie, in: Marx-Engels Archiv Bd.I, 1928, S.360-369; A.Smith, Eine Untersuchung über Natur und Wesen des Volkswohlstandes (1776), Jena 1923; P.Sraffa, Warenproduktion mittels Waren. Einleitung zu einer Kritik der ökonomischen Theorie (1960), Frankfurt/M 1976; I.Steedman, Marx after Sraffa, London 1977; P.M.Sweezy, Theorie der kapitalistischen Entwicklung (1942), Frankfurt/M 1970.

 

 

 

 

 

1Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 47.

2Robert Kurz a une conception assez semblable du travail abstrait lorsqu’il écrit par exemple dans un glossaire à l’entrée « travail abstrait » que les hommes dépensent une « force de travail abstraite » (un concept qu’il n’explique pas) et qu’ils travaillent « totalement aliénés et dans une indifférence mutuelle totale » (Robert Kurz, Der Kollaps der Modernisierung, Francfort/Main, 1991, p. 273 [Trad. I.J.]). Cependant, la définition du travail abstrait ne repose pas du tout sur la manière dont les hommes coopèrent au travail, mais sur ce que leur travail vaut d’un point de vue social : en tant qu’il est ou qu’il n’est pas constitutif de valeur. On trouve une courte introduction au concept de travail abstrait qui met en perspective les versions simplifiées les plus répandues dans l’article de Karl Reitter, « Der Begriff der abstrakten Arbeit », in grundrisse. Zeitschrift für linke theorie & debatte 1, 2002, p. 5-18.

3Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 43.

4Ibid.

5Karl Marx, Compléments et modifications du livre I du Capital, in MEGA II.6, p. 32 ; Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit.

6Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 53.

7Comme celle par exemple de W. F. Haug lorsque ce dernier estime que Marx aurait ramené le travail abstrait à une « base naturelle » (Wolfgang Fritz Haug, Vorlesungen zur Einführung ins Kapital, 5. Auflage, Köln, p. 121). J’ai tenté de montrer dans La science de la valeur qu’il s’agit à cet endroit (ainsi qu’à d’autres) de formulations malencontreuses de Marx : si nous observons dans la critique de l’économie politique de Marx une véritable révolution scientifique, au sens d’une rupture épistémologique avec le champ théorique de l’économie politique, pour autant, son argumentation n’est pas toujours complètement débarassée de résidus de conceptions qu’il a dépassées. Le cadre restreint de cette introduction ne nous permet cependant pas de faire plus que de simplement évoquer l’existence de ces ambivalences.

8Karl Marx, Compléments et modifications du livre I du Capital, in MEGA II.6, p. 41, cette phrase a été reprise dans la traduction française de Joseph Roy, c’est-à-dire dans la dernière édition du Capital que Marx a encore personnellement retravaillée (MEGA II.7, S. 55).

9Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 46.

10Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 122.

11Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 50.