Dans son livre Marx, penseur du possible, paru en 1992 aux éditions Méridiens Klincksieck, Michel Vadée fait de Marx « un adepte de la liberté individuelle et collective »1. Pour ce faire il met au coeur de son interprétation globale de l’oeuvre de Marx la catégorie de « modalité ». Loin de sauver une cohérence de façon artificielle, Michel Vadée mettra en évidence les « obscurités » et les « contradictions apparentes » de certains de ses concepts.
Par Ivan Jurkovic
Contre des interprétations trop objectivistes ou bien subjectivistes, Michel Vadée propose une « philosophie de la liberté parce qu’elle a su reconnaître d’abord l’existence et la variété des possibles, des situations et des actions possibles dans la vie sociale et dans les rapports de l’homme avec la nature » (p. 8-9). Ce faisant, Michel Vadée met en évidence l’influence d’Aristote et d’Epicure, compensant ainsi le poids que l’on a pu accorder à Hegel sur le développement de la pensée de Marx.
I- Le marxisme comme déterminisme : un produit historique
II – Aux origines des interprétations déterministes de Marx : le texte
1) Le déterminisme intégral
2) Les lois « naturelles » de l’économie
L’interprétation de Georges Duménil de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit
3) Deux déterminismes différents dans le développement de l’œuvre de Marx et Engels
4) Déterminisme, évolutionnisme et causalisme : prudence d’Engels
III- La révolution du possible : vers un nouveau type de modalisation (modalités du possible)
Conclusion
I- Le marxisme comme déterminisme : un produit historique
« Ce qui est déterminant, ce sont les conditions matérielles des individus, autant pour expliquer ce qu’ils pensent que la manière dont ils agissent ». Qui n’a jamais entendu cela d’un ‘marxiste’ ? Ou alors s’imagine que le marxisme revient à cela ? Comment utiliser Marx aujourd’hui et s’y référer sans prendre sérieusement en compte qu’il est toujours associé à une explication déterministe de l’action et de la pensée des individus ?
De même, la contribution essentielle de Marx est reconnue comme étant celle d’une explication matérialiste de l’histoire, notamment sur la base des contradictions de classe développée dans le Manifeste communiste2. Elle draîne alors la possible justification morale de tout crime au nom de la révolution, de l’émancipation, une indifférence aux moyens. C’est ce qu’on identifie à une interprétation téléologique, le fait de considérer chaque étape de l’histoire comme un moment nécessaire de la réalisation d’une société ultérieure. Si cette interprétation chez Marx manifesterait sa dette impensée à l’Aufklärung, elle permettrait surtout de justifier idéologiquement tout ce qui advient comme étant un mal nécessaire3. Ce sont ces deux éléments qui en font un corpus inaudible, ou bien un fatalisme, ou bien une justification du totalitarisme. En d’autres termes, il s’agit pour nous de se demander comment il est possible de concilier le matérialisme historique, la critique de l’économie politique à la possibilité/nécessité de l’auto-organisation révolutionnaire ?
L’enjeu dans lequel la pensée de Marx est ainsi prise au piège n’est pas anecdotique ou une simple querelle de chapelles portant sur l’interprétation de textes et leurs traductions. A prime abord, c’est simplement l’utilisation possible de Marx comme outil révolutionnaire qui est interrogée, car si fatalisme il y a, quelle action peut-elle le briser ? Aucune. De même que si tout finira par mener, quoiqu’il arrive, à une société communiste – comme cette nécessité est écrite noir sur blanc dans le Manifeste communiste – ou bien il n’y a rien à faire, ou pire, nous le répétons, tous les moyens sont bons. Totalitarisme ou attentisme. Voici l’alternative impliquée par l’enjeu du déterminisme chez Marx. Nous explorerons, notamment avec la contribution de Michel Vadée, que nous devrons admettre de profondes ambiguïtés des concepts marxiens, mais que nous pourrons tout de même résoudre certaines contradictions apparentes de sa pensée pour en faire un « penseur du possible, un penseur de la liberté ».
Dans le cadre d’un projet sur le plus long terme, il s’agit de déterminer plus précisément le statut épistémologique des lois et tendances que Marx dégage dans sa critique de l’économie politique. Certains textes nous amènent à devoir considérer un Marx déterministe et un autre ne l’étant pas. Il intègre des nuances permettant de penser un statut réellement consistant aux concepts et rapports qu’il propose dans sa critique de l’économie politique. Quoique dans l’ensemble ils s’inscrivent dans le projet de « multiplication des multiples facteurs », qui est une négation fondamentale de la primauté d’un facteur sur l’autre, ils entrent cependant tous sous la dénomination « économiques ». C’est pour cela qu’un « retour en amont » vers une question plus globale et, peut-être même, philosophique, sur le déterminisme de Marx est une étape essentielle de notre démarche. Ce vacillement et ce tâtonnement ne sont pas superflus, et s’il n’y a pas forcément porté la plus grande attention, comme en attesteront ses déclarations déterministes, nous devons les soumettre à un examen rigoureux afin de préciser le statut épistémologique des concepts que nous utilisons.
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L’image que nous avons de Marx et d’Engels comme déterministes et économicistes est un produit historique. Précisons tout d’abord que les positions décrites en introduction sont celles d’un déterminisme à la Condillac dont Marx lui-même considérait qu’il ne situait pas historiquement mais expliquait simplement la conscience par le sensible. Ce sensualisme pose le primat de la matière, alors que dès les Manuscrits de 1844, il s’agit bien pour Marx d’une sensiblité qui a été informée et modelée par les pratiques antérieures, précisant ainsi la nature de cette matière informante, effectuant ainsi le saut de « matérialisme » à « matérialisme historique ».
Cette image de Marx et Engels déterministes provient en France de l’importance qu’a pu prendre l’interprétation stalinienne de Marx, et à l’étranger, celle de Popper. Mais à l’origine de la querelle du déterminisme chez Marx se trouve tout d’abord Paul Lafargue, son gendre, qui a identifié le matérialisme historique à un déterminisme. Puis ce sera la première génération de la réception de Marx qui suivra cette ligne d’interprétation (Georges Sorel, Antonio Labriola). L’usage par Labriola de ce terme allait pourtant soulever les objections de Croce et Sorel lui-même, ouvrant la querelle du déterminisme chez les marxistes, et pas seulement chez les intellectuels, à l’image des débats au sein du SPD allemand, entre les deux dépositaires du legs théorique de Marx et Engels, Bernstein et Kautsky. C’est ensuite sous Staline que l’acception du marxisme comme déterminisme connut son grand essor, puisque « des raisons idéologiques, à la fois politiques (pratiques) et théoriques (scientistes), on procéda alors à l’absolutisation de l’idée de nécessité, et le marxisme fut compris comme un fatalisme historique. » (p. 40).
En France, le passeur le plus significatif de cette acception fut Sartre, qui, pour s’en prendre à Staline et ses relais en France (Naville et Garaudy) « dénonçait cette dérive scientiste des marxistes dans leurs «tentatives […] pour étudier les superstructures » qui « sont pour eux les “reflets” du mode de production »4. Il accusait alors Engels d’avoir introduit cette déviation de la pensée de Marx5. En dehors de la France, c’est surtout Karl Popper qui a contribué à diffuser une conception du marxisme comme déterminisme, en affirmant : « Marx aurait confondu la prévision scientifique telle qu’elle existe en physique ou en astronomie par exemple, et la prédiction historique»6. Ou encore, en contribuant à la diffusion de l’idée que Marx aurait été « conduit à la conviction erronée qu’une méthode scientifique rigoureuse doit reposer sur un déterminisme strict», conviction d’où proviendrait « sa croyance aux lois inexorables de la nature et de l’histoire »7.
Pourtant, Michel Vadée nous rappelle que tous les marxistes n’ont pas tenu le marxisme pour un déterminisme, comme Gramsci qui, avec sa « philosophie de la praxis » récusait cette interprétation. Par ailleurs, si Henri Lefebvre, comme Sartre, a tout d’abord tenu le marxisme pour un déterminisme, il a ensuite révisé son jugement8.
Mais de quoi parle-t-on ? Retenons tout d’abord la définition suivante de « déterminisme », tel qu’elle est largement admise :
«Doctrine philosophique suivant laquelle tous les événements de l’univers, et en particulier les actions humaines, sont liés d’une façon telle que les choses étant ce qu’elles sont à un moment quelconque du temps, il n’y ait pour chacun des moment antérieurs ou ultérieurs, qu’un état et un seul qui soit compatible avec le premier. » (Lalande, Vocabulaire…, p. 222, col. A, sens C).
Cette définition convient à des conceptions du monde et de la nature comme celles de Spinoza, Leibniz, Newton, D’Holbach ou Laplace. Dans la note 109 du livre de Michel Vadée, il pointe cet problématique de la naissance de ce terme :
« Aujourd’hui encore, l’histoire de l’apparition de ce terme dans le sens qu’il a actuellement est assez mal connue. Les premiers éléments de cette histoire figurent dans les Observations sur «Déterminisme» du Vocabulaire philosophique de Lalande (pp. 221-224). »
Cet à quoi il ajoute :
« M. Lucien Brunelle en fournit beaucoup d’autres, dans sa Thèse de Doctorat de Troisième Cycle (Université de Paris-Nanterre, non publiée) : L’invention et l’application du concept de déterminisme par Claude Bernard (Introduction et Première partie). M. Brunelle a compilé et comparé de nombreuses sources, particulièrement les Dictionnaires français, allemands et anglais, ainsi que les philosophes français du XIXe siècle, en liaison avec l’origine du concept de déterminisme chez Claude Bernard. Nous lui empruntons de nombreuses données. »
C’est en 1864 que Claude Bernard donna une acception restreinte au déterminisme pour un usage scientifique, « en opposant au déterminisme métaphysique de Leibniz ou de Laplace le déterminisme scientifique en tant qu’hypothèse méthodologique et heuristique nécessaire au travail du savant » (p. 65). Ce faisant, Claude Bernard distingue différents déterminismes, et nous invite à nous demander si Marx et Engels n’en seraient pas une simple variante.
II – Aux origines des interprétations déterministes de Marx : le texte
Selon Michel Vadée, la première difficulté provient de choix de traduction :
« il arrive que l’idée de déterminisme soit suggérée par une traduction qui emploie malencontreusement le verbe «déterminer», là où l’allemand n’y songe pas. Dans le texte français traditionnel du Manifeste du parti communiste, on peut lire, dans un passage où Marx et Engels apostrophent ceux qui défendent les idées courantes des classes dominantes de leur temps :
«Vos idées résultent elles-mêmes [selbst sind Erzeugnisse] des rapports bourgeois de propriété et de production, comme votre droit n’est que la volonté de votre classe érigée en loi, volonté dont le contenu est déterminé [dessen Inhalt gegeben ist] par les conditions matérielles d’existence de votre classe9. » (p. 50)
Or, Michel Vadée remarque « Le mot « déterminé » suggère un rapport unilatéral et une passivité de la volonté, ce que n’implique pas l’allemand gegeben qui signifie seulement «donné». » (p. 50)
Une autre origine d’une interprétation déterministe de la pensée de Marx provient de son usage de la notion de « matériel », adjectif très fréquent chez Marx, n’est pas à opposer a le sens de « contenu » en général et s’oppose à « formel », un adjectif qui renvoie à « forme sociale », bien plutôt qu’à « spirituel ».
Que faire du terme « déterminé » dont Marx fait parfois un usage répété ? « Bedingt » est un qualificatif qui signifie «donné», «spécifié», «caractérisé de telle ou telle manière ». Pour Michel Vadée, Marx insiste ainsi sur le fait qu’« il faut considérer des hommes et des situations concrètes : ce n’est pas l’«homme en général» qui agit, mais des individus singuliers ayant des statuts sociaux singuliers, placés dans des conditions et ayant des moyens également particuliers. » (p. 51).
Quel sens donner à la nécessité en histoire ? Pour Michel Vadée, c’est une nécessité bien particulière qui est à entendre au sens « d’aliénation » : « une nécessité qui émane des hommes eux-mêmes: des puissances sociales s’imposent à eux malgré eux bien qu’ils en soient les auteurs et les agents. » (p. 51).
Ceci lui permet de conclure provisoirement que de réduire Marx à un déterminisme nous amène à ne pas saisir la dialectique de l’action et de ses conditions :
« Il s’agit toujours d’une dialectique de l’action et de ses conditions. Mettre l’accent sur celles-ci au détriment de celle- là ne peut conduire qu’à la méprise d’un déterminisme mécaniste indépassable et d’un matérialisme métaphysique. […] il est impossible de dissocier les conditions matérielles (à la fois naturelles et sociales) de l’activité humaine et cette activité elle-même, pas plus qu’on ne peut dissocier la matière et la force. » (p. 51)
1) Le déterminisme intégral
C’est bien parce que chez Marx, on trouve des termes qui font penser à une forme de déterminisme, qu’il affirme lui-même dégager des lois générales de l’évolution de la société, et qu’il se compare souvent à un scientifique, qu’il a été déduit que celui-ci proposait un matérialisme au sens d’un déterminisme économiciste. Michel Vadée remarque à ce sujet :
« Certains raccourcis marxiens ont pris valeur d’aphorismes. Celui du moulin à bras et du moulin à vapeur induit l’idée d’une dépendance directe, unilatérale, mécanique, alors que Marx veut seulement souligner ce que la plupart des sociologues ou historiens niaient: que les classes sociales sont historiquement et matériellement conditionnées, plus qu’elles ne le sont spirituellement. De tels raccourcis oblitèrent la complexité des rapports. Ils masquent le fait qu’on a affaire à des totalités (des sociétés) où tout est interdépendant et où l’action humaine joue son rôle, ce que Marx montre si bien dans ses ouvrages historiques. » (p. 50)
« Le matérialisme historique, que Marx et Engels développent à partir de 1845, se présente dans des termes sensiblement différents selon les textes et les circonstances. Ces variations proviennent de la diversité des doctrines visées : Marx s’exprime plus ou moins brutalement en durcissant ses propos et ses formules s’il vise les jeunes idéologues allemands ou les socialistes révolutionnaires français, Proudhon et Lassalle ou les économistes anglais, Dühring et Haeckel ou Feuerbach et Hegel. » (p. 52)
Ce qui contribua notamment à cette équivoque, ce fut la préface du Capital10 :
« Cette Préface présente son grand ouvrage comme une «bombe lancée à la tête de la bourgeoisie ». II accentue avec un malin plaisir la « nécessité » de la chute du capitalisme pour signifier à la bourgeoisie qu’elle ne saurait régner indéfiniment » (p. 49).
Un autre passage souvent cité pour soutenir une lecture déterministe de Marx est un extrait de sa polémique contre Proudhon où Marx use d’une analogie qui a
« quelque chose de « mécanique » […] Le conditionnement des institutions socio-politiques et des rapports sociaux par les moyens de production est décrit dans un raccourci saisissant: «Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel »11 (p. 49).
En replaçant cette citation dans son contexte, Michel Vadée montre bien que pour Marx ce sont les hommes qui changent leur mode de production12. Ou encore, par le fait qu’il « dit souvent des événements et processus historiques, économiques, sociaux, politiques ou idéologiques, qu’ils sont «déterminés» [bestimmten], soumis à des «lois nécessaires» [notwendigen Gesetzen], produits ou engendrés par des causes déterminantes [bestimmenden]. » (Le Capital, p. p. 45). Mais ces causes, il les qualifie comme « indifféremment, «conditionnés» [bedingten] » (p. 45).
Il ajoute que « les conditions «matérielles» furent déterminantes jusqu’à aujourd’hui, mais il ajoute qu’il n’en sera pas toujours ainsi »13. Mais les conditions matérielles changent historiquement, elles sont historiquement déterminées, en fonction d’un contexte socio-économique donné.
« La nécessité «économique» n’est donc rien d’autre que celle des besoins et des intérêts « sociaux » généraux. Les premiers de tous et les plus impérieux sont « matériels », en particulier quand des masses d’hommes sont aux limites de la survie. Il ne s’agit pas d’une nécessité « extérieure » : c’est au contraire la pression interne de besoins vitaux. Cette nécessité n’est pas tant « mécanique » que vitale : elle est de l’ordre de l’existence. » (p. 45-46).
Cette nécessité existentielle est partagée autant par les dominants que les dominés. Ces grandes idées que Marx et Engels ont extraits de leur étude de l’histoire et de l’économie permirent d’affirmer ceci : « l’histoire n’est pas abandonnée au hasard; elle n’est pas non plus régie par une nécessité prédéterminée et inflexible. » (p. 46).
« Le processus fondamental, finalement décisif, est le développement des forces productives matérielles et sociales. […] Les forces productives impliquent certains rapports sociaux. Elles décident des diverses catégories de métiers et donc des classes. En changeant, elles provoquent le changement historique.
La «forme» de la société en résulte. » (p. 46).
Or la mise en œuvre des forces productives ne s’effectue qu’à
« l’intérieur de rapports de production qui leur sont adéquats […] : Forces et rapports sociaux de production forment ce que Marx appelle la «base» économique, les rapports sociaux constituant la «structure» proprement dite14 ». La spécificité marxienne de la conception de l’histoire n’est pas d’y trouver un certain ordre, quoiqu’il soit seulement « global », mais l’idée qu’« un certain degré de développement des forces productives implique des rapports sociaux qui lui correspondent » (p. 46).
« La thèse qui a soulevé le plus d’objections et de critiques est celle selon laquelle les «formes de conscience» dépendent, plus ou moins directement, de cette base « matérielle » » (p. 46-47). Ce qui soutient la thèse d’un économicisme intégral chez Marx, c’est le texte qui figure dans toutes les anthologies :
« « Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés [bestimmt], nécessaires [notwendig], indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé [bestimmt] de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète [reale Basis] sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées [bestimmt]. Le mode de production de la vie matérielle conditionne [bedingt] le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine [bestimmt] leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience »15.
Michel Vadée commente ce célèbre passage de la façon suivante :
« Presque tous les commentateurs trouvent ici la « formule » d’un déterminisme; ils en tirent l’idée que, pour Marx, l’histoire serait régie par quelques « lois » générales du même genre que celles de la physique » (p. 47). Pour Michel Vadée, dans ce passage, « Marx se borne à des indications schématiques, de caractère surtout structurel. Il esquisse une sorte d’anatomie générale des sociétés, laissant entendre qu’il y a une dynamique de l’histoire: pourtant il n’en énonce aucune «loi» (p. 47).
« pour Marx, si les hommes se trouvent engagés dans des «rapports» qu’ils n’ont pas voulus consciemment, ce sont tout de même eux qui «produisent leur existence» volontairement. Ils poursuivent un but et le réalisent, mais en atteignent aussi un autre : par exemple, ils créent des rapports sociaux auxquels ils n’avaient pas pensé ! » (p. 47).
Si les hommes ensuite les trouvent, dans les générations qui suivent, comme « indépendants de leur volonté »,
« Marx ne veut pourtant pas dire que les hommes ne peuvent agir pour les transformer, ni que des hommes, dans un passé plus ou moins reculé, n’ont pas contribué à les produire. Au contraire, il affirme que ce sont les hommes qui ont fait l’histoire. C’est pourquoi ils peuvent agir révolutionnairement sur les conditions sociales de leur existence. » (p.48)
« Les conditions et le conditionné doivent être entendus comme interdépendants dans une totalité en développement. » (p. 48)16. Michel Vadée peut donc affirmer que Marx « lie indissolublement ce qui est produit et la manière de produire. Or, ce qui est produit ici, ce sont aussi bien les rapports sociaux que les objets d’usage. » (p. 48).
2) Les lois « naturelles » de l’économie
A la différence des autres économistes, Marx n’a pas pensé les lois de l’économie comme immuables et éternelles, mais a estimé qu’elles étaient variables historiquement. Et pourtant elles s’imposent aux hommes malgré eux (c’est la loi d’airain dont Marx parle dans la préface du Capital). « nous proposerons de comprendre les notions de moyenne, de tendance, d’histoire et de force, comme des formes de la possibilité concrète. » Il s’agira de s’interroger sur la place de la probabilité et du hasard, par exemple, dans la notion de « baisse tendancielle du taux de profit ».
« Marx parle beaucoup des «lois» économiques qu’il assimile aux lois naturelles. Il met ainsi l’accent sur la nécessité économique et le caractère général des lois. Il n’y aurait donc place que pour une sorte de possibilité: la possibilité abstraite, que détermine la forme de ces lois. »17
On pourrait être surpris de cette assimilation des lois économiques aux lois naturelles, puisque la distinction « des plus classiques est celle que l’on fait ordinairement entre les lois de la nature qui sont totalement indépendantes de la volonté humaine, et les lois instituées explicitement comme telles par les hommes (codes juridiques, constitutions politiques, etc.).
Auquel de ces deux genres appartiennent les lois économiques? »18
Marx ne qualifie pas aussi souvent qu’on le croit les lois économiques aux lois naturelles, mais il fait à chaque fois à dans des occasions importantes19. L’expression loi naturelle n’a souvent qu’un sens analogique, et parfois même ironique.
La loi de la « valeur-travail » des économistes classiques est comparée à la loi de l’apesanteur.
«les travaux privés, exécutés indépendamment les uns des autres […] sont ramenés à leur mesure sociale proporitionnelle». Il répond: parce que «dans les rapports d’échange accidentels et toujours variables [des] produits, le temps de travail social nécessaire à leur production s’impose par la force [gewaltsam] comme loi naturelle régulatrice [als regelndes Naturgesetz], au même titre que la loi de la pesanteur se fait sentir à n’importe qui lorsque sa maison s’écroule sur sa tête»20.
Dans ce passage, Marx qualifie plus précisément le mode d’action de la loi (« s’impose par la force…au même titre que la loi de la pesanteur se fait sentir »21), plutôt que la nature de la loi elle-même. Ce qui l’apparente aux lois de la nature, c’est donc la manière dont elle s’impose aux agents économiques. Il s’agit ici pour Marx de dire que cette loi n’a pas été posée volontairement par une convention ou un décret délibéré, qu’elle agit sans même qu’on le sache parfois, alors même que les agents en subissent les effets22.
Afin de décrire pourquoi la valeur des marchandises paraît provenir des propriétés objectives des choses23, Marx utilise la comparaison avec une loi naturelle provenant de la chimie, plus précisément la loi des proportions multiples de Dalton :
« Il semble qu’il réside dans ces choses une propriété de s’échanger en proportions déterminées comme les substances chimiques se combinent en proportions fixes »24
Il s’agit cette fois du contenu de la loi : « à savoir une composition substantielle selon certains rapports précis, soit entre des choses matérielles (les atomes des substances chimiques), soit entre des valeurs (quantités de travail représentées par des prix eux-mêmes exprimés dans les unités conventionnelles d’une monnaie) »25.
Ce qu’ont en commun les deux comparaisons, c’est que leur nature, leur manière d’agir et leur existence même « échappent à la conscience et par conséquent à la volonté des agents économiques »26.
La différence essentielle avec les lois de la nature, c’est que la loi de la valeur découle de la manière de produire et d’échanger, sans être le but conscient et voulu de l’activité, mais pas non plus sans que l’activité des hommes ne poursuive elle-même aucun but, celui de produire pour échanger.
L’interprétation de Georges Duménil de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit
La question de la présence d’un déterminisme chez Marx se concentre donc sur la notion de « loi ». Au sujet de cette idée, Michel Vadée précise qu’elle possède une force propre sur l’opinion générale :
« L’idée de loi est celle d’une relation nécessaire et constante, du moins suffisamment permanente pour qu’on la considère, dans certaines limites de temps et certaines conditions déterminées, comme une relation constante. Or, c’est une opinion générale que toute découverte de lois dans un domaine quelconque y introduit ou y conforte un déterminisme, fût-il partiel. » (p. 80)
Cet aspect performatif du terme de « loi » se conjugue à une difficulté cruciale. Force est de constater qu’il n’y a pas de définition de la loi économique ou de la loi en général chez Marx27, hormis dans l’Introduction de 185728. Pourtant, un auteur a avancé qu’il existait une telle définition ailleurs, ce qui lui a permis d’asseoir un axe interprétatif, c’est Gérard Duménil :
« M. Duménil pense trouver une «définition» incidemment, au détour d’une page du Livre III du Capital, où, à propos du mot « loi », Marx remarque en passant : « Je veux parler de cette connexion [Zusammenhang] interne et nécessaire entre deux choses qui se contredisent dans les phénomènes apparents29. » (p. 81)
Michel Vadée commente ainsi l’interprétation faite de ce passage par George Duménil :
« Prenant la contradiction pour «apparente», M. Duménil interprète ainsi: « La loi est identifiée à une connexion — autrement dit un « rapport » — qualifiée de nécessaire. Marx définirait donc ici la loi en tant que «rapport nécessaire », une formule en elle-même assez banale30. » (p. 81)
Dans ce passage, il ne s’agit pas de n’importe quelle loi, mais de celle de « la baisse tendancielle du taux de profit », qui est une des lois fondamentales du système de production capitaliste, la loi de son mouvement d’ensemble. Et Marx identifie alors deux tendances possibles à l’accroissement recherché toujours plus grand du profit : « il est tout aussi possible que le capital augmente sans que s’accroisse la masse du profit et […] il peut même augmenter encore alors qu’elle baisse »31. Et il en va de même pour le taux de profit32.
Michel Vadée l’interprète de cette manière : On peut identifier deux effets opposés provoqués par la même cause : l’accumulation du capital peut provoquer « l’augmentation de la masse du profit et la baisse de son taux »33. Ce rapport nécessaire, Marx l’identifie en termes hégéliens comme un rapport interne, une interdépendance, un Zusammenhang, au sens de « l’action réciproque des moments d’un tout ».
On peut distinguer les lois suivantes dans l’analyse marxienne du capital :
-loi de la valeur, loi de la valorisation (plus communément désignée comme loi de la plus-value, absolue ou relative), loi de la baisse tendantielle du taux de profit.
-lois de l’échange, lois du cours de la monnaie, loi de la baisse de valeur des objets d’utilité, loi de l’accumulation capitaliste, lois des cycles (cycles des marchandises, cycles de l’argent, cycles du capital), lois de développement propres à chaque formation socio-économique.
-lois absolument universelles et nécessaires, indépendantes des formes de sociétés envisagées : les lois de la «production en général»34.
Voici le classement opéré par Duménil :
-«lois conceptuelles internes»
Elles définiraient des rapports absolument nécessaires au sein d’un certain champ «théorique» circonscrit par un concept, par exemple le concept de valeur. Elles constitueraient des «déterminations nécessaires». L’action d’une loi conceptuelle exprime ce qu’il y a de nécessaire dans le processus. Ce terme n’est pas présent chez Marx, et par ailleurs il identifie sa démarche comme étant la découverte des lois « réelles » des phénomènes.
-«lois de champs pluriconceptuels »
Elles font intervenir des causes externes par rapport à un champ théorique circonscrit par un concept. La détermination serait alors seulement contingente35. Ainsi, « l’influence des causes extérieures multiples et variées, indépendantes les unes des autres, rend compte de ce qu’il y a de contingent »36.
Selon Michel Vadée, il manque dans ce classement l’articulation dialectique entre nécessité conceptuelle et contingence historique. En fait, la lecture de Duménil ne dépasse pas la dichotomie entre nécessité théorique et contingence empirique. Michel Vadée remarque :
« En procédant ainsi, on pourrait répartir les lois économiques en fonction de leur plus ou moins grande généralité, selon qu’elles valent pour des périodes plus ou moins étendues, et pour des sphères plus ou moins particulières de la vie économique. »37
On aurait alors le schéma suivant allant du plus général nécessaire jusqu’au particulier contingent :
-Lois de la production en général
-Lois de la formation économique capitaliste
-Lois des principales branches de production
-Lois des diverses formes du capital
Pour Michel Vadée, la multiplicité des lois dans l’oeuvre de Marx « défie toute classification Fixe, pour deux raisons : premièrement, ces lois forment des ensembles où elles sont interdépendantes ; deuxièmement, elles sont historiquement variables. » (p. 83)
Michel Vadée proposera alors un autre classement plus affiné, ce qui lui permettra de conclure surtout :
« pour Marx, les rapports entre nécessité et contingence sont ceux de deux contraires qui passent l’un dans l’autre et qui s’engendrent mutuellement. »
Michel Vadée défendra « l’hypothèse selon laquelle, lorsque Marx critique la pensée spéculative hégélienne, il s’inspire de la critique qu’Aristote avait su faire de la dialectique spéculative de Platon. » (p. 32)
3) Deux déterminismes différents dans le développement de l’œuvre de Marx et Engels
Pour ce qui est du rôle que joue la conscience dans l’histoire dans L’Idéologie allemande, après lui en avoir accorder un rôle important, Marx va le minimiser de manière radicale :
« Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production »38.
De ce passage il ressort que « les hommes ne feraient qu’accomplir une mission qui s’impose à eux comme une nécessité extérieure: ils sont contraints de suivre les lois économiques d’évolution de la société où ils vivent, même s’ils parviennent à les connaître. » (p. 57)
Comme le fait Hegel au moyen de sa Ruse de la raison dans l’histoire, Marx enlève toute responsabilité aux individus dans le processus historique :
« Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement, […] elle ne peut ni dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel. […] Mon point de vue, d’après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager »39.
Michel Vadée relève encore une autre illustration du manque de nuance de Marx : dans la Postface à la deuxième édition allemande du Capital, Marx approuve le compte-rendu de son ouvrage par un critique russe, I. I. Kaufman40, qui écrivait :
«Marx ne s’inquiète que d’une chose: démontrer par une recherche rigoureusement scientifique, la nécessité d’ordres déterminés de rapports sociaux Pour cela, il suffit qu’il démontre, en même temps que la nécessité de l’organisation actuelle, la nécessité d’une autre organisation dans laquelle la première doit inévitablement passer, que l’humanité y croie ou non, qu’elle en ait conscience ou non. 11 envisage le mouvement social comme un enchaînement naturel de phénomènes historiques, enchaînement soumis à des lois qui, non seulement sont indépendantes de la volonté, de la conscience et des desseins de l’homme, mais qui, au contraire, déterminent sa volonté, sa conscience et ses desseins41 74. »
Ces illustrations amènent Michel Vadée à proposer deux versions de la théorie marxienne, l’une « forte », un déterminisme historique stricto sensu, que l’on trouve depuis la Misère de la philosophie, jusqu’à la Postface du Capital, et « celle admise par le vieil Engels, qui, sans renier formellement la version précédente, la tempérerait42 » (p. 58).
La technologie comme source décisive pour expliquer l’histoire matérielle de la société, celle des idées et des religions :
« La technologie met à nu le mode d’action de l’homme vis-à-vis de la nature, le processus de production immédiat de sa vie matérielle, et par conséquent, l’origine des rapports sociaux et des idées et conceptions intellectuelles qui en découlent. L’histoire de la religion elle-même, si l’on fait abstraction de cette base matérielle, manque de critérium. Il est, en effet, bien plus facile de trouver par l’analyse le contenu, le noyau terrestre des conceptions nuageuses des religions, que de faire voir par une voie inverse comment les conditions réelles de la vie revêtent peu à peu une forme éthérée. Cette dernière est la seule méthode qui soit matérialiste, et par suite scientifique43 »
La formule trinitaire du capital et le fétichisme comme chevaux de Troie du déterminisme économique
Michel Vadée établit le parallèle entre ce qu’on appelle « la formule trinitaire du capital » et la note du livre premier sur la méthode scientifique. Dans le premier passage, Marx « déduit »
« par l’analyse des conditions concrètes de la production capitaliste prise dans les différenciations internes de son processus d’ensemble, les diverses représentations que l’entrepreneur capitaliste, le banquier, le propriétaire foncier, le commerçant, le travailleur salarié, le rentier, se font sur la nature et la source de leurs revenus respectifs » (p. 59)
De même que pour le fétichisme de la marchandise du chapitre 1, il s’agit bien de fournir une explication « matérielle » des idées que se font les protagonistes sociaux.
De ce point de vue, la plupart des analyses partant du fétichisme de la marchandise sans opérer de rupture claire avec un déterminisme économiciste, le reconduisent de fait, au moins en le présupposant.
Engels : la voie « faible » du matérialisme historique.
La thèse de Michel Vadée est qu’Engels, bien loin d’avoir trahi la pensée de Marx en la vulgarisant pour en faire un déterminisme fort, l’aurait pondéré. Dans l’histoire du marxisme, cette idée est largement répandue :
« La plupart de ceux qui rendent Engels responsable de cette catéchisation du marxisme ajoutent qu’il l’aurait fait «involontairement» dans ses exposés populaires, en particulier l’Anti-Dühring, en simplifiant à l’excès la pensée de Marx pour les besoins du parti ouvrier44 » (p. 60)
« Au sujet de la «détermination en dernière instance», Engels se borne en fait à exposer, sans y apporter la moindre modification, des idées que Marx professait aussi, et depuis longtemps, car elles étaient au cœur de leurs conceptions dès le début de leur collaboration, même si cela n’apparaît pas tellement dans les textes marxiens «canoniques45». » (p. 61)
Michel Vadée remarque que Marx lui-même exprime souvent l’idée de détermination « en dernière instance »46. Du passage du livre III cité en note, Michel Vadée en tire trois idées : 1) Une détermination « principale », que « Marx affirme que la base économique détermine la forme générale des rapports de dépendance sociale et politique. » (p. 62) 2) une interaction réciproque « une action en retour de la « forme politique » sur la base dont elle dépend » (p. 62) 3) que sur une même base économique, les institutions et structures politiques diffèrent, le possible cher à Michel Vadée : « une forme de possibilité, la possibilité de différentes variétés d’Etats à l’intérieur d’une même forme économique générale. » (p. 62)47.
Dans cet extrait du livre III, les variations et la diversification proviennent de circonstances contingentes. Quelles sont ces circonstances contingentes ? Elles proviennent 1) de conditions « naturelles : géographiques, climatiques, orographiques, les ressources naturelles, etc., 2) de rapports raciaux (allusion à des différences raciales ou des traditions constitutives du «caractère» d’un peuple), 3) d’influences «historiques» extérieures (allusion sans doute aux rapports d’échange, d’interpénétration ou de conflits et de guerre entre peuples : invasions étrangères, colonisation, etc.48
De cet extrait du livre III, Michel Vadée conclut que s’exprime un accord complet avec la « règle de l’analyse concrète de la situation concrète ».
Quoiqu’il en soit nous rappelle Michel Vadée, toutes les études historiques, qu’elles soient de Marx ou d’Engels montrent très clairement que ni l’un ni l’autre ne sont tombés dans un réductionnisme économiciste, ce type de position aurait été « pédante » (Engels) ou bien ridicule.
4) Déterminisme, évolutionnisme et causalisme : prudence d’Engels
Pour pouvoir trancher s’il y a déterminisme ou non chez Marx et Engels, Michel Vadée propose de suivre la question suivante : « dans leur explication des événements historiques, ramènent-ils les causes à des causes efficientes et «matérielles» au sens mécaniste du terme? » (p. 39). Ce faisant, Michel Vadée propose de déplacer le débat du déterminisme vers la causalisme, suivant la distinction bachelardienne49.
Pourtant, Marx « a bien soutenu qu’une «nécessité» s’exerce en histoire, que l’on peut comparer à celle que l’on découvre dans les processus naturels. Mais, reconnaître une nécessité, est-ce affirmer un déterminisme? » (p. 43). Pour Michel Vadée, il faut tout d’abord soumettre la critique de l’économie politique à la question du déterminisme pour ensuite seulement s’atteler à cette question pour l’histoire50. Et tout d’abord, ce serait l’arrière fond de Hegel qui exclurait de réduire le matérialisme de Marx et Engels à un déterminisme : « à la suite de Hegel, ils conçoivent le devenir historique comme un processus dialectique, ce qui exclut tout point de vue unilatéral, et donc aussi le réductionnisme économiste » (p. 43).
C’est une équivoque qu’identifie Michel Vadée à cet endroit, une équivoque qui proviendrait de ce que l’on « suppose que le matérialisme implique le déterminisme » (p. 43). Mais établir ce lien revient à ne pas prendre en considération qu’en 1845, lorsque Marx et Engels passent à des positions matérialistes, ils prennent soin de se distinguer des formes antérieures de matérialisme, prenant « leur distance par rapport à Büchner, Vogt et Moleschott, qui eurent une certaine vogue de leurs temps, mais aussi par rapport à Diderot et D’Holbach, et même par rapport à Feuerbach » dans l’Idéologie allemande (p. 43). Ainsi, suivant Marx dans cette démarche, Engels dans l’Anti-Dûhring et Dialectique de la nature, « développe une critique en règle du matérialisme mécaniste et de toute forme d’explication qui s’en tient à la causalité externe » (p. 43).
L’importance de leur non-assimilation à un évolutionnisme apparaît en toute clarté dans leur critique de l’évolutionnisme naturaliste et mécaniste de Haeckel51.
« …dans les années soixante-dix, la question d’un déterminisme «historique» s’est posée directement à eux sous la forme du darwinisme social. Or, ils s’opposèrent à cette doctrine. Rappelons qu’elle consistait à « transposer [les] lois des sociétés animales purement et simplement dans celles des hommes53», comme si les phénomènes sociaux (la production et la lutte des classes) suivaient les même lois que le métabolisme physiologique ou l’évolution biologique des espèces52. » (p. 52)
« plusieurs années après la mort de son ami, le vieil Engels dut répondre aux questions que des disciples plus ou moins avertis lui posèrent sur l’«économisme» de Marx. Pressé par plusieurs correspondants, il fit les mises au point nécessaires » (p. 52)
Michel Vadée poursuit son analyse des propos d’Engels :
« A ses correspondants…il rappelait d’abord la thèse générale qu’il soutenait avec Marx depuis L’idéologie allemande53 : le facteur économique est le plus déterminant. Toutefois, s’empressait-il d’ajouter, il s’agit seulement d’une « détermination en dernière instance ».
Michel Vadée met en évidence un aspect important de la notion de « en dernière instance » d’Engels :
« malgré l’infinie variété des motivations et causes individuelles, dans l’ensemble, les mobiles les plus fréquents l’emportent. Les autres motifs et mobiles se «contrecarrant mutuellement», l’intérêt économique émerge comme un résultat qui ne se manifeste qu’au niveau global et dans le long terme. » (p. 54).
C’est notamment dans une lettre à Joseph Bloch qu’il amène cette idée, qui ne peut être comprise comme un économisme :
« Cette réponse écarte l’économisme stricto sensu. Le processus historique implique une causalité réciproque de multiples facteurs: «Il y a», explique Engels, «action et réaction de tous ces facteurs [Momente] au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards54 ». (p. 53)
Enfin, lorsque Engels s’adresse en 1894 à un étudiant, Walther Borgius, il déplore que l’on ait compris la «dépendance» entre base et superstructures comme si celles-ci n’étaient que l’«effet automatique» de celle-là55 » (p. 53). Ainsi, Engels lui-même semble tenir à distance toute forme de déterminisme, de façon consciente et répétée.
Pour ce qui est de Marx, on peut estimer que les deux citations suivantes démentent catégoriquement qu’il ait pu professer un déterminisme au sens strict du terme :
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le changer56 », et « Prolétaires de tous les pays, unissez- vous. L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes57 ».
III- La révolution du possible : vers un nouveau type de modalisation (modalités du possible).
Il est tout aussi nécessaire de clarifier le statut du possible que du nécessaire pour appréhender les lois économiques avec justesse. Pour Michel Vadée, ce sont donc bien plutôt des causes multiples et contingentes que Marx et Engels mettent en avant, supposant comme par contre étant relativement constant les besoins élémentaires des individus d’une société, « d’où des échanges répétés des milliers de fois dans des conditions similaires » (p. 54) :
« Pour Marx et Engels, c’est là un fait incontestable, vérifiable empiriquement ou historiquement: les besoins matériels sont finalement les plus forts; ce sont ceux qui meuvent (es classes les plus nombreuses. Pour eux, cela n’a même pas besoin d’être établi58 » (p. 55)
C’est seulement ainsi que l’on peut considérer que le « facteur économique » n’est pas extérieur aux individus ou à la société, l’idéologie dominante tentant tout pour faire assimiler l’idée que l’individu serait soumis ainsi à une nécessité qui lui serait étrangère, extérieure, entièrement « objective ». Ce qu’affirment Marx et Engels, c’est bien une intériorité radicale, avec des mobiles qui ne leur sont pas étrangers59.
« La nécessité n’est extérieure qu’en apparence, dans sa «forme». En fait, c’est une nécessité interne, immanente. […] la nécessité économique, qui prévaut toujours « eh fin de compte » au sein de la causalité réciproque de nombreux facteurs, semble être une nécessité qui s’impose de l’extérieur aux individus parce que, dans les sociétés de classes, elle agit sous forme de «contrainte». » (p. 55-56)
Ainsi, il faut nécessairement opérer une distinction entre le possible en théorie, la possibilité abstraite et le constat empirique dans « un pays déterminé, une période déterminée, un capital déterminé, bref une « histoire » concrète. »60. Michel Vadée montrera en quoi il est possible d’identifier la possibilité réelle à la liberté (réelle), « le fait que le possible par excellence, c’est une ouverture de l’histoire humaine sur un monde de liberté. » (p. 32)
« Les moyens imposent leurs propres conditions aux fins qu’ils permettent, mais qui ne s’y réduisent pas: la vie et l’activité poursuivent leurs propres fins à travers les moyens qu’elles utilisent. » (p. 50).
En premier lieu, il convient de remarquer que « la pensée marxienne de la nécessité historique était, en même temps, une pensée de la possibilité historique » (p. 19). Et ceci dans le sens où :
« Pour lui, la nécessité d’une prochaine, voire imminente, révolution sociale, qui serait la dernière grande révolution historique, ne faisait qu’un avec sa possibilité. Il crut que la possibilité réelle d’un dépassement définitif de toute société de classes se présentait, dès le milieu du dix-neuvième siècle, avec l’apparition et le développement rapide de la classe sociale qui le réaliserait: la classe ouvrière ou prolétariat. Il pensa que cette révolution, «possible» et «nécessaire» à la fois, consisterait dans l’abolition de toute exploitation de l’homme par l’homme et de tout asservissement politique, grâce à la disparition de la propriété privée des moyens de production. » (p. 19)
L’enjeu est le suivant : « Peut-on penser le matérialisme historique sans le ramener à un déterminisme historique, à une sorte de fatalisme économique ? » (p. 19). Marx proclamait pourtant que ce sont les hommes qui font l’histoire, que si jusqu’ici ils l’avaient faite inconsciemment, ils peuvent à présent la faire « consciemment ».
Remettant au centre sa dissertation sur la différence entre Démocrite et Epicure, Michel Vadée affirme : « La pensée de la liberté est la constante profonde de toute son œuvre et de toute son action » (p. 21).
« A première vue, le concept de possibilité ne semble pas tenir une grande place dans l’œuvre de Marx. Il n’apparaît au premier plan que dans la théorie des crises économiques. Ceux qui se sont penchés sur cette catégorie chez Marx se limitent donc aux textes où il distingue crise possible et crise effective » (p . 22)
« …dans les œuvres de Marx, il est question de toutes sortes de possibilités, qualifiées de multiples façons: elles sont «réelles», «naturelles», «historiques», «générales», «théoriques», «formelles», «abstraites». Il y a des possibilités «devenues», «posées», «abolies», de «simples possibilités», etc. » (p.27)
Michel Vadée rappelle ce qu’est la possibilité réelle chez Hegel :
« Hegel traitait explicitement de la possibilité, la prenant, dans son système, au sens de «possibilité réelle». Marx, lui, utilise cette notion, mais il n’en refait nulle part l’analyse théorique détaillée à laquelle la soumettait Hegel. Or, sous le nom de «possibilité réelle», Hegel empruntait à Aristote le concept d’être en puissance. » (p. 23)
« Cette notion d’« être en puissance» est appliquée par Marx à l’analyse des rapports entre valeur d’usage et valeur d’échange: un objet dont on n’a pas l’usage immédiat est, de ce fait, « valeur d’échange en puissance61 » ; ou encore : «en tant que mesure de valeur, l’or ne peut servir que parce qu’il est lui-même produit du travail, dont une valeur variable en puissance [der Moglichkeit nach]62. » (p. 23)
Le statut ontologique du possible est problématique, il se situe entre l’être et le non-être. Les Eleates « au nom de l’absoluité de l’être, excluaient tout mélange entre l’être et le non-être ». Ce qui n’était encore qu’implicite chez les Eleates fut formulé explicitement par l’école mégarique de tendance éléatisante, dont notamment Diodore Cronos : « Diodore Cronos s’est acquis un titre de gloire par son fameux argument: «Le dominateur». Il y nie l’existence d’un possible qui ne se réaliserait pas, faisant observer qu’un possible qui ne deviendrait jamais réel, serait, contradictoirement, impossible ».
Aristote marquera une rupture sur cette question en « inventant » l’ « être en puissance » :
« L’être en puissance est la capacité positive à recevoir une forme donnée : un bloc de marbre est statue en puissance. Mieux, la puissance [dynamis], c’est la capacité concrète, le «pouvoir», de réaliser cette forme dans une matière. C’est une possibilité orientée vers l’être. » (p. 24)
« Du possible, au sens d’être en puissance, se distingue l’autre sorte de possibilité, l’être contingent, qui est pur pouvoir-être indéterminé » (p. 24). « Le possible contingent est ce qui n’est pas déterminé dans un sens ou dans l’autre. Il possède une égale indifférence pour les divers états qui lui échoient dans le cour du devenir. » (p. 24)
Même s’il ne se réalise pas toujours, ni même nécessairement le plus souvent, l’être en puissance diffère tout de même essentiellement de l’être contingent.
Hegel explicite son acception aristotélicienne de son concept de possible.
« Le possible est pour lui un réel dont sort la réalité future qu’il contient « en germe » : ainsi la force de travail ou tout autre force productive. » (p. 25). Une référence aristotélicienne que Marx explicite parfois par l’usage simple de dynamis pour possibilité réelle.
« [Le] processus de réalisation du travail est tout autant son processus de déréalisation. Il [le travail] se pose objectivement, mais il pose son objectivité comme son propre non-être ou comme l’être de son non-être: du capital. Il retourne en lui-même en tant que simple possibilité de poser de la valeur, que possibilité de valorisation : car toute la richesse effective, le monde de la valeur effective, et, en même temps, les conditions réelles de sa propre effectuation sont posés en face d’elle comme des existences autonomes. Ce sont les possibilités reposant au sein même du travail vivant qui, à la suite du processus de production, existent effectivement en dehors de lui — mais comme des réalités effectives qui lui sont étrangères, qui constituent la richesse par opposition à lui-même »63
Ainsi, « dès que la séparation entre l’ouvrier et les conditions de travail est historiquement réalisée, celles-ci ne dépendent plus de lui. Elles lui sont devenues extérieures, «étrangères». »
« Pour l’ouvrier, le travail est devenu une «simple» possibilité. La réalisation de cette possibilité est livrée à la contingence. Elle dépend de ceux qui sont en possession du capital » (p. 26)
Comme seul source du capital, l’ouvrier est « valeur en puissance ».
Examinant les contradictions entre surtravail [Mehrarbeit] d’un côté, et richesse, oisiveté, non-travail, de l’autre, Marx fait remarquer, incidemment, que deux points de vue s’opposent:
« Du point de vue de la réalité, le développement des richesses n’existe que dans ces contradictions; du point de vue de la possibilité, son développement est précisément la possibilité d’abolir [aufheben] ces contradictions »64 ».
Et à Michel Vadée d’en conclure que « le point de vue de la possibilité est plus essentiel que celui de la réalité effective » (p. 27). Nous nous heurtons ici à point point problématique chez Marx, celui téléologique : « Mais le développement de la richesse (valeurs d’usage, biens) ouvre une «possibilité», celle de dépasser les contradictions actuelles entre pauvreté et richesse, entre travail des uns et oisiveté des autres. » (p. 27). Mais justement, cette lecture par le prisme de la possibilité dans sa filiation à Aristote permet de ne pas entendre cette téléologie là où de nombreux commentateurs l’ont vue : c’est une possibilité historique.
Ainsi, Michel Vadée synthétise cette première taxinomie du possible chez Marx en rappelant qu’il faut distinguer les « simples possibilités », de la possibilité au sens « d’être en puissance » et des « possibilités historiques ». Il s’agit alors pour l’auteur de rechercher s’il est possible d’ordonner ces modalités du possible. Ce que le possible n’est pas dans l’oeuvre de Marx, c’est le possible au sens logique de « ce qui n’implique pas contradiction » (p. 28)65.
Michel Vadée nous propose de classer le possible chez Marx en trois grandes catégories : la possibilité abstraite, la possibilité concrète, la possibilité réelle (p. 28), « sans qu’il y ait de limites tranchées entre elles » (p. 31). Il existe un halo d’indétermination pour les distinguer nettement :
« Les possibilités abstraites se rencontrent dans l’analyse scientifique. On les trouve tout au long du Capital. Ce sont les possibilités « théoriques », que Marx appelle aussi «possibilités générales» : sa terminologie n’est pas figée et fixe. Étant donné qu’il s’agit de possibilités qui sont pensées » (p. 28).
Pourtant, il ne faut pas en faire des possibilités purement logiques, puisque pour Marx « les possibilités envisagées dans la théorie, en économie comme dans les autres sciences, expriment des aspects de la réalité, et qu’elles expliquent les faits. » (p. 28)
Mais en réalité, distinguer les possibilités abstraites de celles historiques et concrètes est difficile, elles ont un « statut intermédiaire entre les pures possibilités logiques, et les possibilités concrètes ou réelles »66.
« L’opposition entre possibilité abstraite et possibilité réelle était utilisée par Marx dans sa Thèse de Doctorat en 1841. Le jeune philosophe observait que la manière de concevoir le possible est une des différences majeures qui oppose les philosophies de Démocrite et d’Épicure, ce dernier se contentant de la possibilité abstraite pour expliquer les «phénomènes» physiques: «Le hasard [pour Épicure] est une réalité qui n’a que la valeur de la possibilité, mais la possibilité abstraite est justement l’antipode de la possibilité réelle. Cette dernière est enfermée dans les limites rigoureuses de l’entendement; la première est illimitée comme l’imagination. […] L’objet doit seulement être possible, pensable »67 (p. 29)
Marx en observant les possibles écarts entre prix et valeurs considère les causes possibles de variations, économiques ou naturelles, dans la circulation du capital (Le Capital, p. 39) :
« «le rapport d’échange peut exprimer ou la valeur même de la marchandise, ou le plus ou le moins que son aliénation, dans des circonstances données, rapporte accidentellement. Il est donc possible qu’il y ait un écart, une différence quantitative entre le prix d’une marchandise et sa grandeur de valeur »68.
Un autre exemple, les formes possibles de systèmes économiques :
« Lorsque Marx envisage des « formes possibles » de sociétés et de systèmes économiques, en quel sens faut-il prendre «possible»? On sera embarrassé pour répondre. Est-ce une possibilité théorique ou une possibilité historique et concrète? Le rapport entre mode de travail et propriété de la terre, lorsque celle-ci est pur instrument de production, « peut » prendre plusieurs formes » (p. 30)69.
Ainsi, ces formes sont des possibilités envisagées théoriquement, mais attestées historiquement, quoiqu’elles aient un certain caractère contingent (circonstances naturelles ou géographiques).
Michel Vadée distinguera, tout en ayant observé les difficultés qu’il y a à faire des distinctions strictes, la possibilité abstraite, la possibilité concrète et la possibilité réelle70, et commencera par analyser la première au sens des développements de Marx.
Conclusion
L’enquête de Michel Vadée nous emmène sur le chemin rigoureux d’une question que l’on évite parfois : de quoi parle-t-on ? Et il ne craint pas d’avancer que l’on ne sait pas, par manque de définition ou de clarté du texte. Ainsi, malgré les précautions de Marx et Engels, leur positionnement net et clair dès leurs premières critiques vis-à-vis des matérialismes déterministes réducteurs, le manque de définition de concepts aussi chargés symboliquement, comme celui de « loi » ont créé la possibilité de réduire la potentialité révolutionnaire de leur propos. Souffrant encore aujourd’hui du modèle et des termes scientifiques qu’ils ont adoptés, Marx et Engels ont surtout fait les frais d’une circulation rapide et chaotique de leurs textes. Cette circulation des idées, imprégnées de nécessités immédiates concrètes, furent aiguisées pour blesser rapidement l’ennemi de classe, mais ce faisant, elles perdirent une dimension fondamentalement révolutionnaire : la diversité des modalités de possibles présentes dans les analyses autant théoriques qu’historiques de Marx et Engels. La présence de ces différentes modalités, et leur importance pour éviter toute réduction à un propos déterministe, les deux compères l’ignoraient.
Pouvaient-ils seulement mesurer la façon dont on s’emparerait des missiles qu’ils destinaient à la bourgeoisie ? Un peu, et c’est bien la rigueur de Michel Vadée qui nous permet de mesurer l’importance des mises au point faites par Engels, lui que l’on fustige bien facilement d’avoir été l’artisan de la transformation néfaste du marxisme en « vision du monde holistique », celui-ci a eu l’occasion de contrecarrer les premières interprétations trop réductrice de leurs propos. S’il a fait ces réponses circonstanciées indispensables, il n’en reste pas moins un acteur majeur dans la réduction du marxisme à sa nature « scientifique », puisque son texte « socialisme utopique et socialisme scientifique » s’est imposé dans toutes les formations des organisations ouvrières depuis le XIXe siècle.
Le livre de Michel Vadée permet enfin de relever que des problématiques d’ordre épistémologiques appartiennent de droit au champ de la pratique révolutionnaire, qu’il n’est pas possible d’en faire abstraction, en particulier chez Marx : parce que toute question posée sur le réel est indissociablement abordée selon les possibles qu’il contient, selon les possibles mondes et avenirs émancipés que renferme la praxis humaine génératrice de relations sociales.
1Préface de Jacques D’Hondt, in Michel Vadée, p. 7.
2Voir simplement les manuels de lycée pour ce type de réception/diffusion de son œuvre.
3Comme l’ont fait par exemple les représentants de l’Ecole de Francfort.
4 «Matérialisme et révolution», Situations III, Paris, Gallimard, 1949, p. 157.
5 Ibid., pp. 141, 147 et suiv. — Sartre citait Ludwig Feuerbach et l’Anti-Dühring. Difficile d’y reconnaître pourtant des positions semblables à celles de Taine dans ces textes…
6Popper, K., La société ouverte et ses ennemis, t. 2, Hegel et Marx, trad. Bernard-Monod, Paris, Éd. du Seuil, 1979, p. 62. — K. Popper parle aussi bien du «déterminisme sociologique de Marx», que de son « déterminisme historique » et de son « déterminisme scientifique » (ibid-, pp. 72-73) [précision de Michel Vadée).
7 Ibid., p. 61. — Karl Popper assimile alors le marxisme à une doctrine fataliste de l’histoire: «S’il peut y avoir une science sociale et, partant, une prophétie historique, le cours général de l’histoire est prédéterminé et il n’y a rien à faire là contre » (ibid,, p. 62).
8 «le déterminisme social, c’est la nature dans l’homme»; «Le déterminisme social permet en effet l’activité spécifiquement humaine, il la conditionne — et cependant il la limite. Le déterminisme social permet la liberté de l’homme, et cependant il s’oppose à elle (21), puis, plus tard : « « Bien qu’on ait voulu souvent attribuer [une] attitude brutalement “déterministe” à Marx et aux
marxistes, il n’existe pas dans l’œuvre de Marx de textes qui justifient cette interprétation » (26). Il en fut de même pour Sartre : 25
9 Karl Marx, Manifeste communiste, pp. 76-77 \MEW 4, p. 477. Il faudrait peut-être traduire par: «volonté dont l’objet est fourni (ou procuré) par les conditions […] ».
10Note de Michel Vadée n° 34 : Marx annonçait son but: «découvrir la loi naturelle du mouvement de la société moderne». Il y parlait du caractère «naturel» des lois de la production, et des «phases de son développement naturel». (Le capital, t. I, pp. 18 et 19; trad. Lefebvre, pp. 5-6; MEW 23, pp. 12 et 15-16). On trouve des formules identiques dans la Postface à la deuxième édition allemande de 1872 (ibid., pp. 24 et 27-28; pp. 11 et 15-16; pp. 20 et 25-27). Nous analyserons la notion de loi «naturelle», telle que Marx l’emploie en économie, dans le prochain chapitre (cf. ci-dessous, pp. 84 et suiv,).
11 Misère de la ĥilosophie, p. 119; MEW 4, p. 130; Voir aussi les Textes sur la méthode, p. 69.
12Il s’appuie pour ce faire de la citation suivante : «Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel » (Misère de la philosophie, Ibid., p. 69)
13Note n°35 de Michel Vadée : « Dans L’idéologie allemande, où se trouvent développées pour la première fois ces idées, Marx et Engels se fondent sur le fait, établi par les historiens, que les intérêts matériels des classes sociales sont plus puissants que les idéologies et tes passions. »
14 Beaucoup confondent «base» et «structure», en particulier en parlant d’«infrastructure».
15 Contribution (Préface), pp. 4-5; MEW 13, pp. 8-9.
16 L’idéologie allemande (1968) pp. 45-46; (1976) p. 15; éd. bil., pp. 56-57; MEW 3, p. 21.
17p. 80
18p. 84.
19p. 85
20Le Capital, p. 29
21Le Capital, p. 29
22Vadée p. 86
23Karl Marx écrit : « Il semble qu’il réside dans ces choses une propriété de s’échanger en proportions déterminées comme les substances chimiques se combinent en proportions fixes », Le Capital, p. 30.
24Le Capital, p. 30
25Vadée p. 86.
26Le Capital, p. 86
27Ce que concédera par exemple Georges Duménil dans Le concept de loi économique dans le Capital, Paris, maspéro, 1978, p. 31. : « «A proprement parler, on ne trouvera pas de définition de la loi économique dans Le capital ».
28C’est notamment en partant du début de ce texte que Louis Althusser fonde son interprétation de la pensée de Marx.
29Karl Marx, Introduction de 1857, p. 11
30Karl Marx, Introduction de 1857, p. 12
31Karl Marx, Introduction de 1857, p. 14
32Vadée, p. 82.
33 « Marx explique que la même cause (la mise en œuvre d’un capital accru) peut produire deux effets opposés : l’augmentation de la masse du profit et la baisse de son taux, ce qui conduit finalement au développement de certaines contradictions. L’accumulation du capital engendre deux conséquences contraires. Les capitalistes et beaucoup d’économistes voyaient là une impossibilité, une même cause ne pouvant avoir, selon eux, des effets opposés et contradictoires. » (p. 81)
3415
35 « Par exemple, explique M. Duménil, la longueur de la journée de travail ne présente aucun caractère de nécessité. Elle dépend de causes externes à la loi de la valeur et aux lois de la plus-value absolue et relative. Elle résulte de l’issue variable de la lutte entre les ouvriers et les propriétaires des moyens de production, de la concurrence des premiers entre eux et des seconds entre eux, et de quantité d’autres facteurs infiniment variés. » (p. 82)
3618
37p. 83
38Le Capital, p. 71
3972
4073
4174
4275
4377
44Voir Le Capital, p. 82
45Voir Le Capital, p. 86
46 Dans le livre 1 du Capital : « Les prix étant réglés par le prix moyen, c’est-à-dire en dernière instance par la valeur de la marchandise, comment le capital peut-il naître? » (87) ; «Je dis “en dernière instance” parce que les prix moyens ne coïncident pas directement avec les grandeurs de valeur comme le croient A. Smith, Ricardo, etc. » (Le Capital, p. 88) ; « Ce que la concurrence ne montre pas, c’est la détermination de la valeur qui domine le mouvement de la production, ce sont les valeurs qui se dissimulent derrière les prix de production et, en dernière instance, les déterminent » (Le Capital, p. 89) ; « «C’est à un niveau déterminé de l’évolution des forces productives des sujets qui travaillent — niveau auquel correspondent des rapports déterminés de ces sujets entre eux et avec la nature — que s’effectue en dernière instance la dissolution tant de leur communauté que de la propriété basée sur celle-ci » (Le Capital, p. 90)
Dans le livre 3 du Capital : « Cette forme [Form] économique spécifique, dans laquelle du surtravail non payé est extorqué aux producteurs directs, détermine [bestimmt] le rapport de dépendance tel qu’il découle directement de la production elle- même, et réagit à son tour de façon déterminante [bestimmend] sur celle-ci. C’est la base de la formation entière de la communauté économique [Hierauf aber griindet sich die ganze Gestaltung…] issue directement des rapports de production et en même temps la base de sa forme [Gestalt] politique spécifique. C’est toujours dans le rapport immédiat entre le propriétaire des moyens de production et le producteur direct {rapport dont les différents aspects correspondent naturellement à un degré défini du développement des méthodes de travail, donc à un certain degré de force productive sociale), que nous trouvons le secret le plus profond, le fondement [Grundlage] caché de toute la construction [Konstniktion] sociale et par conséquent de la forme [Form] politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance, bref, le fondement [Grundlage] de la forme spécifique de l’état dans chaque cas. Cela n’empêche pas qu’une même base [Basis] économique (la même quant à ses conditions principales), sous l’influence [durch] d’innombrables circonstances [Umstande] empiriques différentes, de conditions naturelles, de rapports raciaux, d’influences historiques extérieures, etc., peut présenter des variations et des nuances infinies qui ne sont comprises [begreifen] que par une analyse de ces circonstances empiriques données » (91 / 92)
47Il faut bien entendu ici se méfier de tout réformisme qui pourrait se glisser dans cette proposition : ainsi la démocratie pourrait être possible sous le mode de production capitaliste par exemple.
48Dans l’énumération de ces diverses espèces de causes empiriques, Michel Vadée aperçoit très justement une convergence manifeste avec les défenses d’Engels dans ses lettres tardives (p. 63). Engels serait même allé encore plus loin, la « race » étant une influence extérieure pour Marx, elle est pour Engels elle-même un facteur économique : «La race est elle-même un facteur [Faktor] économique.» (97)
49 «La causalité et le déterminisme ne sont point absolument synonymes», (Le nouvel esprit scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1971, p. 114).
50Nous ne trouvons cependant pas de justification de cet ordre dans l’ouvrage.
51Ce dernier affirmait notamment : « «Il y a dans la nature un vaste processus de développement universel éternel. Tous les phénomènes naturels sans exception, depuis le mouvement des corps célestes et la chute de la pierre qui roule jusqu’à la croissance des plantes et la conscience de l’homme sont soumis à la même grande loi de causalité ; ils doivent, en fin de compte, être réduits à la nécessité atomique, conception mécanique ou mécaniste, unitaire ou moniste, ou d’un seul mot monisme » (cité par Michel Vadée, p. 31)
52Le Capital, p. 54
53Vadée, p. 56
54Vadée, p. 59
55Vadée, p. 63
56Karl Marx, « Thèses sur Ludwig Feuerbach », in L’idéologie, p. 34; (1976) p. 4; éd. bil., pp. 32-33; MEW3, p. 7.
57Karl Marx, Manifeste communiste, p. 118-119; MEW 4, p. 493.
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59 Michel Vadée utilise même l’expression qui résume admirablement cette idée : « pour qu’il y ait extériorité… ».
60 « Toutes ces variations théoriquement possibles se constatent empiriquement. La loi, dans son énoncé général, reste une loi abstraite, et toutes ces possibilités sont aussi des possibilités abstraites, tant que l’on ne considère pas un pays déterminé, une période déterminée, un capital déterminé, bref une « histoire » concrète. » (p. 82)
61 Note de Michel Vadée : « Le capital, éd. Lefebvre, p. 100,1. 3; MEWli, p. 102,1. 14-15. Le texte français de J. Roy (ES, t. I, p. 98,1, 9) ne traduit pas l’expression « der Moglichkeit nach » qui signifie <* en puissance » (littéralement: «selon la possibilité»). — Dans cette même phrase, M. Lefebvre commet une bévue : i! parle de « valeur d’usage en puissance » au lieu de « valeur d’échange » : les éditions allemandes portent « Tauschwert », non seulement h quatrième édition suivie par les Marx-Engels Werke, mais aussi la première édition (cf. MEGA 2,11/5, p. 54,1. 16-17), Cette phrase ne fut pas modifiée par Marx ou Engels dans les rééditions de 1872, 1883 et 1895. »
62 Note de Michel Vadée : « Le capital, éd. Lefebvre, p. 111,1. 25; MEWli, p. 113,1. 15. Trad. modifiée, M. Lefebvre ayant traduit «il peut être une valeur variable». I! est vrai que l’édition J. Roy disait encore plus simplement que l’or «est une valeur variable» (ES, t. 1, p. 108,1. 1). »
63 Manuscrits de 1857-1858, t. 1, p. 393; Gr., p. 358.
64 Manuscrits de 1857-1858, t. 1, p. 340 ; Gr., p. 305, note. — Àufheben et Aufhebung posent des problèmes insurmontables aux traducteurs. Dans la dialectique hégélienne, ces termes désignent un processus qui, à la fois, abolit et conserve. — Généralement, nous indiquerons ces termes entre crochets dans nos citations pour souligner ce double sens.
65 Michel Vadée identifie ici une erreur faite par Günter Kröber quand il affirme : « une chose est impossible aussi bien si elle contredit les lois de la pensée (si donc elle est logiquement contradictoire) que si elle est en contradiction avec les lois de la nature et de l’histoire » (Günter Kröber, Philosophisches Wôrterbuch, art. Môglichkeit, t. 2, p. 819, col. A, (Trad. par nous)). Michel Vadée la commente : « cette formulation pose problème dans un ouvrage qui se donne pour «marxiste»: elle exclut qu’il puisse y avoir des contradictions dans la réalité ! Or, Marx, en vrai disciple de Hegel, soutient que la contradiction est réelle et que toute chose est contradictoire ! » (Michel Vadée, p. 29)
66Michel Vadée s’appuie sur cette citation de Marx : « « Si le capital [d’une entreprise] circule quatre fois par an, il est possible que le sur-gain [Mehrgewînn] se rajoute à son tour au capital lors de la seconde
rotation et effectue une rotation avec lui […] [d’où un intérêt accru rapporté par ce capital]. Mais cette différence n’est pas du tout impliquée par l’hypothèse. Il n’en existe que la possibilité abstraite » (anuscrits de 1857-1858, t. 2, p. 135 ; Gr., p. 537.)
67 Note de Michel Vadée : « Différence, p. 231 ; MEWEB I, p. 276; MEGA 2, l/l, p. 30. — Cette Thèse fut présentée devant la Faculté de Philosophie de i’Université de Iéna, qui n’était pas, comme celle de Berlin, sous l’influence directe du gouvernement prussien. Elle était plus libérale et plus kantienne que celle-ci. (Sur les conditions dans lesquelles Marx obtint le titre de Docteur en Philosophie, cf. Johannes Irmscher, « Karl Marx studiert Altertumswissenschaft » [Karl Marx étudie la science de l’antiquité], Wissenschaftliche Zeitschrift der Karl Marx-Univcr sitôt, Leipzig, 3. Jahrgang, Gcsell- schafts — und Sprachwissenschaftlîche Reihe, Heft 2/3, p. 214). »
68 Le capital, t. 1, p. 111 : MEW 23, p. 117. — Mots soulignés par nous.
69Michel Vadée s’appuie sur la citation suivante : « « Cette forme […]», dit-il, «peut se réaliser de manière très différente » (Manuscrits de 1857-1858,1.1, p. 412,1.23-25 ; p. 376,1. 31-33.)
70 Voir Vadée (p. 28)