Recension de The Story of Capital, David Harvey, par Matt McManus

Ce texte incarné de Matt McManus revient sur l’oeuvre de David Harvey dans son ensemble et plus particulièrement sur sa dernière parution, The Story of Capital, What Everyone Should Know About How Capital Works, Verso Books, London, 2026. Cette recension a été publiée sur le site Marxandphilosophy, et traduite par nos soins.

Pour beaucoup d’entre nous, David Harvey a été notre porte d’entrée vers le marxisme. Que ce soit grâce à son cours phare sur Le Capital, devenu viral après la récente récession, à ses célèbres ouvrages sur le postmodernisme ou le néolibéralisme, ou encore à ces imposants volumes présentant les œuvres majeures de Marx, nous avons tous eu chacun notre point d’entrée. Pour ma part, cela s’est passé en 2015, lors de l’université d’été de théorie critique à Birkbeck. J’ai assisté aux conférences de Harvey alors que j’étais un étudiant de troisième cycle d’une vingtaine d’années. Non seulement elles m’ont époustouflé, mais j’ai été frappé par sa gentillesse, son respect et sa disponibilité. Après les conférences, Harvey montait immanquablement à l’étage pour boire quelques bières (plus que « quelques-unes » pour les plus jeunes). Il discutait, débattait ou exposait joyeusement la question comme vous le souhaitiez. Harvey était le véritable modèle de l’intellectuel de gauche. Intelligent, d’une immense érudition et créatif, mais toujours démocratique, prévenant et ouvert au dialogue. Et il est resté ainsi.

Sur le plan académique, Harvey s’est fait un nom en développant le marxisme comme paradigme théorique au sein d’une géographie fortement teintée de kantisme et de positivisme. Harvey était fasciné par les descriptions que faisait Marx de la manière dont des processus historiques en apparence étrangers remodelaient le monde qui nous entoure ; comme Marx l’a formulé dans les Grundrisse, en resserrant les liens entre les différentes parties du globe grâce à l’annihilation de l’espace par le temps. Depuis lors, les contributions de Harvey ont été innombrables : d’innombrables articles, des ouvrages volumineux, des conférences, des manuels critiques, etc. Certaines d’entre elles étaient hautement spéculatives. Justice, Nature and the Geography of Difference plonge dans la philosophie de la nature, dialoguant avec Heidegger, Whitehead et d’autres sur l’ontologie de la réalité elle-même. D’autres semblent tout droit tirées de l’actualité. Une brève histoire du néolibéralisme est devenu un classique de l’introduction critique à ce sujet, poursuivant Marx en montrant clairement que l’économie va bien au-delà de la simple économie.

Viennent ensuite les grands ouvrages de marxologie d’Harvey : le Companion to Marx’s Capital et le Companion to Marx’s Grundrisse. Les marxistes ont tendance à être un groupe susceptible, surtout lorsqu’il s’agit de l’œuvre du maître et de la manière de l’interpréter. Il est difficile d’imaginer quiconque adhère sans réserve à la lecture qu’en fait Harvey. Mais il est tout aussi difficile d’imaginer quiconque se soit penché sur Marx de manière aussi approfondie que Harvey.

Le dernier ouvrage de Harvey, The Story of Capital, se lit comme une sorte de suite à sa reconstruction, ce qu’il appelle le « projet Marx » dans la préface (ix). Alors que ses précédents ouvrages se plongent en profondeur dans des ouvrages spécifiques, l’objectif de *The Story of Capital* est de nature synthétique. Harvey soutient que « la totalité du capital est un système organique en perpétuelle évolution » (3). Le but est de comprendre cette totalité dans toutes ses parties en mouvement et en mutation, et surtout les relations qui les unissent. C’est là un point essentiel sur lequel Harvey insiste depuis au moins *Justice, Nature and the Geography of Difference*. Il souligne que Marx, à la suite de Hegel, ne conçoit pas la causalité sociale comme le ferait un philosophe bourgeois. Il ne s’agit pas d’une succession où A cause B, qui à son tour conduit à C. Cette conception s’inscrit dans une ontologie naturelle et sociale qui part d’une perception du monde composé d’individus distincts, puis décrit les lois sociales comme une réalité qui émerge. En revanche, la conception marxiste de la causalité est relationnelle et réciproque. A produit B et est à son tour produit de manière récursive. Prenons l’exemple d’un système de racines qui s’étend, puisant ses nutriments dans la terre et l’air, tout en remodelant à son tour la structure du sol et l’atmosphère à mesure qu’il se développe pour former un arbre. Il s’agit d’une ontologie holistique. De plus, au fil du temps, cette relation elle-même peut acquérir un impact indépendant à travers l’aliénation, ce qui conduit à la réification.

Harvey souligne que Marx a appliqué ces considérations dialectiques au capitalisme. Pour Marx,

[la] totalité de la structure interne du capital existe au sein de [la] totalité bien plus vaste du capitalisme en tant que formation sociale. Si Marx a conceptualisé cette distinction entre mode de production et formation sociale, c’est parce qu’il considère le mode de production du capital comme le moteur économique, la force motrice fondamentale, la source de forces abstraites, à laquelle nous sommes tous, bon gré mal gré, soumis en tant que sujets du régime du capital. (13)

Mais là où l’ontologie idéaliste de Hegel était conçue comme infinie et absolue, Marx insiste sans cesse sur la finitude et la contingence, bien trop humaines, de notre totalité sociale. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit coupée de l’infinité de la nature. Harvey souligne qu’il existe des questions méthodologiques qu’il faut se poser pour déterminer quand il est pertinent de considérer la totalité sociale indépendamment de la nature, tout comme un médecin pourrait considérer le corps humain « comme une totalité fonctionnelle aux fins d’une investigation médicale » » (17). Harvey ne résout pas ce problème, et celui-ci est probablement insoluble pour toute recherche en sciences sociales.

L’essentiel de l’ouvrage consiste à suivre Marx dans l’élaboration d’une « carte mentale » du capital. Cela implique d’isoler des moments de la totalité sociale de leur contexte plus large au sein du système afin de les étudier indépendamment, avant de les réintégrer dans une vision d’ensemble. Pour revenir à l’analogie médicale, on ne peut pas comprendre le cœur sans s’intéresser à la circulation sanguine, et au-delà, à la neurologie, etc. Mais cela ne signifie pas qu’il ne soit pas utile d’examiner de manière abstraite les ventricules du cœur indépendamment pendant un certain temps afin d’en acquérir une compréhension plus détaillée.

The Story of Capital passe en revue un grand nombre de ces moments abstraits. L’histoire de la dépossession capitaliste fait l’objet d’un chapitre approfondi qui étoffe la relation entre le capitalisme, l’État et la violence. L’une des idées avancées par Harvey est que la relation dialectique entre le capital, l’État et la coercition est fluide et peut modifier la configuration du capital à tout moment. Par exemple, les banquiers et les commerçants peuvent « exploiter leur position dans la circulation du capital pour accumuler du capital à leur propre compte » et détourner le système juridique afin de faciliter leur ascension. Dans ces circonstances, la sphère productive du capitalisme peut perdre de son importance. Si « le système de crédit est utilisé de manière flagrante pour renforcer la richesse et le pouvoir des banquiers d’affaires (tels que Goldman Sachs ou JP Morgan) ou des sociétés immobilières spéculatives (comme Blackstone), au lieu de soutenir la production de valeur et de plus-value, la théorie de la circulation et de l’accumulation du capital nécessite une révision en profondeur » (266). Cela semble être un point qui mérite réflexion dans un contexte où la plupart des Américains affirment avoir du mal à joindre les deux bouts et où la croissance du PIB stagne, alors que le marché boursier continue de se porter bien.

Le chapitre « La production de l’espace, du temps et du lieu » est naturellement un point fort, revenant sur des thèmes sur lesquels Harvey s’est penché depuis les années 1970. Harvey continue de souligner comment le capital est engagé dans une course constante pour comprimer l’espace dans le temps, stimulant le dynamisme technologique, notamment dans des domaines tels que les transports et la communication. Les « espaces-temps » relatifs sont en perpétuelle mutation en raison des évolutions technologiques qui permettent de parcourir l’espace en un temps de plus en plus court. Alors qu’il fallait plusieurs semaines pour que la nouvelle de la mort de George Washington à Mount Vernon, en Virginie, parvienne jusqu’en Ohio, un tel événement serait aujourd’hui connu en quelques minutes grâce aux chaînes d’information en continu » (145). Harvey s’intéresse également de manière singulière au lieu et à la géographie en tant que moyens de mener à bien un projet socialiste émancipateur. Cela a toujours constitué l’une des dimensions les plus intéressantes et les plus concrètes de sa pensée. La plupart d’entre nous ont tendance à envisager des moyens systémiques et intellectualisés de dépasser le mode de production capitaliste. Harvey a toujours estimé que nous reconnaîtrions le socialisme aux nouveaux types de quartiers et de villes qu’il créerait.

Les luttes sur la nature des lieux que nous habitons et sur le genre de personnes que nous voulons être constituent une forme de lutte politique et sociale générale qui est au cœur de ce que la conscience socialiste doit embrasser. Elles s’opposent au nationalisme aliénant et exclusif qui s’associe souvent à la forme toxique du « développementalisme » qui corrompt trop souvent la politique anticapitaliste. (156)

Loin de rédiger de nouveaux livres de recettes pour les « cook shops » du futur, et encore moins de critiquer les critiques critiques, l’impératif de Harvey ici est de réfléchir à ce genre de questions très pratiques (oserais-je dire « de geeks » ?) que les théoriciens socialistes évitent généralement. Nous devons percevoir la radicalité intrinsèque de l’aménagement urbain et de l’architecture d’intérieur. Cela semble particulièrement poignant en ce moment, alors que, pour la première fois depuis des années, un maire se déclarant socialiste est à la tête de l’une des plus grandes métropoles du monde et s’est engagé à construire une ville pour tous les New-Yorkais.

S’il y a quelque chose de décevant dans le livre de Harvey, c’est le sentiment d’incomplétude qu’il dégage. À plusieurs reprises, il appelle à approfondir la réflexion, recommande d’examiner tel ou tel problème de manière plus approfondie, ou suggère de théoriser une question restée en suspens. Parfois, cela donne à l’ouvrage l’impression d’être une proposition de recherche étoffée. En même temps, le fait qu’il refuse d’hypostasier une conclusion là où il n’y en a pas témoigne de l’honnêteté intellectuelle de Harvey. Plus précisément, il me semble que le marxisme lui-même, en tant que philosophie matérialiste, exclut une telle résolution. Il n’y a pas de point d’arrivée dans la compréhension de la totalité sociale, car celle-ci est en constante évolution. Cela m’a toujours frappé comme étant la particularité des marxistes très dogmatiques. Marx lui-même était tout sauf dogmatique, changeant constamment d’avis au fil du temps. Et cela était tout à fait approprié lorsqu’il s’agissait d’étudier un système qui, selon ses propres termes, était le plus transformateur, le plus dynamique et le plus potentiellement destructeur que le monde ait jamais connu. Harvey a clairement intériorisé cette sensibilité, et c’est une position honorable à adopter.

The Story of Capital se termine sur une note étonnamment sereine, voire modeste, avec un court texte sur Pierro Sraffa. En conclusion, Harvey revient sur sa vie :

Me voici donc, à l’aube de ma nonantième année, jetant un regard rétrospectif sur ma carrière de géographe désireux d’expliquer, avec un peu d’aide de Marx, comment fonctionnent l’urbanisation et le développement inégal, me sentant redevable à des chercheurs extraordinaires, tels que Sraffa et Robinson ; ainsi qu’à des personnes, des événements et des courants politiques qui ouvrent la voie à de nouvelles façons de penser, espérons-le plus aptes à affronter les contradictions centrales de notre époque. C’est toutefois une chose d’ouvrir des portes, mais il en faut bien plus pour les franchir en masse, afin d’explorer ce qui pourrait exister de l’autre côté. L’empire américain qui a si longtemps abrité le capital commence à se fissurer. C’est un moment d’opportunité autant que de péril. Un peu d’optimisme intellectuel s’impose, ne serait-ce que pour relancer l’optimisme de la volonté. (361)

Je dois admettre que cela m’a profondément touché, tant Harvey a marqué la vie de beaucoup d’entre nous. Chacun a ses arguments et ses désaccords avec lui. Je me souviens de ses débats houleux avec d’innombrables féministes, postmodernistes et hégéliens au cours de cet été idyllique à Birbeck. Ma future épouse et moi avons préfiguré bon nombre de nos débats ultérieurs en nous affrontant pour savoir lesquelles de ses positions étaient justes et lesquelles étaient erronées. Mais avec le recul, je peux dire que ce qu’Harvey a donné à chaque militant de gauche présent dans la salle, c’est un peu de cet optimisme de l’intellect pour stimuler notre optimisme de la volonté. Il nous a fait croire qu’un monde meilleur était possible. Il n’y a pas de plus grand honneur pour un intellectuel marxiste.

2 juin 2026